lundi 31 juillet 2023

Nocturne (publication dans le numéro 87 de la revue Lichen, août 2023)

 

Ne crois pas

Que tu sois cause encore

Du sourire discret de l’endormie :

Elle repose avec son secret…

 

Comme le voyageur des contes,

Tu pourrais des deux poings

Cogner aux portes de ses rêves,

Qu’elle ne l’entendrait pas

Tant des mondes vous séparent…

 

Retourne à ton silence,

Dans la chambre de l’enfant

Qui aux premières heures de l’aube,

Viendra t’étourdir de son babillage

Et de sa joie

 

 

                                           Frédéric Perrot

 

 

Pour aller lire la revue Lichen : http://lichen-poesie.blogspot.com/

 

Pour aller lire la publication :

https://lichen-poesie.blogspot.com/p/frederic-perrot_7.html

mercredi 26 juillet 2023

L'attache

       All your stupid ideals

You’ve got your head in the clouds

                                           You should see how it feels

With your feet on the ground

                                                      Martin Gore

                                          

pour Hélène

 

 

J’ai voulu m’enfuir et courir vers l’horizon illimité, mais la corde était plus longue que je ne le croyais. Et que de nœuds encore que je n’avais imaginés…

Et tout au bout, j’ai eu beau m’étrangler en tirant de toutes mes forces, j’étais attaché, lié, retenu… La corde m’a d’ailleurs laissé au cou une marque profonde comme le chien de la Fable qui ne court pas où il veut et que sa blessure, sa cicatrice trahit…

Oh, chien, je le suis : seulement, je ne m’en étais pas rendu compte ! Comme ils ne savent pas ce qu’ils disent ceux qui disent tout ce qui me retient…

J’ai entrevu la voie de l’évasion – je n’ai pas dit pas la liberté –, elle est dans la mort choisie, le suicide. Tirer sa révérence une bonne fois pour toutes, être ailleurs, détaché… Fuite, fuite, que mon destin !

Hors cela, il faut aimer la corde ou du moins consentir à tout ce qui nous lie... Consentir n’est pas accepter : question de vocabulaire. Il y a toujours une réticence chez celui qui consent. Quant à la longueur et à la texture de la corde sans doute !

Mais j’ai exagéré. J’exagère toujours. Je n’ai pas voulu m’enfuir, je n’ai pas voulu courir vers l’horizon illimité, je ne me suis pas étranglé à tirer de toutes mes forces – Animal paisible et domestique par vocation, je suis tristement demeuré à proximité de ma niche… Et quelques mètres de corde reposaient dans l’herbe rase… Et jamais, oh non jamais, l’idée m’est venue de tirer sur la corde et de briser les liens, même si cela était impossible…

 

Ayant écrit ces lignes dans le cahier grand format qui lui tenait lieu de journal intime, Pierre se leva pour regarder l’heure. Isabelle ne tarderait plus à arriver et malgré son excitation – l’excitation qui le prenait, même quand il n’écrivait que quelques lignes – il devait lui présenter « une figure humaine ». Il alla donc dans la salle de bains pour se passer de l’eau sur le visage. Isabelle l’avait une fois surpris tandis qu’il était tout occupé d’écrire et elle avait eu peur. Elle était arrivée sans prévenir, il avait oublié de fermer la porte et elle l’avait surpris. Il s’était retourné avec un mouvement brusque et elle avait eu peur… « Je ne t’ai pas reconnu et j’ai eu peur : ton visage n’était pas le même…», avait-elle dit bouleversée. Mais cela ne s’était plus reproduit. Pierre y avait pris garde. Il ne voulait plus être surpris avant, pendant et après ce qu’il nommait d’un vaste mot appris dans les journaux, son « acte d’écriture » Comme cette seule expression suffisait à l’enthousiasmer ! Comme il se la répétait pour lui-même… Il n’en demeurait pas moins que son « acte d’écriture » était même à ses propres yeux, pour le moins équivoque et sujet à caution : ce qu’il écrivait était un patchwork où, au fil des phrases, des phrases en apparence impersonnelles, se mêlaient des éléments transfigurés de sa vie intime, des indiscrétions sur celle de ses amis, des fantasmes et des allusions littéraires qui, la plupart du temps, passaient inaperçues… Ainsi l’avait-on un jour félicité pour ce que révélait d’esprit et de cruauté une phrase… de Nietzsche : et ce, malgré les guillemets, qu’il avait eu soin d’utiliser… Par la suite, comme on le félicitait le plus volontiers pour ce qui n’était pas de lui, il avait oublié et les scrupules et les guillemets, seulement résolu à tromper son monde à bon compte… Et deux ou trois beaux plagiats lui avaient par exemple valu la considération de ses amis… 

