mardi 17 juillet 2018

comme Luka Modric

Luka Modric


Au terme d’une coupe du monde où, en tant que français, j’ai été assez fier d’être un supporter fervent de l’équipe de Croatie

                                               Pour l’ami Rabah,


Ah si l’on pouvait être poète
Comme Luka Modric est footballeur
En artiste infatigable
Passeur décisif et tranchant
Avec une pénétration rare
De sa propre activité –

Jusque dans la défaite flamboyant !



Source image
Canal Supporters

samedi 30 juin 2018

en mai, au printemps (publié dans le numéro 28 de la revue Lichen, juillet-août 2018)


En mai, au printemps

                                   Et je ne garderai pour habiller mon âme
Que l’idée d’un rosier et qu’un prénom de femme
                                   Jacques Brel


Quelques minutes avant de mourir
Je souhaiterais seulement
Aller poser ma carcasse quelque part
Si possible dans l’herbe au bord du Rhin
Sur un bout de feuille volante
Griffonner quelques phrases pour mon fils
Dans les deux langues qui sont les siennes
En français et avec plus de peine en allemand –
Rien ici ne les sépare –  
Puis prononcer le mot miracle
En pensant à sa mère…
Pour le plaisir
Allumer une cigarette
Guetter le vol des oiseaux
Dans le ciel bleu idéalement
– Je ne consens à mourir qu’en mai au printemps ! –
Et dans les enroulements de ma rêverie
Me souvenir d’un poète
Qui en ce décor rhénan
Croyait voir des femmes aux cheveux verts…
Et s’il me reste encore un peu de temps
Savourer un dernier verre
Un rouge profond de Bourgogne
Plutôt qu’un blanc pétillant
Et même légèrement ivre
Ne rien dire de mémorable
Fermer les yeux
Baisser la tête
Et peut-être à l’instant de
Sentir des larmes
Rire amèrement



pour écouter la chanson de Jacques Brel, Le dernier repas
https://youtu.be/RjzK_sWKYM4

pour aller voir la revue d'Elisée Bec 
https://lichen-poesie.blogspot.com

lundi 25 juin 2018

le substitut


« But I’m a substitute for another guy… »
                                                        The Who

« Je l’ai fait… »
Martial leva les yeux de son livre et vit Marlène qui au sortir de la douche minaudait à la porte de la chambre, avant de s’approcher comme en dansant du lit.
« Qu’as-tu fait ? », demanda-t-il au bout d’un moment, Marlène demeurant silencieuse au bord du lit et semblant attendre une quelconque réaction de sa part.
Sans dire un mot, Marlène lui tendit un prospectus publicitaire aux couleurs criardes. Martial y jeta un œil distrait. Il aurait dû s’y attendre… Une photographie d’une remarquable vulgarité était accompagnée d’un tissu d’insanités, parmi lesquelles les témoignages de quelques clientes « comblées » le firent sourire un court instant. C’était une publicité pour l’agence Cupidon.
            « Tu vas donc recourir à un substitut… »
            Ce n’était pas vraiment une question. Il aurait dû s’y attendre, mais cela le laissait malgré tout pantois. Et, après avoir posé son livre sur la table de chevet, il éteignit la lumière et se tourna dans le lit, en tirant le drap sur lui.

            Martial dormit mal et se réveilla en sueur d’un rêve pénible, dont il n’avait aucune envie de se souvenir. D’un mouvement brusque, comme pour échapper à la tiédeur écœurante de leur lit conjugal et se débarrasser des dernières impressions de son rêve, il se leva, alla dans la cuisine où il se servit un verre d’eau. Il se sentait sale, hébété et il décida qu’une douche rapide lui ferait le plus grand bien, même s’il était quatre heures du matin, la journée promettant d’être longue, trop longue…
           Vers sept heures, Marlène se réveilla et vint le rejoindre dans le salon où, assis dans un fauteuil, il tentait de poursuivre la lecture entamée la veille.
            « Le rendez-vous a lieu ce vendredi, le substitut viendra vers dix-neuf heures. Je ne sais pas ce que tu avais prévu, mais… »
           Marlène ne termina pas sa phrase ; Martial s’était enfoncé un doigt dans chaque oreille pour lui signifier qu’il ne l’écoutait pas, ne souhaitait pas l’écouter…
           « Tu vois bien que j’essaie de travailler. Tes petites histoires ne m’intéressent pas. Ne t’inquiète pas : je n’ai ni envie d’entendre, ni de regarder… »

