lundi 20 mai 2024

Il y a cinquante ans paraissait Carrie de Stephen King


 

L’histoire de ce premier et court roman paru en avril 1974 est connue. Carrie White est une jeune fille pas très jolie, timide et effrayée, souffre-douleur de ses camarades et de sa mère, une fanatique religieuse de la grande espèce. Carrie White possède également un étrange pouvoir : la télékinésie, qui lui permet de déplacer des objets à distance. Le roman commence par une scène de douche collective, qui devait beaucoup exciter ce réalisateur voyeur qu’est Brian De Palma, au cours de laquelle la pauvre Carrie, seize ans, découvre avec horreur du sang qui s’écoule le long de ses jambes. La malheureuse qui n’a bien sûr jamais entendu parler ni chez elle, ni à l’école des « règles » ou de la « menstruation » se croit en train de mourir. Ses camarades de classe à la fois dégoûtées et amusées ne manquent pas de l’humilier une fois de plus en la bombardant de tampons hygiéniques... Il faut le noter à cet instant : Carrie est un roman assez dérangeant et Stephen King ne fait pas dans la dentelle. L’ironie et la dimension de critique sociale sont indéniables. La plupart des personnages – les adolescents comme les adultes – sont des condensés de médiocrité humaine et composent un tableau sarcastique de l’Amérique des années 70 : culte de l’apparence, règne des bons sentiments, nostalgie des glorieuses années 50, et fanatisme religieux, violence, bêtise et brutalité crasses… Le roman qui se donne aussi pour un conte – contre toute vraisemblance et comme Cendrillon, la souillon Carrie White se voit invitée au bal de fin d’année par le garçon le plus « populaire » (1) –, est habilement composé : à la narration se trouvent mêlés des extraits des nombreux livres écrits après les événements racontés (L’Ombre dissipée) ainsi que des extraits des rapports de la Commission d’enquête White, de sorte que le lecteur en sait toujours plus que les personnages et comprend dès le début que tout cela finira très mal… Un carnage de feu et de sang… Humiliée une fois encore de la plus horrible des façons lors de ce fameux bal – « Du sang de cochon pour une cochonne » – , Carrie perd « la raison » et laisse son terrible « pouvoir » se déchaîner, semant la mort et la désolation sur son passage…

Ce roman dans le fond plus déprimant et cruel qu’horrible, connut un immense succès et son adaptation au cinéma deux ans plus tard par Brian De Palma, la première d’une longue série – Kubrick, Cronenberg, etc. –, devait lancer définitivement la carrière de Stephen King.

 

                                                                       Frédéric Perrot




1. Sur le rapport à Cendrillon. Carrie White invitée au bal, se révoltant enfin contre son épouvantable mère, se confectionne elle-même la plus belle des robes, et chacun de la féliciter au cours de la soirée pour ses talents insoupçonnés de couturière...

dimanche 5 mai 2024

Avant même de commencer

 

                                        « I saw him playing chess with Death yesterday »

Scott Walker

 


C’est un paysage de dunes d’un gris de cendre, sous un ciel bas d’un gris semblable. Il est là, fétu de paille chassé par le vent, jusqu’à ce qu’il aperçoive, au loin, une autre forme humaine. Ce ne peut être un mirage, une illusion et il s’approche. C’est une très jeune fille, aux cheveux longs et clairs, vêtue d’une belle robe blanche de communiante… Elle est pieds nus et sur le sol à un pas de distance est posé un échiquier aux superbes pièces ouvragées. Elle s’assoit en silence et cela est comme une invitation à faire de même. Il aimerait lui dire quelque chose, mais il a perdu l’habitude de parler et elle ne semble désireuse que de jouer, avançant ses pièces avec assurance et comme si elle connaissait l’infinité des combinaisons possibles. Piètre joueur, il tente faiblement de contenir ses assauts et les terribles percées qu’elle accomplit dans ses lignes de défense. Peut-être n’ont-ils joué que dix coups et déjà se profile sa défaite. Il aimerait lui dire quelque chose, mais il a compris la nature exacte de son adversaire. Ce n’était qu’un mirage, une illusion, une ultime déloyauté pour se rendre attirante… Il aurait dû savoir que la partie était perdue avant même de commencer.

