vendredi 10 juillet 2020

Kanye West n'est pas Picasso (poème posthume de Leonard Cohen)

Leonard Cohen à Hydra



Kanye West n’est pas Picasso
Je suis Picasso
Je suis Edison
Je suis Tesla
Jay-Z n’est le Dylan de rien du tout
Je suis le Dylan de tout
Je suis le Kanye West de Kanye West
Le Kanye West
Du grand bouleversement bidon de la culture de la connerie
D’une boutique à une autre
Je suis Tesla
Je suis son inducteur
L’inducteur qui a su rendre l’électricité aussi douce qu’un lit
Je suis le Kanye West que Kanye West croit être
Quand il te botte le cul hors de la scène
Je suis le vrai Kanye West
Je ne me déplace plus beaucoup
Je ne l’ai jamais beaucoup fait
Je ne me sens vraiment vivant qu’après une guerre
Et nous ne l’avons pas encore eu…



Le poème est extrait du livre posthume de Leonard Cohen, The Flame. Traduction de Nicolas Richard.
Le texte paraît avoir été écrit en 2015. Kanye West, dont je crois n’avoir jamais entendu un morceau, s’est très modestement comparé à Picasso à plusieurs reprises. Jay-Z se proclamait pour sa part « le Bob Dylan de la musique rap » dans un morceau de 2013 nommé Open Letter. La « culture de la connerie » a de beaux jours devant elle : aux dernières nouvelles, le même Kanye West souhaiterait se présenter aux élections présidentielles américaines !

Source image : Gonzo Music

Je n'étais plus moi...




Je n’étais plus moi, je me scindais en deux, je me livrais à des simulacres. J’étais à la fois le malade dans son lit et le fidèle ami à son chevet : à la fois sur la chaise et dans le lit, avais-je la fièvre ? Mais ce n’était encore qu’une illusion : je n’étais plus moi et au fur et à mesure je l’étais toujours moins, je me divisais, je me divisais à l’infini, j’étais à la fois le malade dans son lit, l’ami à son chevet et l’observateur indiscret de cette scène, comme j’étais aussi les visiteurs curieux qui dans le couloir criaient, se bousculaient les uns les autres et forçaient les premiers arrivés à entrer dans la chambre… Toute une foule de personnages irrévérencieux aux visages semblables, aux gestes identiques et qui tous autant qu’ils étaient, se comportaient comme des vandales qui vidaient les armoires, souillaient le linge et levaient de son lit le malade et de sa chaise l’ami, afin de les entraîner dans une folle farandole à travers ce qu’il restait de la chambre et de l’immeuble et de la ville jadis paisible que tous autant qu’ils étaient, visages semblables, folle farandole qui se divisait, se divisait à l’infini, ils dévastaient, vandales qui comme le malade et l’ami à son chevet, ne se connaissaient de passion que pour le crime, les ruines et la désolation…

                                                                                              
           Le texte a été écrit au début des années 2000. Frédéric Perrot

jeudi 9 juillet 2020

La ronde des enfants


Romuald se pencha au dehors. Le bruit des enfants dans la cour était insupportable. Maudits marmots ! Tout juste bons à piailler sous ma fenêtre, comme de petits singes ! Et regardez-moi cette ronde qu’ils font, si ce n’est pas ridicule une ronde !
– Foutez-moi le camp ! leur cria-t-il en tendant le poing et dans l’attitude de quelqu’un qui sous le coup de la colère va enjamber le montant de sa fenêtre. – Heureusement que j’habite au rez-de-chaussée – Foutez-moi le camp ! J’ai du travail, moi ! Et vous feriez bien d’en faire autant, si vous voulez devenir quelque chose dans la vie !
La ronde était interrompue. Les enfants étaient déjà sur le point de se disperser… Lorsque sur un signe silencieux de celle qui devait être l’aînée, docilement, ils se mirent en rang, comme pour une photographie de classe : les plus petits devant et les plus grands derrière. – Quel tableau ! Tous regardaient Romuald.
Leurs yeux étaient étrangement vides, globuleux… Des yeux de poissons morts, songea-t-il en reculant d’un pas pour fermer sa fenêtre. Comme s’ils n’attendaient que ce mouvement, tous levèrent un doigt dans sa direction et tous dirent d’une même voix unanime :
– Nous sommes morts, nous avions le droit de danser. Tu as brisé la ronde, tu as volé nos âmes, tu es un méchant, tu es un méchant…
Et cette accusation le poursuivit encore longtemps après qu’il eut refermé la fenêtre.


                 Ce court récit a été écrit en 1994 ou 1995. Frédéric Perrot.