 

Eclairé par la lumière du plafonnier, son visage dans la glace lui déplaisait. Il se fit la grimace : il eut même un instant envie de se tirer la langue… Je ne sais pas ce qui me retient de cracher… Pourquoi repensait-il à tout cela ? Bon, il était un imposteur, mais dans un monde d’imposteurs… Et puis, ce texte n’était pas si mal après tout… Une sorte de poème en prose… Bien meilleur que ce qu’il avait écrit depuis longtemps… Il lui faudrait un titre, s’il se décidait à le taper à la machine. L’attache ? A l’attache ? Ce pouvait être quelque chose dans ce goût-là… Mais pourquoi était-il donc si mécontent ? « Mécontent de tous et mécontent de moi… », se dit-il en essayant de sourire. Mais son sourire se figea. Quelque chose, décidément, n’allait pas : il aurait dû être satisfait d’avoir même par un texte bref mis fin à des semaines de stérilité… Et il ne l’était pas, bien au contraire… Ce ne pouvait être le texte même, puisque tout cela était de la littérature… La preuve en était qu’il s’était bien amusé… A jouer le jeu. A mimer le tourment. Une sorte de confession, d’itinéraire spirituel contrefait… Ce « j’ai entrevu », par exemple, ce doit être quelque part dans Rimbaud, dans la Saison sans doute… Et puis La Fontaine aussi… Et puis quelques lectures récentes. Et puis le ton général… Pas un mot de vrai dans tout cela… Un patchwork. De la littérature… Mais pourquoi ce qu’il faisait d’habitude si volontiers, lui posait-il aujourd’hui problème ? C’est brillant et sans conséquence… Même pas faux, insincère… Comme toujours.  Il revint dans le salon, relut une fois encore le texte, ferma le cahier et le glissa parmi une pile de magazines. Le mieux était d’oublier tout cela. Le mieux était de ne plus y penser. Dans quelques jours, il relirait le texte et si cela alors ne lui disait plus rien, il le déchirerait, il le déchirerait comme il avait déchiré tout ce qu’il avait écrit depuis des semaines… Ah, ça, j’en gâche du papier, à moi tout seul, je participe à la disparition des forêts… Il s’alluma une cigarette, se mit à la fenêtre et attendit.  

                  

Isabelle arriva vers vingt heures.

« Quoi de neuf dans la rue ? demanda-t-elle gaiement en s’approchant pour l’embrasser. Et bien quoi, tu regardes par la fenêtre, je te demande, c’est tout…»

Elle l’embrassa sur le front, déposa sur la table un sac du supermarché, alluma la chaîne, mit un disque et, en sifflotant, elle revint vers lui.

« Voulez-vous bien me regarder monsieur ? Tu ne remarques rien…»  

Il se retourna et l’examina distraitement. Que lui voulait-elle encore ? Et pourquoi lui disait-on toujours qu’il avait de la chance ? Elle porte bien son nom, c’est une beauté… Et moi, je suis triste comme la pierre, évidemment…

« Je dois constater que monsieur ne remarque rien ! Allez, je t’aide, la robe, je l’ai achetée finalement, et puis je suis passée chez le coiffeur… Qu’en penses-tu ? Ce n’est pas mal, non ?

– Oui, je crois, murmura-t-il d’une voix imperceptible, et tu as bien fait pour la robe, elle te va à ravir…

– Merci, mon chéri, dit-elle en l’embrassant une nouvelle fois sur le front, elle me serre un peu dans le dos, mais ce n’est pas grave… Cela fait un peu printanier pour la saison, non ? Mais bon, si elle te plaît… J’espère que tu as faim, j’ai fait des courses, il y avait des promotions sur le poisson, j’en ai profité… Tu as écrit cet après-midi ? »

 Pourquoi lui demandait-elle s’il avait écrit ? Pourquoi fallait-il toujours qu’elle lui demande s’il avait écrit ? Alors qu’elle n’était même jamais parvenue à lire un texte de lui… Elle jugeait cela difficile et cela ne l’intéressait pas au fond : cela n’avait pas pour elle plus d’importance et même moins en vérité que les promotions sur le poisson au supermarché… Alors pourquoi lui demandait-elle ? Pourquoi se sentait-elle obligée de faire comme si cela l’intéressait ? 

