vendredi 2 décembre 2022

Arthur Rimbaud, Ma bohème (pour Anne)

Henri Fantin-Latour, Coin de table

 

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là  là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

 

 

Octobre 1870

mardi 29 novembre 2022

Les mots d'un autre en avalanche

Frantisek Kupka, L'Eau (La Baigneuse)

 

Dans ma voix, j’ai reconnu les mots d’un autre en avalanche. Qui à ma place a parlé ? Qui pour toi a évoqué la douceur incomprise et la folie du jour ? Qui moi ? J’en doute.

Dans ma voix, j’ai reconnu les mots d’un autre en avalanche. Dans ma voix, j’ai reconnu comme un écho lointain, comme une sourde chute… Qui en mon nom s’est exprimé ? Qui pour toi a chanté la blancheur insoumise ? Et qui pour nous a rêvé nos souvenirs communs ? Moi pour nous ? J’en doute.

Dans ma voix, j’ai reconnu les mots d’un autre en avalanche. Dans ma voix, j’ai reconnu comme l’ombre d’un murmure, comme une rumeur qui passe… Mais qui m’a pris mon apparence ? Et qui de toi m’a séparé ? Était-ce moi ? J’en doute. J’en doute…

 

 

Ce texte écrit au début des années 2000, je l’ai retrouvé au dos d’une carte postale. Il était dédié à un couple d’amis. Comment la dite carte a pu me revenir et se retrouver dans mes papiers, je l’ignore… La folie du jour est le titre d’un livre de Maurice Blanchot. Frédéric Perrot

 

Défense du roque (pour Nicolas)

 


Aux échecs, il y a ce coup que l’on nomme le roque ; petit ou grand… Avec une belle aisance, le Roi et la Tour concernée selon qu’il s’agit du petit ou du grand roque, se passent l’un au-dessus de l’autre en s’adressant des politesses. Le but est pour le Roi de quitter sa position centrale et de se cacher peureusement dans un coin de l’échiquier. Le Roi en effet, s’il est comme son titre l’indique la pièce maîtresse de chaque joueur, est aussi un parfait impuissant livré à tous les assauts d’un univers essentiellement hostile… Ce que raconte chaque partie d’échecs, c’est une tentative de régicide et l’on comprend que cela déplaise aux deux principaux intéressés. Le Roi n’a d’autre part, le poids de sa couronne sans doute, qu’une capacité de mouvement fort réduite. Comme le Roi a l’air pataud si on le compare par exemple à ses virevoltants Cavaliers ! Sa vulnérabilité, son rythme de limaçon, expliquent donc sa couardise et ce repli stratégique à l’ombre d’une Tour que l’on nomme le roque ; petit ou grand… Ce coup présente un autre intérêt, non moins négligeable : la Tour concernée se trouve ainsi libérée du coin où elle boudait depuis le début avec obstination et sommée de participer à l’effort collectif dans la mesure de ses moyens. Le roque accompli, il n’est plus l’heure pour elle de faire sa mauvaise tête et de se la couler douce : à l’attaque, belle et forte Tour, même si tu dois succomber ! Sers fidèlement ton Roi et sans traîner des pieds s’il te plaît ! On l’aura compris, s’il peut parfois être un geste inspiré au Roi par la nullité de ses troupes déjà décimées, un ultime mouvement de désespoir, une fuite à Varennes si l’on veut, le roque pourra en d’autres circonstances moins fâcheuses constituer le signe avant-coureur d’un assaut dévastateur et victorieux ! Puisse donc chaque joueur s’en servir avec brio et intelligence !...

 

Mais la vie ne se résumant pas aux soixante-quatre cases d’un échiquier, il est temps d’en finir avec ces aimables futilités pour, revenus au monde, retrouver notre constant souci, nos lourdes préoccupations, notre terrible sérieux…


 

                                                                                   (5 janvier 2008)

 

                                                                                   Frédéric Perrot

dimanche 20 novembre 2022

Quand je dis que je n'y arrive pas

 


« Je présume qu’il est arrivé à la plupart d’entre vous de se trouver saisi au revers de la veste par un de ces bavards qui, avides de faire entendre le son de leur voix, recherchent un compagnon dont la seule fonction consistera à prêter l’oreille sans être pourtant contraint d’ouvrir la bouche… »

                                                           Louis-René des Forêts, Le bavard

 

 

Quand je dis que je n’y arrive pas,

ce me semble clair :

je n’y arrive pas tout bonnement,

je ne parviens pas à éprouver les sentiments

que l’on pourrait attendre de moi

en certaines circonstances

et dont on dit pourtant qu’ils sont

naturels et spontanés…

 

Eh bien, suis-je hors de la nature

si je ne les éprouve pas,

cela fait-il de moi un monstre

si je ne les trouve nulle part en moi, 

et si la conscience que j’en ai

ne change rien à l’affaire ?

