vendredi 22 mars 2019

Chez les heureux du monde (Edith Wharton)



Mais une fois les roues en mouvement, la réaction se fit et d’effrayantes ténèbres l’enveloppèrent.
         – Je ne peux pas penser… je ne peux pas penser, gémit-elle.
Et elle appuya la tête contre la paroi grinçante de la voiture. Il lui semblait qu’elle était devenue étrangère à elle-même, ou plutôt que deux « moi » cohabitaient en elle, – l’un qu’elle avait toujours connu, l’autre, un nouveau venu, un ennemi, auquel le premier se trouvait enchaîné. Elle était tombée, une fois, pendant un séjour à la campagne, sur une traduction des Euménides, et son imagination avait été frappée par la grandeur de cette scène terrible où Oreste, dans la caverne de l’oracle, trouve ses implacables chasseresses endormies et prend à la dérobée une heure de repos. Oui, les Furies dormaient parfois peut-être, mais elles étaient là, toujours là, dans les recoins sombres, et maintenant elles étaient réveillées et leurs ailes de fer lui résonnaient dans le crâne… Elle ouvrit les yeux et vit les rues défiler… les rues familières et pourtant différentes… Tout ce qu’elle regardait était le même et cependant changé ; un grand abîme s’était creusé entre hier et aujourd’hui. Tout dans le passé semblait simple, naturel, baigné par la lumière du jour ; elle demeurait seule dans un lieu de ténèbres et de profanation… Seule ! C’était cette solitude qui l’épouvantait. Ses yeux rencontrèrent une pendule éclairée au coin d’une rue, et elle vit que les aiguilles marquaient onze heures et demie. Onze heures et demie seulement – encore des heures et des heures de nuit à tuer !... Et il lui fallait les passer seule, frissonnante et sans sommeil dans son lit. Sa nature faible reculait devant cette épreuve, qui n’avait pas même le stimulant du conflit pour l’aiguillonner… Oh ! la chute lente et froide des minutes sur sa tête ! Elle se vit étendue dans le lit de noyer noir : l’obscurité l’effrayerait, et, si elle gardait de la lumière, les lugubres détails de sa chambre s’imprimeraient à jamais dans son cerveau. Elle avait toujours détesté la chambre qu’elle occupait chez Mrs. Peniston, sa laideur, son impersonnalité, le fait que rien n’y était vraiment à elle. À un cœur déchiré que ne réconforte pas une présence humaine, une chambre peut ouvrir presque des bras humains, et l’être pour qui, à ces heures-là, quatre murs n’ont pas de signification plus particulière que d’autres, est alors expatrié partout.
Lily n’avait nul cœur sur qui se reposer.


         Chez les heureux du monde – Traduit de l’américain par Charles Du Bos. L’Imaginaire, Gallimard.

mercredi 20 mars 2019

Henry James (portrait par Eric Doussin)

Eric Doussin 


Ce sont ici les premières lignes du récit d’Henry James, Le tour d’écrou (1898)

Autour du feu, l’histoire nous avait tenus passablement haletants, mais je ne me souviens d’aucun commentaire à son propos – sinon cette évidence qu’elle était aussi sinistre qu’il sied à une histoire contée dans une vieille maison, le soir de Noël – jusqu’à ce que quelqu’un risquât la remarque que c’était le seul cas, à sa connaissance, d’une apparition surnaturelle advenant à un enfant. Il me faut préciser qu’il s’agissait, en l’occurrence, d’une apparition dans une vieille maison semblable à celle où nous étions réunis en la circonstance – une terrifiante apparition à un petit garçon qui, terrifié, réveillait sa mère dont il partageait la chambre, et qui la réveillait moins pour dissiper sa terreur et se rendormir calmé, que pour  qu’elle-même se trouve confrontée à la vision qui l’avait bouleversé. Ce fut cette remarque qui nous valut de Douglas, pas immédiatement mais plus tard dans la soirée, une réplique qui eut l’intéressante conséquence qu’on va voir. Quelqu’un d’autre raconta une histoire qui ne fit pas grand effet, et dont je notais que Douglas ne l’écoutait pas. J’y vis le signe qu’il avait lui-même quelque chose à raconter et que nous n’avions qu’à attendre. De fait, nous attendîmes deux soirées : mais ce même soir, avant que nous nous séparions, il révéla ce qu’il avait en tête.
« Pour ce qui est du fantôme de Griffin, et quelque crédit qu’on lui prête, je conviens que le fait d’apparaître d’abord à un jeune garçon d’un âge si tendre ajoute à ce récit une tonalité singulière. Mais, à ma connaissance, ce n’est pas le  premier cas de cet ordre concernant un enfant. Et si l’enfant ajoute à l’effet du récit un tour d’écrou, qu’en serait-il, à votre avis, de deux enfants ?