« Non, dit-il au bout d’un moment, je me suis occupé, je n’ai rien fait de précis…»                  

« Mais à présent, songea-t-il en la regardant déballer les courses, à présent que je sais que tu es allée chez le coiffeur et que tu t’es acheté une nouvelle robe, je vais pouvoir noter ces deux événements considérables dans mon journal intime… Aujourd’hui, 15 octobre, Isabelle s’est acheté une robe, aujourd’hui, 15 octobre, Isabelle est passée chez le coiffeur… Deux lignes, le début d’une œuvre…»

 Elle lui parlait.

 « Excuse-moi, je pensais à autre chose, que disais-tu ? »

« Tu penses toujours à autre chose, dit-elle en posant sur la table la planche à découper et en sortant le poisson de son emballage de plastique, pour cela je ne m’inquiète pas… Non, je disais que dimanche, j’irai bien voir maman. Elle a téléphoné cet après-midi, elle se sent seule, elle voudrait que je vienne la voir avec toi… Elle t’aime bien au fond, et tu sais ce que c’est la solitude…»

« Oui, je sais ce que c’est… »  

Il n’écoutait plus. Il la regardait découper le poisson : ses gestes étaient précis, efficaces, rapides… Et elle parlait, elle parlait… Sans apparemment se rendre compte qu’il ne l’écoutait pas… Voilà donc ce qui me retient, voilà donc ce qui m’attache… Un bavardage inepte, en découpant du poisson… Des habitudes… La corde au cou… Et puis la maman, cette vieille peau, que l’on ressort du placard, au cas où l’on ne tirerait pas soi-même assez fort sur la corde… Un autre nœud… Et la trace laissée dans la chair… Au cou… Visible à l’œil nu… Vous ne courez donc pas où vous voulez ? La solitude à deux, le couple… Les habitudes. Les mêmes mots, et les mêmes gestes… Bien serrée la corde et profonde la marque…

« Ça va, mon chéri ? Tu fais une drôle de tête… Si tu ne veux pas, ce n’est pas grave, j’irai toute seule, je sais bien que maman t’ennuie… Et puis moi avec ta mère, c’est pareil…»

Il la regarda. Elle s’était approchée, inquiète, son couteau à la main. Pourquoi avait-elle dit cette dernière phrase ? Pourquoi avait-elle parlé de sa mère à lui ? Si elle n’avait pas prononcé cette dernière phrase, il aurait pu… Qu’aurait-il pu ? Elle l’aimait, elle était prête à tout accepter, ses bizarreries, ses silences, parce qu’elle l’aimait… Mais elle parlait toujours trop. Il fallait toujours qu’elle en dise trop… Si elle n’avait pas prononcé cette dernière phrase, il aurait pu… Mais il fallait toujours qu’elle le fasse à la fin descendre de son nuage… Une phrase de trop, une nuance inutile… Descendre de son nuage, c’était bien cela, comme dans ce film en noir en blanc qu’il avait vu quelques années auparavant à la télévision – comment s’appelait donc ce film ? – où un homme, vêtu d’une cape, coiffé d’un chapeau, volait librement parmi les nuages… Un autre homme, sur une plage, l’attrapait au lasso et le ramenait brutalement au sol… Terrible était la chute… Un rêve du personnage, une scène onirique, dont le sens était bien trop clair… C’était cela, Isabelle : celle qui vous attrape au lasso alors que vous volez et qui vous fait descendre, tomber de votre nuage… Parce qu’elle parle toujours trop…

« Mais qu’est-ce que tu as à la fin ? »

Elle était à côté de lui, inquiète, son couteau à la main… Un tableau ridicule… Il se retint de lui rire au nez… Mais regarde-toi, avec ta robe, ton couteau, et ton poisson sur la table…

