mardi 26 janvier 2021

Le test d'humanité (extrait lu lors de l'Octogone des poètes)

 

Examen de minuit – « Aujourd’hui, tu as encore raté quelques occasions d’être humain… »

 

Ou – « Tu as passé un test d’humanité et une nouvelle fois il s’est révélé négatif. »

 

« Je manque d’humanité » À peine a-t-il prononcé ces mots, dans l’intimité de sa conscience, qu’il se retrouve dans une salle des pas-perdus, où tout est mouvement et solitude soucieuse.

 

Tu n’aimes pas l’idée de combat, le mot même te déplaît, mais tu es bel et bien engagé dans un combat, où il s’agit pour toi de défendre ce qui t’appartient peut-être en propre, ce substrat d’indépendance, ce refus d’être étiqueté.

 

L’éloignement – « Me voyant parmi vous, vous me croyez encore avec vous. Vous n’avez rien remarqué, mais je vous quitte. Imperceptiblement je glisse hors de vos sphères d’influence : vos soucis me deviennent étrangers et vos propos ne m’atteignent plus. Pour des raisons purement esthétiques, je refuse l’uniforme que vous voulez me voir porter. Je n’aime pas les rues et les villes que vous présentez à mon esprit, je n’aime pas votre appréhension des choses et votre regard sur elles, car c’est un regard de taupe ; à cette différence près que la taupe n’y est pour rien, si je puis dire : sa cécité est native. »

 

Ou – « Ce n’est pas un drame que nous soyons tous des consciences séparées, ainsi du moins n’avez-vous pas accès à mon univers personnel. Certes, il est minuscule, voire infime, mais j’y tiens d’autant plus et je me battrai jusqu’au bout pour le préserver de vos regards louches et de vos froides analyses. »

 

Un visiteur d’un autre monde, débarquant à n’importe quel endroit de notre planète, serait sans doute interloqué. « Mais comment parvenez-vous à respirer dans un tel climat de haine ? »

 

Tu n’aimes pas l’idée de combat, le mot même te déplait, mais tu l’emploies… Tu te refuses à employer le mot lutte, dont « l’extension » à tous les domaines de la vie te paraît bien regrettable.

 

Contre la psychologie et ses excès – « Pardonnez-moi si je garde mes distances, mais je suis allergique à vos explications d’ordre psychologique.»

 

                                                         

                                                                        Frédéric Perrot

 

lundi 25 janvier 2021

Maurice Blanchot, L'écriture du désastre (fragments)


 

♦ Jamais déçu, non par faute de déception, mais la déception étant toujours insuffisante.

 

♦ Il n’est pas exclu, mais comme quelqu’un qui n’entrerait plus nulle part.

 

♦ Celui qui critique ou repousse le jeu, est déjà entré dans le jeu.

 

♦ Comment peut-on prétendre : « Ce que tu ne sais en aucune manière, en aucune manière ne saurait te tourmenter ? » Je ne suis pas le centre de ce que j’ignore, et le tourment a son savoir propre qui recouvre mon ignorance.   

 

♦ Que les mots cessent d’être des armes, des moyens d’action, des possibilités de salut. S’en remettre au désarroi.

   Quand écrire, ne pas écrire, c’est sans importance, alors l’écriture change – qu’elle ait lieu ou non ; c’est l’écriture du désastre.

 

♦ Ne nous confions pas à l’échec, ce serait avoir la nostalgie de la réussite.

 

♦ Détaché de tout, y compris de son détachement.

 

♦ La mort de l’Autre : une double mort, car l’Autre est déjà la mort et pèse sur moi comme l’obsession de la mort.

 

Quand tout s’est obscurci, règne l’éclairement sans lumière qu’annoncent certaines paroles.

 

♦ La souffrance souffre d’être innocente – ainsi elle cherche à devenir coupable pour s’alléger. Mais la passivité en elle se dérobe à toute faute : passif hors faillite, souffrance sauve de la pensée du salut.

 

Dans son rêve, rien, rien que le désir de rêver.

 

♦ Le dessein de la loi : que les prisonniers construisent eux-mêmes leur prison. C’est le moment du concept, la marque du système.

 

♦ Si, parmi tous les mots, il y a un mot inauthentique, c’est bien le mot « authentique ».

