vendredi 18 janvier 2019

tout est neige

Tout est neige… Nous marchons depuis des heures, mon guide et moi. À chacun de nos pas, nos skis s’enfoncent, nous avançons si péniblement, si lentement. Le vent est glacial sur le pont étroit où nous nous sommes engagés, une ancienne voie de chemin de fer – à cette hauteur ? pour quel train ? –  suspendue dans le vide, au-dessus des eaux bleues et sombres d’un lac.

À un moment, je me sens faiblir. Mon guide se retourne vers moi, dans le vent, la neige qui tourbillonne, je n’entends pas ce qu’il me crie, je sais que nous devons absolument rejoindre l’autre extrémité du pont, c’est là que se trouve le refuge où nous pourrons dormir un peu : il me l’a assez dit et avec un geste d’impatience, il m’encourage à avancer encore.

Tout est neige...
Je suis à bout de forces, je voudrais lui crier de m’attendre, mais déjà sa silhouette s’estompe et il me laisse seul, quelque part sur ce pont, enfoncé dans la neige jusqu’aux genoux, m’affaissant encore sous le poids de mon équipement, seul et perdu dans cette nuit bleue et sombre.


                            Ce texte est inspiré d’un rêve et d’un manga de Jirô Taniguchi.
                                   Frédéric Perrot.



Jirô Taniguchi, "L'Homme de la toundra"

mercredi 16 janvier 2019

le nom du chien

                                                 Pour Irina,

C’est mon anniversaire. Nous sommes assis autour d’une table, dans un jardin. C’est le soir. Il y a là quelques amis et parmi eux, sans que cela m’étonne, Cioran, le philosophe. Il porte une impeccable chemise blanche, il est très élégant et ressemble à l’image que l’on se fait d’un aristocrate de la vieille Europe. Il ne dit mot et paraît perdu dans ses pensées. Quelqu’un connaissant mes goûts, m’a offert un petit chien blanc, taché de noir, avec lequel je joue, il court dans tous les sens et il est le seul élément vivant de la scène : car figés, silencieux, nous semblons, nous les humains, les personnages d’un dessin au crayon. À un moment, je songe qu’il faudrait donner un nom à mon nouveau compagnon et en riant, je lance l’idée qu’on lui donne celui de notre illustre convive roumain. Un chien doté du nom d’un philosophe : voilà qui aurait de l’allure ! De façon tout à fait inattendue, Cioran en comprenant ce que je viens de dire, éclate en sanglots… Il est étrange de voir un vieillard pleurer et je me sens un peu gêné. Ma compagne, avec son bon sens habituel, me souffle à l’oreille une phrase idiote. Je lui explique que s’il a souvent écrit sur le suicide comme Schopenhauer, son maître, Cioran ne s’est pas tué. Il est mort à plus de quatre-vingt ans de la maladie d’Alzheimer et ses derniers mois ont été horribles. Il ne reconnaissait plus personne et quelqu’un lui ayant apporté un jour un bouquet de violettes, il avait souri, croyant que cela se mangeait. Je ne prononce pas véritablement ces phrases dans le rêve : elles sont comme des commentaires du narrateur dans un roman… Je me retrouve seul avec Cioran, sur un chemin de montagne. L’histoire du chien oubliée, je l’aide à marcher et je l’écoute parler. Il évoque la Roumanie, ce pays qu’il a renié et quitté. Il se dit désespéré à l’idée d’y retourner : il ne voudrait à aucun prix y retourner, il répète plusieurs fois cette expression et je remarque alors qu’il parle le français sans l’accent valaque qui était le sien et qui à chaque fois qu’il ouvrait la bouche, trahissait « ses origines ». Je tente de le rassurer à ce propos. Personne ne songe à le ramener de force en Roumanie… Au moment où nous disparaissons dans la nuit, je me réveille.
                                  