(Traduit de l’américain par Monique Nemer, La bibliothèque cosmopolite, Editions Stock, 1994)

lundi 18 mars 2019

deux autres poèmes pour personne (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin


En amazone


Ma femme qui se plaint sans cesse
Des hésitations de ma virilité
A rêvé l’autre nuit d’un taureau
Sur le dos duquel en amazone

Elle s’envolait vers des horizons
Insoupçonnés d’elle
Et sans doute aussi
De la bête à cornes

Quand elle a eu fini
Je me suis retenu de dire
Tout le mal que j’en pensais
Et je me suis tourné dans le lit

Pour me rendormir

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L’emprise


Encore sous l’emprise de mon rêve
J’ai regardé un moment ma femme

En me demandant si je devais
La réveiller en sursaut
Lui faire une scène
Sous quelque prétexte fallacieux
La gifler au besoin
Ou la laisser dormir

Elle a eu dans son sommeil
Une expression qui m’a fait sourire

Et donnant congé à mes pulsions
Je me suis levé
Sans faire de bruit
En agitant un peu la tête
Comme si j’avais de l’eau
Dans les oreilles



Les deux textes ont été écrits à l’été 2013. Ce sont ici des versions revues. 
Frédéric Perrot.

samedi 16 mars 2019

dans le rêve d'un autre (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin


À peine réveillé – « Il est troublant d’une certaine manière de penser que l’on peut être un personnage du rêve de quelqu’un d’autre ; et que l’on pourra l’être encore, même après sa mort… »

Comme un fantôme – « Tu m’assures de ton amour, mais je ne serai plus un jour qu’une apparition inexplicable dans quelques-uns de tes rêves agités… »

Dans le rêve d’un autre – Il semble sage de ne pas trop réfléchir à la façon dont nous pouvons apparaître dans le rêve d’un autre. Il se peut que nous y fassions pâle figure et que l’esprit du rêveur nous ait percés à jour avec une cruelle lucidité.

Love song – Cette femme qui ne concevait l’amour qu’un peu hystériquement, souhaitait selon ses dires hanter son amant. Elle y parvint et souvent il rêvait d’une éolienne ; c’est-à-dire, malgré la beauté du mot, une machine bruyante, qui « brasse du vent »… Et, au réveil, désireux de lui plaire et de l’amadouer, il lui disait en l’embrassant : « J’ai encore rêvé de toi… »

Ou : « J’ai rêvé de toi cette nuit… N’insiste pas, je préfère ne pas en parler. Ce n’était en rien un rêve érotique ! »

Phrase de rêve : « J’ai cru voir un fantôme… » Certes… Mais dans le rêve même, tu n’ignorais pas que la jeune femme que tu regardais danser, est morte depuis des années…

Présence posthume – On ne survit peut-être que dans la pensée et les rêves des autres… Ces rêves qui de façon si déroutante, abolissent la mort et où festoient les disparus et les vivants… Cette présence posthume le plus souvent trouble le rêveur, qui a conscience que quelque chose ne va pas ou que quelqu’un ne devrait pas être là… Et, agité par l’angoisse, le rêve se met à trembler, avant de s’effondrer dans la vase du réveil… Mais parfois, ayant tout oublié, le rêveur ressent une incompréhensible joie. Autour de la table, tous ses amis sont là, il n’en manque pas un seul


                                                  Frédéric Perrot – Mars 2019

vendredi 15 mars 2019

la rumeur (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin 


                                                                  Pour Sandrine,


La rumeur court, confuse encore, qu’un enfant a dévoré le cœur de sa mère après l’avoir tuée de vingt-neuf coups de couteau.
La rumeur court, confuse encore, que dans les eaux boueuses du fleuve on a retrouvé emballés dans des sacs de plastique noir les morceaux du corps d’un homme.

La rumeur court, confuse encore, que les fumées rejetées par l’usine d’incinération provoquent des irritations de l’épiderme et à plus ou moins long terme toutes sortes de maladies aux noms compliqués.
La rumeur court, confuse encore, qu’ailleurs, mais on ne sait où, sont perpétrés d’impensables massacres.

La rumeur court, confuse encore, que tu poussais de tels cris lorsque tu étais avec ton amant que…

La rumeur court, enflée du souffle de mille poitrines, passant de bouche en bouche, de seuil en seuil, volant par-dessus les toits, sautant de gauche, de droite, rasant les murs, rebondissant, la rumeur court…

C’était la nuit où la foudre est tombée sur ta maison, la nuit où j’ai secoué les cendres de nos amours anciennes.