 

♦ Si tu écoutes « l’époque », tu apprendras qu’elle te dit à voix basse, non pas de parler en son nom, mais de te taire en son nom.


♦ Sans la prison, nous saurions que nous sommes tous déjà en prison.

 

♦ Peut-on dire : l’horreur domine à Auschwitz, le non-sens au Goulag ? L’horreur, parce que l’extermination sous toutes ses formes est l’horizon immédiat, morts-vivants, parias, musulmans : telle est la vérité de la vie. Cependant, un certain nombre résistent ; le mot politique garde un sens ; il faut survivre pour témoigner, peut-être pour vaincre. Au Goulag, jusqu’à la mort de Staline et à l’exception des opposants politiques dont les mémorialistes parlent peu, trop peu – (sauf Joseph Berger), il n’y a pas de politiques : nul ne sait pourquoi il est là ; résister n’a pas de sens, sauf pour soi-même ou l’amitié, ce qui est rare ; seuls les religieux ont des convictions fermes capables de donner signification à la vie, à la mort ; la résistance sera donc spirituelle. Il faut attendre les révoltes venues des profondeurs, puis les dissidents, les écrits clandestins, pour que les perspectives s’ouvrent, pour que, des décombres, les paroles ruinées se fassent entendre, traversent le silence.

  Assurément, le non-sens est à Auschwitz, l’horreur au Goulag. L’insensé en sa dérision est représenté (peut-être) le mieux par le fils du Lagerführer Schwarzhuber : à dix ans, il venait parfois chercher son père au camp ; un jour, on ne le retrouva pas ; aussitôt, son père pensa : il a été ramassé par mégarde et jeté avec les autres à la chambre à gaz ; mais l’enfant s’était seulement caché et, désormais, on lui mit au cou une pancarte pour l’identifier. Un autre signe est l’évanouissement de Himmler assistant à des exécutions de masse. Et la conséquence : comme il craignait de s’être montré faible, il donna l’ordre de les multiplier, et on inventa les chambres à gaz, la mort humanisée au-dehors, au-dedans l’horreur à son point extrême. Ou encore, parfois on organise des concerts ; la puissance de la musique, par instants, semble apporter l’oubli et dangereusement fait disparaître la distance entre victimes et bourreaux. Mais, ajoute Langbein, pour les parias, ni sport, ni cinéma, ni musique. Il y a une limite où l’exercice d’un art, quel qu’il soit, devient une insulte au malheur. Ne l’oublions pas.

 

♦ Nietzsche contre le surhomme : « Nous sommes définitivement éphémères. » « L’humanité ne peut accéder à un ordre supérieur. » Considérons « l’urne funéraire du dernier homme ». Ce refus d’un homme au-delà de l’homme (dans L’Aurore) va de pair avec tout ce que Nietzsche dit contre le danger qu’il y aurait à se confier à l’ivresse et à l’extase comme à la vraie vie dans la vie : de même, son dégoût pour « les forcenés divagants, les extatiques qui recherchent des états de ravissement d’où ils tombent dans la détresse de l’esprit de vengeance ». L’ivresse a le tort de nous donner un sentiment de puissance.

 

♦ « Les optimistes écrivent mal. » (Valéry.) Mais les pessimistes n’écrivent pas.

 

Garder le silence, c’est ce que à notre insu nous voulons tous, écrivant.

 


 

Présentant tour à tour de courts « éclats » et des fragments longs parfois de plusieurs pages, L’écriture du désastre peut selon Christophe Bident, être considéré comme le « dernier » livre de Maurice Blanchot.

L’écriture du désastre a été publié en 1980 aux éditions Gallimard.