– Excuse-moi, dit-il enfin. Je suis fatigué, je ne sais pas ce que j’ai… Des douleurs dans le cou…

– Mon pauvre chéri, dit-elle en déposant le couteau sur la table, tu veux que je te fasse un petit massage ? » 

Il la regarda. Elle prenait donc tout au pied de la lettre. Elle ne comprenait donc pas qu’il mentait pour qu’elle lui foute la paix… Elle ne comprenait donc rien… Des douleurs dans le cou ! Mais la corde est trop serrée ma chérie, et tu tires trop fort pour me ramener dans ton petit monde banal et stupide, où l’on découpe du poisson, où l’on va voir sa mère le dimanche, où l’on passe chez le coiffeur et où l’achat d’une robe est un immense événement…

– Non, non, tais-toi, c’est tout… Depuis que tu es rentrée, tu n’arrêtes pas de jacasser… C’est toi, toi, qui me fais mal à la tête, tais-toi, c’est tout… Et si tu veux que j’aille chez ta mère avec toi, j’irai, qu’est-ce que cela peut me faire ? C’est dans l’ordre des choses… On est en couple, liés, attachés, non ? »

Il s’était laissé emporter par sa fureur, il en avait trop dit lui aussi… Et une fois de plus, il la faisait souffrir, pour rien, pour des motifs oiseux et qu’elle ne pouvait comprendre… Sans doute à cause d’une stupide lubie d’ordre littéraire…

Le repas fut long, morne et silencieux. Un moment, elle essaya de parler. Elle s’excusait. Elle était bavarde, elle voulait bien l’admettre… Mais lui, il parlait si peu : on ne savait jamais ce qu’il pensait, ce n’était pas facile, il fallait la comprendre… Elle ne le lui reprochait d’ailleurs pas, il devait la comprendre… Elle savait qu’il avait d’autres préoccupations qu’elle, moins terre à terre… Et puis ils s’aimaient, c’était l’essentiel, non ? Il pouvait compter sur elle, elle le soutiendrait toujours… Et un jour, il écrirait un livre, elle en était persuadée, il avait du talent, et cela le libérerait… Comme ils seraient heureux alors… Levant les yeux de son assiette, il la regarda sans comprendre. Que lui voulait-elle encore ? Cela ne finirait donc jamais… Elle lui avait mis la corde au cou : il était attaché, lié, retenu et cela ne lui suffisait donc pas ?

« Je vais me coucher…»

 

Il était couché, mais ne parvenait pas à dormir. Des pensées confuses l’agitaient… Il était harcelé par des visions et des mots… Corde, cou, pendaison… Attrapé au lasso et ramené au sol… Tombant, tombant d’une hauteur vertigineuse… Et il y avait encore le chien que ses maîtres sans doute avaient laissé seul pour la soirée et qui aboyait interminablement dans un appartement voisin…  Et il se tournait et se retournait en vain… Et dans son exaspération, il s’enfouissait le visage dans l’oreiller, en rabattait les bords pour ne plus entendre les plaintes de l’animal… 

Isabelle entra dans la chambre. Elle se déshabilla et vint le rejoindre dans le lit. Elle s’était douchée, parfumée, désireuse de lui plaire… Il y avait si longtemps qu’ils n’avaient plus fait l’amour… Souvent, elle était fatiguée ou n’avait pas envie, simplement… Parfois, il lui tournait le dos et elle, de longues heures, demeurait éveillée, les yeux grands ouverts dans le noir… Ce n’était pas à cause de lui, ce n’était pas sa faute à elle, c’était la faute de personne…

Elle se serra contre lui et commença de l’embrasser en lui murmurant des mots tendres et de réconciliation… Il était stupide de se disputer pour des broutilles… Elle s’excusait encore, si elle l’avait énervé… Cela faisait déjà trois ans qu’ils étaient ensemble : ce n’était pas rien, et ils n’allaient pas tout gâcher… Et puis elle l’aimait, elle l’adorait, elle ne pouvait vivre sans lui… A l’avenir, elle ferait attention, elle essayerait d’être moins bavarde… Elle ferait tout pour lui… Et un temps, ils s’exaspèrent l’un l’autre : elle le serrant, lui la repoussant…

D’un coup, avec un grognement, il rejeta le drap, se leva et alluma la lumière. Debout au bord du lit, il la considéra un moment… Pourquoi lui disait-on toujours qu’il avait de la chance ? Avec ses cheveux en désordre, son visage défait…

« Attache-moi, dit-il soudain avec une joie mauvaise, c’est une idée que j’ai eue, et au moins, cela nous changera de l’ordinaire…

– Que je t’attache, mais pourquoi et comment ? demanda-t-elle au bout d’un moment, comme s’il lui avait fallu d’abord se remettre de sa stupéfaction et se convaincre qu’elle avait bien compris ce qu’il lui demandait.