            Marlène partie travailler dans son agence de publicité, Martial passa sa journée pour se mortifier à se renseigner sur les substituts. Une vaste documentation existait sur le sujet. À l’origine, dix ans auparavant, cela n’avait été qu’un vague projet, suivi d’un appel d’offre, lancés par le ministère de la Condition Féminine en lien avec celui des Nouvelles Technologies. À proprement parler, les substituts n’étaient pas des « robots sexuels » – l’expression était caricaturale et tendancieuse –, mais des hommes génétiquement modifiés, améliorés. Les premières expérimentations, les détails techniques, les puces installées dans le cerveau de ces gigolos d’un genre nouveau, n’intéressaient guère Martial. Cependant, tous les témoignages convergeaient : ces substituts étaient des amants parfaits. Ils étaient des hommes athlétiques, qui ne connaissaient ni la sudation, ni la fatigue et leurs « performances » étaient largement supérieures à celles des hommes du commun. Il y avait aussi des détails scabreux : les substituts ne débandaient pas et se révélaient capables de provoquer un nombre invraisemblable d’orgasmes. On prétendait même qu’ils se montraient plus doux et attentionnés que les hommes du commun et soucieux d’assouvir « le moindre désir » de leurs partenaires. Un point de détail d’une analyse psychologique ne manqua pas d’inquiéter Martial : il semblait avéré qu’une femme ayant connu « une expérience positive et épanouissante » avec un substitut, ce qui se produisait dans quatre-vingt-dix-neuf pour cent des cas, répugnait ensuite à reprendre une sexualité « plus conventionnelle avec un compagnon ordinaire »…

            Marlène et Martial connurent deux soirées très silencieuses. Martial feignait de lire tandis que Marlène feignait de s’activer dans le salon ou la cuisine. Ils n’échangèrent pas une parole et le vendredi, vers dix-sept heures, Martial quitta l’appartement, en regardant avec dégoût Marlène essayer différentes tenues sexy et déposer sur la table basse du salon deux flûtes à champagne et une assiette couverte de toasts.
            Martial ne s’éloigna guère. Il s’installa à la terrasse d’un café qui se trouvait juste en face de leur immeuble et dans lequel il avait ses habitudes. Il désirait au moins voir celui qui allait le remplacer et ce ne serait pas difficile puisque les substituts portaient tous une sorte d’uniforme en vinyle aux couleurs reconnaissables entre toutes de l’agence Cupidon. « Leur affaire marche si bien que la discrétion doit être le dernier de leurs soucis… ».
Martial commanda une bouteille de champagne ; ce qui étonna le serveur, qui ne l’avait jamais vu boire d’alcool. Avec un fin sourire, Martial lui expliqua qu’il se sentait d’excellente humeur ; son travail de thèse touchait à sa fin ; il avait une compagne merveilleuse : la vie était belle d’un mot et la soirée s’annonçait si agréable… Le serveur lui sourit et regretta par politesse l’absence de Madame, puis ayant débouché la bouteille avec des gestes méticuleux, il s’éloigna, appelé à d’autres tables.
Martial ne désirait pas s’enivrer. Le champagne cependant lui tourna rapidement la tête et à sept heures, il se sentait déboussolé et pâteux, incapable de fixer son esprit sur quoi que ce soit plus d’un instant.
Enfin, l’autre arriva et Martial fut déçu. Il s’était imaginé une sorte de grand sportif roulant des mécaniques et cherchant tout autour de lui des regards approbateurs, une caricature qu’il lui aurait été aisé de haïr ; et ce n’était pas vraiment ça… C’était un tout jeune homme au visage pâle, de taille moyenne et qui semblait hésitant, mal à l’aise. Ce devait être lui pourtant… Il portait leur accoutrement ridicule et après être passé deux fois devant la porte de leur immeuble, dans un sens puis dans l’autre, il s’arrêta, sonna, avant de disparaître à l’intérieur, la porte se refermant doucement sur lui.
Martial resta un moment songeur. C’était donc ce gamin pâlot qui allait rendre Marlène folle de plaisir ; cela lui semblait malgré tout étonnant et il se demanda si tous les articles dithyrambiques sur les substituts qu’il avait lus, ne dissimulaient pas une grossière escroquerie et une très ordinaire prostitution. Mais ce n’était pas son affaire…Ces trois derniers jours avaient suffi à pervertir sans doute irrémédiablement les sentiments qu’il avait pour Marlène, qui n’avait même pas songé à lui épargner ses séances d’essayage et sifflotait en se regardant dans la glace… Sa pensée dérivant, il la revit telle qu’il l’avait connue cinq ans auparavant, fraîche, jolie, insouciante ; et il se demandait comment elle avait pu devenir cette femme vulgaire, qui attendait avec impatience une espèce de machine à baiser qui allait « la tringler à mort »… Martial avait mal à la tête ; le champagne le rendait mauvais et après avoir réglé la note, il quitta la terrasse, marchant au hasard des rues…