Quand je dis que je n’y arrive pas

ce me semble clair…

 

Pardonnez-moi, je m’emporte

et je vous postillonne au visage :

prenez donc ce mouchoir, il est propre.

Je ne voulais pas vous importuner… 

Sachez que je ne compte pas monologuer

ni m’étendre sur quelque chose

qui ne fait en aucun cas de moi

un être bizarre ou singulier…

Je conçois même le contraire :

mon absence d’empathie est des plus banales,  

et chaque jour je puis constater

plus de comportements vils

que de comportements nobles…

Nous avons sans cesse en bouche

les mots générosité tolérance respect,

nous aimons à penser

que nous sommes animés

par le souci de l’autre,

mais concrètement

cela se traduit-il dans nos actes ?

Qui ne se détourne pas

quand il voit un malheureux approcher ?

Qui supporte avec patience

les plaintes d’un ami ?

 

Non, non, ne partez pas encore :

mon verre est vide et j’ai presque fini…

Comprenez-moi bien, je ne mets pas

tout le monde dans le même sac,

il y a toujours des exceptions,

des personnes qui agissent

avec ce souci dont je parlais

juste avant, et j’ajouterai même

que sans ces exceptions,

sans ces exceptions…

Excusez-moi, j’ai perdu le fil :

je ne sais plus où je voulais en venir,

et je vois bien que mon bavardage vous ennuie…

Sachez alors, un mot seulement,

que moi je ne suis pas une exception…

Je ne suis au fond ni meilleur ni pire,

et quand je dis que je n’y arrive pas,

ce me semble clair…

 

 

                                                                  Frédéric Perrot

vendredi 18 novembre 2022

The Velvet Underground, What goes on (pour Matthieu)

 


What goes on in your mind ?
I think that I am falling down
What goes on in your mind ?
I think that I am upside down
Baby, be good, do what you should
You know it will work alright
Baby, be good, do what you should
You know it will be alright

 

I’m going up, and I'm going down
I’m going to fly from side to side
See the bells up in the sky
Somebody’s cut their string in two
Baby, be good, do what you should
You know it will work alright
Baby, be good, do what you should
You know it will be alright

 

One minute born, one minute doomed
One minute up and one minute down
What goes on in your mind ?
I think that I am falling down
Baby, be good, do what you should
You know it will work alright
Baby, be good, do what you should
You know it will be alright

 

Lou Reed

 

 

Pour écouter What goes on : https://youtu.be/AC7xbqmlluo


Coupe d'immonde (de David Jaegli)

Au Divanoo, 16 novembre

 

1. Entre coup franc et coupe franche

La Coupe d’immonde à dix faux balles

Eponge le sang dans l’arène de sable…

Pour quelle catharsis à la sauce qatari ?

 

2. Au Qatar coupe l’onde

De la coupe d’immonde :

Six mille cinq cents vies

Sifflent le pénalty !

 

3. Je ne veux pas d’une troisième étoile

Sur le maillot floqué des Bleus.

Je veux la première planète

Des Champions de la Terre.

 

Je veux chanter

I will survive

Avec les filles

Les plantes et les oiseaux.

 

4. Coupe d’immonde

Du footage de gueule

Les champignons s’liguent

Pour allumer le feu.

 

Et pendant que le monde brûle

On regarde la balle.

Et pendant que le monde brûle

On n’arrose de la Terre

Qu’un bout de rectangle vert

 

En réalité rouge

De braise et de sang.

 

Ne cherchez pas les coupables,

Le sable a tout bu.

Mais le nom des génociterres

Est sur les panneaux publicitaires.