– Comment, je ne sais pas, dit-il d’une voix haletante, avec de la ficelle, de la corde, je suppose… C’est une idée que j’ai eue, c’est un symbole, si tu veux…

– Un symbole, répéta-t-elle d’une voix pathétique, que veux-tu dire par symbole ?

– Un symbole, dit-il nerveusement. Essaie donc de comprendre, un symbole, cela ne s’explique pas… Une colombe qui vole dans un ciel bleu, cela symbolise la paix, mais en même temps, cela reste une colombe dans un ciel bleu, c’est un symbole, cela ne s’explique pas… Mais essaie donc de comprendre !

– Mais pourquoi veux-tu que je t’attache ? demanda-t-elle au supplice. C’est bizarre…

– Oublie donc un peu tes pourquoi, dit-il après un moment, ce que tu peux être conventionnelle… Allez, je vais retirer les lacets de mes chaussures et tu me lieras les poignets…»

Il quitta la chambre en toute hâte et revint un instant après avec ses chaussures, dont, dans la lumière de la lampe, il commença de retirer les lacets. Elle s’était redressée dans le lit et regardait sans comprendre. Il lui jeta les lacets et présenta ses deux poings.

« Attache-moi, dit-il avec emportement comme elle regardait d’un œil vide les deux fils noirs tombés sur le drap. Attache-moi, je te le demande, attache-moi, et cela veut dire, je t’appartiens, tu peux faire tout ce que tu veux de moi…»  

Abasourdie, elle regardait toujours les lacets, comme hypnotisée par ces deux bouts de fils noirs, leur absurde présence sur le drap blanc, leur exigence… Et il s’impatienta.

« Ne demande pas pourquoi, attache-moi, fais ce que je te dis…»

Et, sans comprendre, elle lui lia ses deux poings tendus.

« Tu peux serrer plus fort, ce n’est pas grave…»

Et elle s’appliqua à faire ce qu’elle ne comprenait pas.

« A présent, tu peux faire de moi tout ce que tu veux, je t’appartiens et je ne pourrais pas me défendre… Tu peux faire de moi tout ce que tu veux… Essaie donc d’avoir de l’imagination… Un homme aux mains liées s’offre à toi comme un esclave… Moi, à ta place, je saurais bien quoi faire… Mais essaie donc de comprendre...»

Il était debout au bord du lit, son caleçon sur les chevilles, les poings tendus, passablement excité… Et, au bout d’un moment, elle éclata en sanglots.

« Je ne sais pas ce que tu veux, je ne sais pas ce que tu veux… Je ne comprends pas…»

Et longtemps, secouée de sanglots, elle répéta ces quelques mots…

 

Brisés, épuisés, ils dormirent l’un à côté de l’autre dans le grand lit. Le lendemain, il fut réveillé tôt par un rêve confus. Dans son sommeil, elle s’était serrée contre lui, il la repoussa doucement et l’esprit encore brumeux, il alla en titubant à son bureau pour écrire. Quand plus tard elle vint lui annoncer qu’elle partait, il était courbé sur sa page et n’entendit rien.

 

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       Cette nouvelle a été écrite en 2007, suite à l’aimable suggestion de Hélène qui pour me faire écrire m’avait proposé comme mot-thème « l’attache ». Il me semble que je voulais alors surtout me moquer de la figure de l’apprenti écrivain particulièrement épris de lui-même et égocentrique, mais un ami, François, m’avait assuré que ma nouvelle était plus complexe. Puisse-t-il avoir raison ! Frédéric Perrot.