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Ce texte inspiré par une œuvre de l’artiste Sandrine Raoult baptisée « La rumeur » appartient au recueil autoédité Les heures captives (décembre 2012). Les « impensables massacres » dont il est question sont à l’origine précisément ceux du Rwanda. Frédéric Perrot

mardi 12 mars 2019

sur We Love Life de Pulp




Je me souviens assez bien de la sortie de We love life en 2001, d’un patron de bar, amateur de musique parlant avec admiration de disque « monstrueux » – il parlait du son et de la production – ou du désarroi d’un journaliste des Inrockuptibles évoquant dans sa chronique un « grand disque malade », parfait musicalement, mais froid, cérébral, désincarné.
En effet, malgré son titre, dont on peut penser qu’il est à moitié ironique, We love life n’est pas un disque très fun : c’est un euphémisme… Rétrospectivement, il ressemble même à un chant du cygne, We love life étant à ce jour et sans doute à jamais le dernier disque du groupe.  

Après l’immense succès populaire de Different Class (1995) et le génial This is hardcore (1998) entièrement placé sous le signe de David Bowie, ce grand échalas tourmenté qu’est Jarvis Cocker ne paraît plus trop savoir où il en est. Il se tourne vers l’une de ses idoles, le légendaire Scott Walker, à qui il confie la production du disque. Ce n’était pas forcément une bonne idée…

We love life devient plus un disque de Scott Walker que de Pulp : le son est « énorme », « grandiloquent » et sur plusieurs morceaux – le cinématographique Wickerman, Sunrise, le bancal Bad Cover Version –, on retrouve ces chœurs invraisemblables qui sont l’une de ses marques de fabrique.
Si le résultat est par moments époustouflant – Scott Walker est une sorte de sorcier et sur Sunrise c’est superbe –, on a néanmoins l’impression que Jarvis Cocker et son groupe se trouvent un peu dépossédés de leurs propres chansons.

Mais le problème est ailleurs et plus profond : Jarvis Cocker – qui a ramé bien longtemps avant de connaître le succès, le premier album de Pulp est de 1983 – n’y croit plus, il a même l’air complètement paumé… Il s’est ainsi découvert une soudaine préoccupation écologiste – Weeds, le très lisse The Trees – et si l’on ne doute pas de sa sincérité, ce n’est pas ce qu’il a fait de mieux…
Les bons sentiments ne conviennent pas à Pulp et si l’on aime les paroles de Jarvis Cocker – le meilleur parolier anglais des années 90 et de loin –, c’est pour leur verve, leur cruauté – Freaks ! –, leur ironie cocasse, leur manière d’appeler un chat un chat – Jarvis Cocker est notoirement obsédé sexuel ! –, leur dimension de chronique sociale (Common People) et leur part d’autodérision. Rien de tel sur We love life.  

Les textes trahissent un désespoir morne – Wickerman – ou l’amertume – Bad Cover Version et ses pics adressés aux Rolling Stones et à une culture populaire qui ne semble plus capable que de « tristes imitations »…Quand on n’a pas le sentiment que Cocker devient simplement cinglé, dans l’étrange et mal foutu I love life, qui finit dans des déluges de larsen et les hurlements d’un homme conscient que sa vie lui échappe, qu’on lui a volé sa vie : « I’m gonna fight to the death til they give me back my life ».
Le reste est à l’avenant : la mort et la douleur –  The night that Minnie Timperley died – les déprimantes péripéties automobiles – Roadkill –  ou la haine de la lumière du jour – Sunrise.

Paradoxalement, même si tout cela paraît grandiose et inabouti, parfois limite prétentieux – Weeds, Weeds II (the origine of the species) et leurs peu convaincantes sonorités électroniques en ouverture du disque – We love life, presque vingt ans plus tard, demeure un album à part, dont les meilleurs morceaux sont peut-être selon moi les plus simples et les plus pop : The night that Minnie Timperley died et ses riffs de guitare incisifs ou le charmant The Birds in your Garden, dans lequel Cocker retrouvant un reste de fraîcheur bienvenue, invite sa petite amie à ne pas faire de manières et à écouter les oiseaux, qui dans son jardin chantent pour eux l’amour et l’épanouissement sexuel !

                                                                                     Frédéric Perrot - Mars 2019


Pour écouter Wickerman
https://youtu.be/i0ixgHr2PUo

Pour écouter The night that Minnie Timperley died
https://youtu.be/yNgb8OCnskA