 

 

Le poème appartient au livre de David Jaegli, Le lent travail de deuil du monde. Il l’a lu ce mercredi au Divanoo, au cours de la rencontre organisée par la librairie Lignes de fuite.



lundi 14 novembre 2022

David Di Nota, J'ai exécuté un chien de l'enfer, Rapport sur l'assassinat de Samuel Paty, (Avant-propos)


 

Avant-propos

 

       Le 16 octobre 2020, un professeur d’histoire-géographie mourait assassiné à quelque trois cents mètres de son école. Dénoncé sur les réseaux sociaux pour un crime islamophobe imaginaire, désigné à l’assassin par des élèves transformés en indicateurs, l’enseignant mourra seul, sur le trottoir, poignardé puis décapité par un djihadiste d’origine tchétchène, Abdoullakh Anzorov. L’enquête personnelle que le lecteur tient entre ses mains entend restituer cet événement en suivant les acteurs à la trace. Autant préciser d’entrée de jeu qu’il ne saurait être question pour moi de traquer des coupables au sens juridique du terme. Le mieux est de les considérer comme les personnages d’une comédie politique où tout est vrai.

       Ce livre est le récit d’un assassinat, la chronique d’une institution, et, sans doute aussi, le portrait en creux d’une certaine époque. Afin de mener à bien cette enquête, et plutôt que d’accuser des personnes, j’ai souhaité formuler les impasses cognitives et les paradoxes administratifs que la sociologie spontanée des acteurs et les coups de menton du gouvernement français ne permettent pas de comprendre. Mon but était de décrire un dispositif étrange, à la fois bienveillant et meurtrier, dont les principaux instigateurs n’ont aucun intérêt à dévoiler la cruauté intrinsèque. Le lecteur trouvera de nombreuses allusions à Kafka dans ce rapport, un conseiller plus sûr que les deux enquêteurs envoyés sur les lieux par une institution à la fois juge et partie.

 

       « On avait dû calomnier Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal… »

 

       Le très mauvais procès que l’on s’apprête à lire aurait pu emprunter au roman de Kafka son fameux incipit, et même le déroulé de ses principaux incidents. Comprendre comment un individu se trouve isolé et finalement pointé du doigt par l’administration dont il relève constitue certainement la meilleure introduction à ce phénomène peu étudié : non pas le « vivre ensemble », mais le mourir seul. Il n’aura pas échappé au lecteur que Joseph K. trouve la mort, d’une façon d’ailleurs fort logique, sous la lame d’un couteau de boucher. C’est cette logique que j’ai essayé de cerner au plus près.

 

 

David Di Nota

J’ai exécuté un chien de l’enfer

Rapport sur l’assassinat de Samuel Paty

vendredi 11 novembre 2022

Lola Lafon, Quand tu écouteras cette chanson (pour Irina)


 

Quatrième de couverture :

 

Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu’il n’en sait pas grand-chose. Comment l’appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d’une jeune fille, qui n’aura pour tout voyage qu’un escalier à monter et à descendre, moins d’une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l’imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J’imaginais la nuit propice à accueillir l’absence d’Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s’est habitée, éclairée de reflets ; au cœur de l’Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.  


mercredi 9 novembre 2022

Plus ne m'est rien

Jimmy Poussière

 

Plus ne m’est rien,

Dis-je pour épater le silence.

 

En cet instant précis,

Je touche à mon bonheur

Du bout des doigts.

 

Hélas, je ne saurais l’étreindre :

Entre mes bras de gros ours,

Il perdrait de sa superbe…

 

Mais plus ne m’est rien,

 

Peu m’importe ce qui se mêle

Au fil hasardeux de ma vie :  

Je puis regarder mon bonheur

 

Comme un papillon blanc

Voletant pour

Une brève éternité,

 

Une femme entrevue,

Qui bien vite s’évanouira

Au coin de la rue

 

 

                                           Frédéric Perrot

dimanche 6 novembre 2022

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier (extrait, pour Delphine)


 

Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n’ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d’où je puisse attirer l’attention d’un dieu : on ne m’a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée. Je n’ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m’inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n’était pas, lui aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m’atteindrait moi-même car je suis bien certain d’une chose : le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.

En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Qu’ai-je alors entre mes bras ?

Puisque je suis solitaire : une femme aimée ou un compagnon de voyage malheureux. Puisque je suis poète : un arc de mots que je ressens de la joie et de l’effroi à bander. Puisque je suis prisonnier : un aperçu soudain de la liberté. Puisque je suis menacé par la mort : un animal vivant et bien chaud, un cœur qui bat de façon sarcastique. Puisque je suis menacé par la mer : un récif de granit bien dur.