 

            Pour écouter la « cynique » chanson de Depeche Mode : 

            https://youtu.be/PWg_EN5CxUM

Franquin, Idées noires (pour Alain)

Franquin, Idées noires

 
Franquin, Croquis inédit

vendredi 21 juillet 2023

Arthur Rimbaud, Les chercheuses de poux

 

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,

Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,

Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes

Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

 

Elles assoient l’enfant devant une croisée

Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs

Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée

Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

 

Il écoute chanter leurs haleines craintives

Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés

Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

 

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences

Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux

Font crépiter parmi ses grises indolences

Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

 

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;

L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses

Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer. 

 

 

       « Les Poètes maudits. Arthur Rimbaud » de Verlaine,

« Lutèce », 19-26 octobre 1883

mercredi 12 juillet 2023

Personne ne va rire, Milan Kundera (1929-2023)

Milan Kundera, en 1984, à Paris

 

L’effondrement de Nietzsche (note de Journal)

 

       La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force.  Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. (…)

       J’ai toujours devant les yeux Tereza assise sur une souche, elle caresse la tête de Karénine et songe à la faillite de l’humanité. En même temps, une autre image m’apparaît : Nietzsche sort d’un hôtel à Turin. Il aperçoit devant lui un cheval et un cocher qui le frappe à coups de fouet. Nietzsche s’approche du cheval, il lui prend l’encolure entre les bras sous les yeux du cocher et il éclate en sanglots.

       Cela se passait en 1889 et Nietzsche s’était déjà, lui aussi, éloigné des hommes. Autrement dit : c’est précisément à ce moment-là que s’est déclarée sa maladie mentale. Mais, selon moi, c’est bien là ce qui donne à son geste sa profonde signification. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce d’avec l’humanité) commence à l’instant où il pleure sur le cheval.

       Et c’est ce Nietzsche-là que j’aime, de même que j’aime Tereza, qui caresse sur ses genoux la tête d’un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte : ils s’écartent tous deux de la route où l’humanité, « maître et possesseur de la nature », poursuit sa marche en avant.


                        (Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, p.421-422)    

  

            Source image : France-Culture

           Pour lire mon texte consacré à L’insoutenable légèreté de l’être 

    https://beldemai.blogspot.com/2018/09/sur-linsoutenable-legerete-de-letre-de.html


Restauration rapide

 

Je considérais ce restaurant comme un excellent restaurant – proche de mon lieu de travail, convivial et relativement économique – jusqu’au jour où ayant demandé mon habituel steak frites, je vis arriver sur ma table un plateau en plastique où dans l’assiette parmi les bâtons jaunes et graisseux des frites s’agitait une espèce de gros insecte noir : cafard, scarabée, punaise, ou que sais-je encore ? Frappé de stupeur, je levai les yeux vers le serveur qui avec un sourire imbécile demeurait près de ma table comme dans l’attente de quelque commentaire de ma part.

« Je crois me souvenir que j’avais demandé un steak, lui dis-je avec un regard courroucé et en lui désignant d’un geste de la main mon assiette.

– Mais justement, dit le serveur avec un haussement d’épaules, vous avez demandé un steak, vous voilà servi, et sur un plateau, s’il vous plaît.

– Mais regardez-donc, lui dis-je, c’est tout à fait scandaleux. Et notez que je mâche encore mes mots ! Tant que vous y êtes, vous n’avez qu’à me servir du rat !  

– Vous voulez du rat ? dit le serveur avec un regard où se lisait un étonnement sincère, qui n’était pas exempt d’une certaine admiration. Monsieur est un fin connaisseur : le rat est excellent en cette saison. Seulement, cela prendra un peu de temps : il faut descendre à la cave.

– Mais je ne veux pas de rat, dis-je avec emportement, j’ai mes habitudes alimentaires et j’entends m’y tenir, je ne suis pas un barbare et…

– Ah ! il faudrait savoir, dit le serveur avec sévérité et en me coupant fort impoliment la parole. J’ai mon service moi, et je n’ai pas de temps à perdre avec vos petits caprices : voulez-vous du rat, oui ou non, ou vous contenterez-vous de votre steak ?

– Mais il s’est envolé mon steak !

En effet, l’espèce de gros insecte noir galopait sur le bord de la table et semblait tout disposé à se jeter dans le vide.

 Ça, ce n’est pas mon problème, dit le serveur en se détournant avec hauteur, chacun doit être en mesure de surveiller ce qui se passe dans son assiette.