Il perdit toute notion du temps et de lui-même et à l’aube, en titubant, il sortit d’un cabaret de dernière zone, où pendant des heures, il avait écouté une entraîneuse lui parler de ses rêves illusoires… La lumière du jour lui fit mal aux yeux. Il était sale, poisseux, il avait même fumé un grand nombre de cigarettes en compagnie de l’entraîneuse et pris de vertige, il s’appuya contre un mur pour vomir douloureusement. 

Marlène l’attendait. Son visage rayonnait et c’est à peine s’il remarqua les traces de morsures qu’elle avait dans le cou et les nombreux hématomes qui constellaient la blancheur laiteuse de ses bras. Marlène parlait et riait beaucoup. Elle avait connu une nuit merveilleuse et à un moment elle s’était crue transportée dans quelque monde sauvage où n’existait plus que la folie des corps. Elle pensait bien que les publicités exagéraient un peu, mais en fait cela dépassait toute imagination !
Martial l’écoutait distraitement. Il l’interrompit seulement avec un mouvement d’humeur, quand elle voulut lui raconter les choses dont elle ne se serait jamais pensée elle-même capable… Il était fatigué, il voulait dormir…
En sautillant à côté de lui, Marlène le suivit dans la chambre. Elle avait encore tant à lui raconter !
« Oh, je ne t’ai pas dit, Valentin revient vendredi prochain… Mais ne t’inquiète pas mon chéri : pour le reste, tu es irremplaçable… »




pour écouter la chanson Substitute 
https://www.youtube.com/watch?v=eswQl-hcvU0

dimanche 10 juin 2018

un mariage inopiné (accompagné d'un dessin de Jimmy Poussière)

Jimmy Poussière



Moi, qui m’étais toujours cru voué à la solitude, j’étais marié !
Tout m’était arrivé en même temps ; et les événements s’étaient enchaînés sans que j’en eusse véritablement conscience et avec cette sorte de rapidité extraordinaire qui fait parfois le charme et l’étrangeté de certains de nos rêves…
Et tout en vérité s’était passé si vite que j’avais l’impression de vivre avec une personne que, dans le fond, je ne connaissais qu’à peine et qui, pourtant, l’état civil l’attestait, était ma femme…
Oh ! elle était charmante et intentionnée ! Et je n’aurais jamais raisonnablement espéré amante plus passionnée et plus imaginative ! Entre ses bras, je découvrais des extrémités de plaisir que je n’aurais même jamais soupçonnées et dont l’intensité m’aveuglait…
Ceci dit, j’avais toujours l’impression même en ces moments où nous perdions tous les deux la tête, et où il nous aurait été loisible à tous deux de renier dans un même cri ciel et terre, que je n’y étais pour rien et que cela se serait passé d’une manière sensiblement équivalente avec n’importe quel autre homme…

Mais même si l’animal en moi était satisfait et apaisé au-delà de toute espérance, malgré tout, je ne la connaissais qu’à peine ; et j’avais parfois le sentiment pénible de partager mes jours et mes nuits avec une parfaite étrangère…
Ainsi, nous ne parlions guère et j’ignorais tout de ses goûts ou de ses idées… Son passé, qu’elle n’évoquait qu’à contrecœur et parce que je la questionnais, était lacunaire, mystérieux et ressemblait pour moi à ces continents disparus, légendaires et dont on ne saura jamais sans doute s’ils ont véritablement existé…
Mes questions l’agaçaient d’ailleurs ; et au bout d’un moment elle coupait court, en disant simplement : « Mais nous sommes heureux, non ? Qu’importe le reste… »
Elle n’avait pas de famille, pas d’amis : et pour moi, elle semblait surgir de nulle part…
Et j’étais marié et elle était ma femme ; et j’étais heureux, comme nul autre homme avant moi sans doute ne l’avait jamais été : pourquoi dans ces conditions, aurais-je approfondi ce sentiment d’étrangeté ?