Mais il y a aussi des consolations qui viennent à moi sans y être conviées et qui remplissent ma chambre de chuchotements odieux : Je suis ton plaisir – aime les tous ! Je suis ton talent – fais-en aussi mauvais usage que de toi-même ! Je suis ton désir de jouissance – seuls vivent les gourmets ! Je suis ta solitude – méprise les hommes ! Je suis ton aspiration à la mort – alors tranche !

Le fil du rasoir est bien étroit. Je vois ma vie menacée par deux périls : d’un côté par les bouches avides de la gourmandise, de l’autre par l’amertume de l’avarice qui se nourrit d’elle-même. Mais je tiens à refuser de choisir entre l’orgie et l’ascèse, même si je dois pour cela subir le supplice du gril de mes désirs. Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n'est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir. En effet, lorsque mon désespoir me dit : Perds confiance, car chaque jour n’est qu’une trêve entre deux nuits, la fausse consolation me crie : Espère, car chaque nuit n’est qu’une trêve entre deux jours.

Mais l’humanité n’a que faire d’une consolation en forme de mot d’esprit : elle a besoin d’une consolation qui illumine. Et celui qui souhaite devenir mauvais, c’est-à-dire devenir un homme qui agisse comme si toutes les actions étaient défendables, doit avoir au moins la bonté de le remarquer lorsqu’il y parvient.

Personne ne peut énumérer tous les cas où la consolation est une nécessité. Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas. Je peux, par exemple, marcher sur le rivage et ressentir tout à coup le défi effroyable que l’éternité lance à mon existence dans le mouvement perpétuel de la mer et dans la fuite perpétuelle du vent. Que devient alors le temps, si ce n’est une consolation pour le fait que rien de ce qui est humain ne dure – et quelle misérable consolation, qui n’enrichit que les Suisses !

Je peux rester assis devant un feu dans la pièce la moins exposée de toutes au danger et sentir soudain la mort me cerner. Elle se trouve dans le feu, dans tous les objets pointus qui m’entourent, dans le poids du toit et dans la masse des murs, elle se trouve dans l’eau, dans la neige, dans la chaleur et dans mon sang. Que devient alors le sentiment humain de sécurité si ce n’est une consolation pour le fait que la mort est ce qu’il y a de plus proche de la vie – et quelle misérable consolation, qui ne fait que nous rappeler ce qu’elle veut nous faire oublier !

Je peux remplir toutes mes pages blanches avec les plus belles combinaisons de mots que puisse imaginer mon cerveau. Etant donné que je cherche à m’assurer que ma vie n’est pas absurde et que je ne suis pas seul sur terre, je rassemble tous ces mots en un livre et je l’offre au monde. En retour, celui-ci me donne la richesse, la gloire et le silence. Mais que puis-je bien faire de cet argent et quel plaisir puis-je prendre à contribuer au progrès de la littérature – je ne désire que ce que je n’aurai pas : confirmation de ce que mes mots ont touché le cœur du monde. Que devient alors mon talent si ce n’est une consolation pour le fait que je suis seul – mais quelle épouvantable consolation, qui me fait simplement ressentir ma solitude cinq fois plus fort !

Je peux voir la liberté incarnée dans un animal qui traverse rapidement une clairière et entendre une voix qui chuchote : Vis simplement, prends ce que tu désires et n’aie pas peur des lois ! Mais qu’est-ce que ce bon conseil si ce n’est une consolation pour le fait que la liberté n’existe pas – et quelle impitoyable consolation pour celui qui s’avise que l’être humain doit mettre des millions d’années à devenir un lézard !

Pour finir, je peux m’apercevoir que cette terre est une fosse commune dans laquelle le roi Salomon, Ophélie et Himmler reposent côte à côte. Je peux en conclure que le bourreau et la malheureuse jouissent de la même mort que le sage, et que la mort peut nous faire l’effet d’une consolation pour une vie manquée. Mais quelle atroce consolation pour celui qui voudrait voir dans la vie une consolation pour la mort !

Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l’eau ou l’oiseau dans le ciel. Tout ce que je possède est un duel, et ce duel se livre à chaque minute de ma vie entre les fausses consolations, qui ne font qu’accroître mon impuissance et rendre plus profond mon désespoir, et les vraies, qui me mènent vers une libération temporaire. Je devrais peut-être dire : la vraie car, à la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.

(…)

 

Note du traducteur

Dans L’île des condamnés, Stig Dagerman symbolise par le lézard l’insensibilité et la fermeture à autrui.

 

Quatrième de couverture 

Depuis la découverte, en 1981, de ce texte où Stig Dagerman, avant de sombrer dans le silence et de se donner la mort, fait une ultime démonstration des pouvoirs secrètement accordés à son écriture, le succès ne s’est jamais démenti. On peut donc, aujourd’hui, à l’occasion d’une nouvelle édition de ce « testament », parler d’un véritable classique, un de ces écrits brefs dont le temps a cristallisé la transparence et l’inoubliable éclat.

 

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

Traduit du suédois par Philippe Bouquet

Les sentiers noirs (pour Alain)

Jimmy Poussière

 

Par des sentiers noirs

Ils sont descendus

 

Tout au bord du gouffre

 

Périls et vertiges

Et désir de choir

 

En finir avec

Les douleurs les peines

 

Oh rêve illusoire

Voué à l’échec

 

 

                     Ce court poème a été écrit en novembre 2021. Frédéric Perrot

vendredi 4 novembre 2022

The future de Leonard Cohen a trente ans...


 

                               Ring the bells that still can ring

Forget your perfect offering

There is a crack, a crack in everything

That’s how the light gets in

 

 

Que dire d’un album que l’on a connu, acheté, écouté à sa sortie et que l’on écoute régulièrement depuis tant d’années ? Un esprit mélancolique dirait que finalement trente ans peuvent passer comme un rêve, ou que le seul privilège de la vieillesse est de pouvoir considérer de longues périodes…

Mais la sagesse que l’on prête à l’âge, non merci en tout cas !

Que dire ?  Dès l’entame, Leonard Cohen annonce la mauvaise nouvelle. Le mur de Berlin s’est écroulé depuis trois ans à peine, certains esprits ridiculement optimistes proclament « la fin de l’Histoire » et la félicité pour tous dans un marché mondial synonyme de bien-être, dès lors que l’épouvantail soviétique est tombé en morceaux. Nous sommes bien avant le 11 septembre 2001 et les guerres et les vagues d’attentats qui ont suivi. Leonard Cohen fait alors figure de rabat-joie et d’oiseau de mauvais augure: il a « vu l’avenir, c’est le meurtre », ou ça craint, ça ne donne pas envie, dans une traduction moins dramatique suggérée par l’auteur lui-même avec son habituelle nonchalance…

L’album The future est sans doute le plus politique de Cohen (The future, Democracy), mais on n’y trouvera aucun programme, aucune promesse fallacieuse : bien au contraire ! L’album présente également deux de ses plus profondes méditations : Waiting for the miracle et Anthem, une prière pour temps de désastre…

L’album par ailleurs est un peu bancal, sans réelle unité, avec ses deux reprises (Be for real, l’incroyable Always), qui nous rappellent que Cohen, quand il ne joue pas au prophète désabusé sur des airs de danse, est non moins un chanteur de charme, dont le but en prenant le micro est de se retrouver dans un lit avec votre femme ou l’une de ses choristes ! Les arrangements et les sonorités électroniques ne sont pas toujours du plus bel effet, Democracy, qui s’est révélée bien meilleure en concert au festival de jazz de Nice (2007)… Cohen n’oublie pas sa légendaire ironie, à la limite du cynisme, le temps de ce qui semble une fête juive bien arrosée, où rien ne se passe réellement (Closing Time).

Les textes de l’album, amples, riches, profonds, sont proprement extraordinaires et ont été aussi importants pour moi que certaines chansons de Jacques Brel, dans mon appréhension de la poésie, je veux dire…   

Que dire encore ? Rien. Mieux vaut écouter !

 

                                                                              Frédéric Perrot

 

 

 Pour écouter Closing Time : https://beldemai.blogspot.com/2019/11/the-place-is-dead-as-heaven-on-saturday.html

 

 Pour écouter The future : https://youtu.be/AKwr3DDvFpw

 

 Pour écouter Anthem : https://youtu.be/mDTph7mer3I