– Mais c’est une honte ! m’écriai-je.

J’avais parlé fort, et tous les clients du restaurant me regardaient avec cette curiosité mêlée de mépris que l’on réserve à un phénomène de foire : comme si ce mot s’était retourné contre moi, comme si de cette incontestable honte je devais seul porter le poids et assumer la responsabilité… Le serveur s’étant éloigné en toute hâte, me désignait à un gros homme boursouflé et rougeaud, qui avait retourné sa chaise pour mieux voir ; et plié en deux au-dessus de lui comme pour une confidence, il faisait de son doigt long et maigre ce geste qui sous toutes les latitudes sans doute indique que l’individu concerné – moi en l’occurrence ! – n’a plus toute sa tête, a perdu la raison, est fou simplement… D’ailleurs émergeant brutalement de la porte battante des cuisines, le patron que je connaissais de vue apparut, s’arrêta un instant les mains sur les hanches pour considérer l’effet produit sur les clients par son entrée, puis se dirigea droit sur ma table. En deux ou trois enjambées, il traversa la salle et je crus qu’il allait carrément renverser ma table ou me soulever d’un coup pour me clouer au mur, mais de fait il s’arrêta net au bord de ma table et en levant le poing comme pour m’assommer, il dit d’une voix où indignation et colère se confondaient :

– Ici, on ne proteste pas.

Et sous le regard approbateur de la clientèle, il se fit un devoir de m’expliquer que dans son établissement on ne plaisantait pas, qu’on n’aimait pas les énergumènes dans mon genre et que si en général le client avait tous les droits, on ne s’ennuyait certes avec des particuliers tels que moi. Qui étais-je d’ailleurs pour m’en prendre ainsi à un serveur dont le seul crime était d’avoir fait honnêtement son travail ? Etais-je de ces imbéciles qui méprisent ceux qui ne demandent qu’à les servir, comme s’il n’était pas plus méprisable d’être servi que de servir ? Pour ce qu’il en savait les restaurants ne manquaient pas en ville, et si je n’étais pas satisfait de mon steak frites, je n’avais qu’à prendre la porte : le métier était déjà suffisamment difficile pour qu’on ne s’enquiquine pas en plus avec les lubies d’un quelconque client. Il tenait tout de même à me prévenir qu’ici on ne crachait pas dans les assiettes ou pire encore.

 Naturellement tout cela était fort pénible, mais le plus pénible pour moi était qu’il me postillonnait au visage et je songeais que si dans sa grande mansuétude il n’avait pas daigné cracher dans mon assiette, il se rattrapait maintenant allègrement.

– Et bien soit, dis-je quand je constatais qu’il commençait à s’essouffler et que les clients sans doute las de ce court divertissement retournaient à leurs assiettes respectives, je m’en vais. Mais sachez Monsieur que j’ai déjà traîné nombre de vos confrères devant les tribunaux : je connais mes droits moi et je suis friand de ce genre de procès, vous avez voulu la guerre vous l’aurez, la ligue de protection des consommateurs sera dûment informée de vos procédés, et nous pourrons sabrer le champagne le jour où votre établissement fermera ses portes pour la dernière fois. En attendant, Monsieur, je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Et en tentant de me donner un air dégagé et fort digne à la fois, je quittais cet excellent restaurant sous les rires et les quolibets.

 

 

Le texte a été écrit au début des années 2000. Frédéric Perrot.

mardi 11 juillet 2023

Opérations de séduction

 