                        Le texte a été écrit en août 2013. 
                        C’est ici une version retravaillée. Perrot Frédéric


Cioran 

lundi 14 janvier 2019

deux poèmes (avec un dessin de Jimmy Poussière)




Comme si elle était une

On parle toujours de la solitude
Comme si elle était une
Il en est de toutes sortes

La solitude du célibataire
N’est pas celle de l’amant conquis
Qui n’est pas celle du vieil homme
Dont le temps est compté

Qui n’est pas celle du père
Qui comprend un jour
Qu’il n’a jamais aimé
Ses imbéciles de fils

Qui n’est pas celle de l’artiste
Qui n’est pas celle de l’ivrogne
Libre de tituber
Sur le bord des trottoirs

Qui n’est pas celle du raté
Qui n’est pas celle de la femme
Qui pleure
Dans la chambre voisine

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Thérapie

J’ai répété
Je ne sais combien de fois au médecin
Que je ne voulais pas être
La conscience malheureuse de ce temps

J’en avais assez d’être celui
Qui dans l’indifférence générale
Annonce les mauvaises nouvelles
Et gâche un peu la fête

J’en avais assez d’endosser
Le rôle ingrat du prophète de service
Dont les discours visent mais en vain
À sortir les êtres de leur torpeur

Le médecin m’a remercié
M’a fait signer mon chèque
Et m’a indiqué l’heure
Du prochain rendez-vous

Ma thérapie suivait son cours –

Et peut-être qu’un jour
Je serais sauvé !


            Les deux poèmes ont été écrits à l’été 2013. Ce sont ici des versions remaniées.
            Frédéric Perrot

vendredi 11 janvier 2019

le célèbre imperméable bleu (traduction de Leonard Cohen)


        


         
          Famous blue raincoat se trouve sur le troisième album de Leonard Cohen, Songs of love and hate.


Il est quatre heures du matin, fin décembre. Je t’écris seulement pour savoir si tu vas mieux. New York est glacé mais j’aime où je vis. Toute la soirée il y a de la musique sur Clinton Street. J’ai entendu dire que tu construisais ta petite maison dans le désert. Tu vis pour rien à présent. J’espère que tu tiens une sorte de journal de bord. Oui, Jane est venue avec une boucle de tes cheveux. Elle a dit que tu la lui avais donnée la nuit où tu avais décidé de partir. Es-tu jamais parti ?

La dernière fois que nous t’avons vu tu avais bien vieilli. Ton célèbre imperméable bleu était déchiré à l’épaule. Tu étais allé à la gare attendre chaque train et tu es rentré chez toi sans Lily Marlène. Et tu as traité ma femme comme un pétale de ta vie. Quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne. Et je te revois avec une rose entre les dents, un mince voleur gitan… Ah, je vois que Jane est réveillée. Elle te salue.

Et que puis-je te dire mon frère, mon assassin ? Que puis-je vraiment dire ? Je suppose que tu me manques. Je suppose que je te pardonne. Je suis content de t’avoir connu. Et si jamais tu repasses par ici pour Jane ou pour moi, je veux que tu saches que ton ennemi est endormi et que sa femme est libre. Et je te remercie pour le trouble que tu as ôté de ses yeux. Je pensais qu’il y était pour toujours, et je n’avais pas essayé.

Oui, Jane est venue avec une boucle de tes cheveux. Elle a dit que tu la lui avais donnée la nuit où tu avais décidé de partir.

Sincèrement, L. Cohen.



pour écouter Famous blue raincoat 
https://youtu.be/kkSERbdl39Q

                                                                                                                      Frédéric Perrot

mercredi 9 janvier 2019

une mère et son enfant (accompagné d'un dessin de Jimmy Poussière)



Me suis-je souvenu ?
Equivoque l’été passa.
Nue, l’enfant soupirait
D’aise à la pensée d’une limonade.

Irritée et l’épiant à la dérobée,
Agathe, sa mère et rivale,
Ne sachant que dire,
Tremblait d’impatience.

Un homme venu du jardin,
Négligeant la mère,
Se pencha vers l’enfant,

Mendiant à demi-mots,
Orages, tempêtes et tant de
Tendresses que celle-ci s’offensa.

Bousculant l’homme,
Agathe, blême de colère,
Mains tendues,
Se jeta sur la scélérate.

Et quand le corps glissa,
Elle se sentit respirer enfin
En cet été étouffant.



                                                                            Frédéric Perrot - Janvier 2019