 

Christophe Bident, Maurice Blanchot Partenaire invisible, Editions Champ Vallon, 1998.

jeudi 14 janvier 2021

Les nuits blanches (Julien Gracq, extrait de Liberté grande)

 

Julien Gracq, en 1951


Comme la figure de proue d’un vaisseau à trois ponts fourvoyé dans ce port de galères, au-dessus de la Méditerranée plate dont le blanc des vagues semble toujours fatigué d’un excès de sel se levait pour moi derrière une correcte, une impeccable rangée de verres à alcools, le visage de cette femme violente. Derrière, c’était les grands pins mélancoliques, de ceux dont l’orientation des branches ne laisse guère filtrer que les rayons horizontaux du soleil à cette heure du couchant où les routes sont belles, pures, livrées à la chanson des fontaines. On entendait dans le fond du port des marteaux sur les coques, infinis, inlassables comme une chanson de toile au-dessus d’un bâti naïf de tapisserie balayé de deux tresses blondes, circonvenu d’un lacis incessant de soucis domestiques, avec au milieu ces deux yeux doux, fatigués sous les boucles, la sœur même des fontaines intarissables. On ne se fatiguait pas de boire, un liquide clair comme une vitre, un alcool chantant et matinal. Mais c’était à la fin un alanguissement de bon aloi, et tout à coup comme si l’on avait dépassé l’heure permise – surpris le port sous cette lumière défendue où descendent à l’improviste pour un coup de main les beaux pirates des nuits septentrionales, les lavandières bretonnes à la faveur d’un rideau de brumes – c’était tout à coup le murmure des peupliers et la morsure du froid humide – puis le claquement d’une portière et c’était la sortie des théâtres dans le Petrograd des nuits blanches, un arroi de fourrures inimaginable, l’opacité laiteuse et dure de la Baltique – dans une aube salie de crachements rudes, prolongée des lustres irréels, la rue qui déverse une troïka sur les falaises du large, un morne infini de houles grises comme une fin du monde – c’était déjà l’heure d’aller aux Iles.


 

Liberté grande est un ensemble de poèmes en prose écrits dans le sillage conscient des Illuminations de Rimbaud citées en épigraphe et du surréalisme.

 

Source image : franceculture.fr


mercredi 13 janvier 2021

Bienvenue au parc d'attraction psychique d'Hypérion !

 

Hypérion est une planète sauvage et peu accueillante. C’est pourtant, à sa surface malencontreuse, qu’a été construit le plus important parc d’attraction psychique de la galaxie. Les travaux pharaoniques ont occupé pendant plus de trente ans quelques quarante millions hommes. Peu ont survécu. L’atmosphère d’Hypérion est un assez répugnant mélange d’éléments toxiques, hautement létal pour tout homme non-augmenté et ne disposant pas de poumons hybrides. Pour de strictes raisons humanitaires, il aurait sans doute fallu équiper ces millions d’hommes avant de les mettre au travail, mais outre que cela aurait considérablement alourdi le budget déjà colossal, on ne s’en souciait guère. C’étaient pour la plupart des bagnards extraits des colonies pénitentiaires dont on se débarrassait à bon compte en les tuant à terme à la tâche : « C’est la seule ombre au tableau d’une superbe réussite », comme l’a reconnu dans une formule un peu maladroite le richissime architecte Hans Castorp lors de l’inauguration en grandes pompes du parc d’attraction. Cet insignifiant détail oublié, Castorp peut se réjouir : depuis plus de dix ans, le succès ne s’est pas démenti et le parc accueille chaque année environ un milliard de visiteurs venus des quatre coins de la galaxie. Les tarifs de la moindre attraction sont exorbitants et la clientèle se trouve donc comme il se doit triée sur le volet : ce ne sont que vedettes de la chanson interstellaire, marchands d’armes, hommes d’affaires, industriels vieillissants accompagnés de leurs petits-enfants…

Je ne sais pas en quoi consistent exactement ces fameuses attractions psychiques qui font courir toute la galaxie, à en croire les hologrammes publicitaires qui se déclenchent à toute heure du jour et de la nuit et ce jusque dans ma cellule médicale. Chaque visiteur doit signer une rigoureuse clause de confidentialité et s’engager à ne jamais évoquer d’une manière ou d’une autre ce qu’il a réellement vécu dans l’enceinte du parc. On comprendra qu’un secret si jalousement gardé ait donné lieu au fil des années aux conjectures et rumeurs les plus folles. Je les crois pour la plupart infondées ou sans intérêt… Ce ne sont après tout que de riches oisifs, des parasites de toutes sortes qui viennent selon l’expression consacrée, se taper un bon trip psychique… Peu m’importe… Je suis un vieillard à présent et l’un des derniers survivants du plus formidable chantier jamais lancé par l’homme

 

                                             

                                                           Frédéric Perrot