My only sin is in my skin (Louis Armstrong, Black and blue)

vendredi 3 juillet 2020

L'ersatz


                                                         pour Nicolas et son ersatz


Ersatz, n. m. - v. 1914, répandu en 1939 ; mot all. « remplacement ». 1- Anciennt. Produit alimentaire qui en remplace un autre de qualité supérieure, devenu rare > succédané. Ersatz de café. 2- Fig. et vieilli. Ce qui remplace (qqch. ou qqn.) en moins bien > substitut.

Notre amour n’est plus qu’un pâle reflet de ce qu’il était. Notre amour n’est plus qu’un ersatz sans saveur.
Au temps de notre splendeur, l’impossible reculait à chacun de nos gestes et chacun de nos mots. Au temps de notre splendeur, chaque arbre était promesse de fruit.
Mais lentement nous nous sommes habitués l’un à l’autre et c’est comme si chacun avait fait vieillir l’autre.
Nous savons l’ombre tombée sur nos regards. Nous savons le pourquoi de nos rides. Nous savons que seules nous sont communes la déception et la fatigue.
Et nos yeux comme nos corps, ne se croisent plus que par erreur…
Et de l’ancien festin, il ne reste que des miettes que se disputent nos doigts noueux.

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Le texte appartient au recueil autoédité Les heures captives (décembre 2012). Je l’ai lu lors de l’Octogone des poètes ce jeudi. Merci à Alexandre.

lundi 29 juin 2020

Leonard Cohen, Democracy

Démocratie (traduction de Leonard Cohen)


          La chanson Democracy se trouve sur l’album The future (1992)


Cela vient d’une trouée dans l’air
De ces nuits sur la Place Tienanmen
Cela vient du sentiment
Qui n’est pas encore exactement réel
Ou qui est réel sans être encore exactement là
Des guerres menées contre le désordre
Des sirènes qui retentissent jour et nuit
Des feux des sans-abris
Des cendres des homosexuels :
La Démocratie arrive aux Etats-Unis

Cela vient à travers une fissure dans le mur
Dans un flot visionnaire d’alcool
De la stupéfiante annonce
Du Sermon sur la Montagne
Auquel je ne prétends pas tout comprendre
Cela vient du silence
Sur les quais de la baie
Du cœur battant courageux mais délabré
De la Chevrolet :
La Démocratie arrive aux Etats-Unis

Cela vient du désespoir des rues
Des lieux saints où les races se rencontrent
Des petites saloperies homicides
Dont chaque cuisine est le théâtre
Pour déterminer qui servira et qui mangera
Des puits de la déception
Près desquels les femmes s’agenouillent
Pour implorer la grâce de Dieu dans les déserts
Qui s’étendent ici et au loin :
La Démocratie arrive aux Etats-Unis

Refrain

Navigue, navigue
Oh puissant Vaisseau de l’Etat !
Des Rivages du Besoin
Frôlant les Récifs de la Convoitise
Échappant aux Mâchoires de la Haine  
Navigue, navigue

Cela vient d’abord en Amérique
Le berceau du meilleur et du pire
C’est ici qu’ils ont le standing
Et toute une machinerie pour le changement
Et c’est ici qu’ils ont la force spirituelle
C’est aussi ici que la famille est dévastée
Et que chaque âme solitaire murmure
Que le cœur doit s’ouvrir
D’une façon fondamentale :
La Démocratie arrive aux Etats-Unis

Cela vient des femmes et des hommes
Oh chérie nous ferons encore l’amour
Et nous irons si profondément
Que la rivière en versera des larmes
Et que les montagnes crieront Amen !
Cela vient comme le mouvement des vagues
Éclairées par la lune
Impériale, mystérieuse
Dans son habit d’amour :
La Démocratie arrive aux Etats-Unis

Refrain 

Je suis sentimental si vous voyez ce que je veux dire
J’aime ce pays mais je ne peux supporter le spectacle
Je ne suis ni de gauche ni de droite
Je passe seulement la soirée chez moi
Face à cet écran de télé sans espoir
Mais je reste debout comme ces monceaux d’ordures
Que le Temps ne pourra détruire
Je suis un déchet mais je brandis toujours
Mon fragile bouquet de fleurs sauvages :  
La Démocratie arrive aux Etats-Unis !


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La chanson de Leonard Cohen est très ambiguë pour deux raisons au moins. Elle adopte le point de vue d’un « déchet », d’un homme qui ne prend conscience du monde que par des chaînes d’informations, genre CNN.

Elle affirme par ailleurs que le régime démocratique est sans « essence », comme diraient les philosophes. La démocratie est toujours à créer, est un perpétuel devenir… Et c’est pour cette raison que Cohen dit, je crois, qu’elle « arrive » aux Etats-Unis.

Il parait que Barack Obama aimait beaucoup cette chanson. On sait combien la démocratie a sombré aux Etats-Unis depuis. Frédéric Perrot