Voilà que par ennui, pour vous arracher à votre néant, dans le décor chamarré et quelconque d’un café rococo, vous jetez votre pesant dévolu sur une petite frimousse pas jolie du tout, et qui, au moment où vous l’apercevez, est assise près de la grande baie vitrée donnant sur le canal et se travaille délicatement la narine droite en lisant dans une revue ce qui doit être un horoscope. Vous vous approchez à pas contraints, parmi la foule des clients qui trépignent au rythme léger d’une musique évoquant à la fois les râles d’un mourant et les patients efforts d’une entreprise de travaux publics, et sans ambages vous lui déclarez que vous êtes Sagittaire ascendant Gémeaux ! La petite frimousse pas jolie du tout rougissant jusqu’aux oreilles se confirme son bonheur en relisant rapidement la notule laconique de son signe zodiacal et avec un sourire béat vous prie de vous asseoir. En vous installant face à elle, vous ne vous sentez plus de joie – vos opérations de séduction commencent sous de si heureux auspices ! – et vous songez que ce soir enfin vous allez vous soulager de ce qui vous oppresse depuis des mois… Cependant, tandis qu’à travers la toile de votre pantalon vous sentez si douloureusement vos organes que vous êtes prêt à sortir de vos gonds, vous devez l’écouter longuement parler de son chat, de son père, de son frère, de sa sœur et de sa mère et du bonheur qu’il y a à vivre parmi les siens dans la paix et l’harmonie. Ce tableau idyllique des misères familiales vous agace infiniment et pour tromper votre impatience et la douleur qui devient cuisante, vous commandez un troisième cocktail. Hélas ! vous ne supportez pas l’alcool et la tête commence à vous tourner… Imperturbablement et sans rien remarquer de votre malaise – vous êtes devenu livide et les mots semblent vous parvenir à travers un brouillard mouvant –, la petite frimousse pas jolie du tout continue de jacasser en vous tendant des piles de photographies qu’elle extrait avec vénération du fouillis de son sac à main en plastique rose. D’un coup, vous vous levez en renversant votre chaise et vous courez jusqu’aux toilettes pour aller vomir. La tête au-dessus de la cuvette, vous songez avec nostalgie à vos amours adolescentes et solitaires et vous vous jurez que samedi prochain vous irez dans l’un de ces cabarets interlopes où on est du moins certain de trouver ce que l’on vient y chercher.

 


Cette fantaisie a été écrite à la fin des années 90. Frédéric Perrot  

vendredi 7 juillet 2023

Pour Milan Kundera


 

Comme le notait, je ne sais plus qui, peut-être Eric Chevillard, la seule postérité des médecins est de donner leur nom à de tristes maladies. Il est accablant de savoir que l’un des esprits les plus lucides et les plus sarcastiques du vingtième siècle, se trouve réduit par la maladie d’Alzheimer au délire et à l’aphasie. Frédéric Perrot

Le monde sans toi

Le monde sans toi

Est un vaste désert

Où je traîne mon néant

Sans savoir pourquoi

Tant tout ce qui vit

Aveuglément persévère

Dans sa voie éphémère

 

Le monde sans moi

Ne sera en rien différent

À l’instant où je tomberai

Ce sera comme si

Je n’avais jamais existé

À peine plus qu’une fine pluie

Absorbée par un sol aride

 


               Mai 2023 – Frédéric Perrot

lundi 3 juillet 2023

Tu me rappelles mes amants rue barrée à Hambourg/Quand j'étais l'orpheline aux yeux de feux follets (Hubert-Félix Thiéfaine)


 

Mon blues a déjanté sur ton corps animal
Dans cette chambre où les nuits durent pas plus d’un quart d’heure
Juste après le péage assurer l’extra-ball
Et remettre à zéro l’aiguille sur le compteur.
Ton blues a dérapé sur mon corps de chacal
Dans cet hôtel paumé aux murs glacés d’ennui
Et pendant que le lit croise l'aéropostale
Tu me dis, Reprends ton fric. Aujourd'hui c’est gratuit.

Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

Tu m’arraches mon armure dans un geste un peu lourd
En me disant, Reviens maintenant je te connais.
Tu me rappelles mes amants rue barrée à Hambourg
Quand j’étais l’orpheline aux yeux de feux follets.
Tu me rappelles mes amants perdus dans la tempête
Avec le cœur-naufrage au bout des bars de nuit.
Et tu me dis, Reviens je suis ton jour de fête.
Reviens jouir mon amour dans ma bouche-agonie.

Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

Le blues a dégrafé nos cœurs de cannibales
Dans ce drame un peu triste où meurent tous les Shakespeare
Le rouge de nos viandes sur le noir sidéral
Le rouge de nos désirs sur l’envers de nos cuirs
Et je te dis, Reviens maintenant c’est mon tour
De t’offrir le voyage pour les Galapagos.
Et je te dis, Reviens on s’en va mon amour
Recoller du soleil sur nos ailes d’albatros.


Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

 

Pour écouter la chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine :

https://youtu.be/mGS7cQnv_Hk