    Le texte est le début d’une nouvelle écrite comme un hommage à Dino Buzzati.

mardi 5 juin 2018

soulagement dans l'inconnu (accompagné d'un dessin d'Alain Minighetti)


Soulagement dans l’inconnu


Minces îlots de blancheur
Dans un lit de ténèbres
Des oiseaux délétères
Autour de moi volaient

Telles des apparitions
Auréoles de mystère
Des femmes voluptueuses
Une à une dansaient

Terrassé par l’alcool
Ô visions éphémères
Je tombais à genoux
Dans le sable mouillé

C’était un soir d’été perdu
Sur le front de mer
Il n’y avait ni oiseaux morts
Ni femmes dans les nuées

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Ce fut un court soulagement
Dans l’inconnu



Sans titre - Alain Minighetti

lundi 4 juin 2018

elle se sent éphémère (accompagné d'un dessin de Jimmy Poussière)


Elle se sent éphémère

            Pour toi, Birte

Elle découpe les feuilles mortes de son avocat
Arrose l’orchidée mauve convoitée par le chat

Sur le tapis d’un blanc uni
Un puzzle inachevé

Elle soupire sur son ventre rebondi
Ses gestes fatigués

Elle étend les vêtements de l’enfant à venir
En se disant qu’elle a envie d’un verre de rire

Elle espère que cela sera bientôt fini…

Comme la neige qui tombe
La musique qui passe

Le chat qui file sans raison
La beauté fragile de l’orchidée

Elle se sent éphémère
Captive de l’hiver



Jimmy Poussière 


Ce poème a été publié dans le numéro 12 de la revue Lichen (mars 2017)
Pour aller voir la revue d'Elisée Bec 
http://lichen-poesie.blogspot.com.

mercredi 30 mai 2018

rêverie clandestine

          when you sleep I will creep
          into your thoughts
          like a bad debt
          that you can’t pay
            Morrissey, The more you ignore me the closer I get


C’était une belle soirée d’été. Silencieusement nous marchions en nous tenant la main, heureux l’un de l’autre, comme un homme et une femme peuvent l’être parfois.
À un moment, je ne sais pourquoi ni comment, je me souviens que dans le lointain sonnait l’angélus, je suis entré par effraction dans tes pensées ; et ce que j’y ai découvert, m’a déplu…

Comme un amateur d’art soudain projeté dans le tableau qu’il contemplait un instant auparavant, égaré et ne sachant ce qui m’arrivait, j’errais clandestinement parmi tes souvenirs et tes secrets…
C’était en un flot rapide, tourmenté, des images qui n’étaient guère à mon avantage, et des mots sans indulgence qui sans cesse te revenaient, avant de disparaître, emportés par un violent courant…
Une image parmi toutes et qui, cruelle, précise, ne laissait aucun doute quant à la nature exacte de tes sentiments pour moi, me confondit ; et ma rêverie clandestine s’estompant aussi brutalement qu’elle avait commencé, je me sentis revenir à moi…

« Qu’as-tu ? Tu es tout pâle… »
Tu me regardais et pour la première fois, je remarquais l’éclat froid de tes yeux et à la commissure de tes lèvres, comme l’ombre d’une grimace…
Mais je savais tout, je savais tout, j’avais lu en toi comme en un livre ouvert ; et en prétextant une légère fatigue, en évoquant machinalement l’air qui s’était soudain si rafraîchi, je t’ai demandé de rentrer, tout en me répétant que cette belle et heureuse soirée d’été serait la dernière et que demain, demain tout serait fini…



                   Le texte est extrait du recueil auto-édité Les heures captives (décembre 2012)

Pour écouter la chanson de Morrissey, extraite de l'album Vauxhall and I (1994)
https://youtu.be/2RSRIQbpEHY


Morrissey


Source image : Open Spotify