 

                                                                                          Frédéric Perrot

 

Pour écouter le morceau de Scott Walker :

https://beldemai.blogspot.com/2019/03/scott-walker-1943-2019.html

lundi 29 avril 2024

A propos d'un mauvais livre sur Maurice Blanchot (note de Journal)


 

Ce livre sur Blanchot, qui tout en étant mauvais, est troublant : le même nihilisme serait toujours à l’œuvre chez Blanchot, des années 30 aux années 60. Blanchot serait un sempiternel partisan de la Terreur, idéologique et littéraire : il n’aurait pas varié et n’aurait seulement changé que de bord politique… De l’extrême-droite monarchiste à l’extrême de l’extrême-gauche… L’auteur (Philippe Mesnard) me semble toucher juste, quand il affirme que Blanchot n’a jamais vécu que parmi les livres, dans un monde imaginaire. Mais les conclusions qu’il en tire sont pauvres, puisqu’il n’imagine pas de discontinuité dans le parcours de Blanchot, qui était peut-être fou ou délirant à certaines périodes particulièrement sombres de son existence… Ce pourrait être une hypothèse d’école ! Même son interprétation de ce qu’il nomme le narcissisme douloureux de Blanchot n’apporte rien. Puisqu’il faudrait plus parler de solipsisme que de narcissisme. Le solipsisme est une sorte d’aberration philosophique – le monde existe évidemment sans moi pour le penser –, mais on ne saurait s’en passer pour appréhender les écrits de Blanchot qui tournent sans fin sur eux-mêmes, jusqu’au vertige… Or, Philippe Mesnard s’en passe allégrement et j’ai cherché en vain dans son livre la moindre allusion au solipsisme.  

Mesnard ne daigne pas envisager que le Blanchot qui participe largement à l’écriture du Manifeste des 121 (« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ») n’est pas le même, et ne peut être le même, que celui qui vilipendait Léon Blum dans les années 30. Pour des gens comme Mesnard, jamais un homme ne change… Ou alors c’est une imposture, un faux-semblant, quelque chose de douteux…

Ce qui est absurde : Mesnard fait de Blanchot un homme n’ayant jamais vécu que parmi les livres, mais n’en aperçoit pas les effets concrets : le jeu purement littéraire, le plagiat assumé, la mise en fiction, comment Blanchot réécrit bien plus que Kafka ou Sade, Melville ou Lautréamont par exemple, parmi beaucoup d’autres… Combien les récits de Blanchot sont tissés de citations et de concepts philosophiques qui sont pris pour eux-mêmes et détournés avec une indéniable dimension ironique, le propre de l’ironie étant d’être invisible… Un seul exemple : le dernier homme, un concept de Nietzsche, et que Blanchot semble prendre au pied de la lettre dans le récit du même nom (Le dernier homme). Blanchot est un auteur difficile, souvent révoltant, pour le lecteur et son intelligence, son rationalisme. Le nihilisme de Blanchot est en effet immense, mais non à la manière dont l’imagine Mesnard, dont le livre enfin est mauvais, puisqu’on ne comprend pas au juste ce qu’il veut prouver

 

Il me paraît faux par ailleurs de réduire philosophiquement Blanchot à Levinas et à Hegel… Hegel n’est qu’une étape propre à sa génération, celle qui a assisté aux cours d’Alexandre Kojève. Blanchot, comme Camus, ne s’est jamais prétendu philosophe. Il était un littéraire – ce qui n’a rien d’injurieux pour moi, quand il fait la connaissance de Levinas à Strasbourg, ses maîtres sont Valéry et Proust – et un penseur, dont le seul objet serait les impasses, les défaillances ou l’impossibilité de la pensée… Blanchot n’est peut-être grand que par ce qu’il entrevoit, laisse à penser, et par son refus par exemple de transiger sur Auschwitz. L’écriture du désastre.

Mais philosophiquement Blanchot tient bien sûr la route. Il accueille avec reconnaissance la pensée des autres, Foucault, Derrida, Deleuze… Il faut être un imbécile pour ne pas lui reconnaître cette qualité de lecteur, la gratitude… Blanchot n’est pas dupe de Heidegger et ses pages sur Nietzsche restent incomparables.

 

                                                                   Frédéric Perrot