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| Frédéric Lordon, octobre 2025 |
À
la longue, j’ai acquis le sens de la défaite. Tout orgueil écrasé, comme un
animal effrayé se replie sur lui-même, je me suis rapetissé intérieurement. Il
ne faisait plus de doute que j’appartenais au camp des vaincus, même si un tel
camp n’existe pas, n’est qu’une somme de solitudes.
Ayant
les mains dans la merde, nous n’emploierons pas des métaphores subtiles.
Mais
ne cédons pas à la morosité et poussons plus loin nos investigations !
Ridicule
monarque, qui crois-tu donc soulever pour ton vain combat ?
Qu’est-ce
que cela fait d’être une cible…
Racontez
n’importe quoi sur n’importe qui. De cette boue, il restera toujours une trace…
« L’étendue
de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. »
Tout
se met en place pour des temps ténébreux. Nous
nous préparons à une raclée historique, à une défaite qui sera peut-être
irréversible. Tout n’est pas encore joué bien sûr, mais les dés semblent bien
pipés. La tricherie est de droite !
Un
fanatique est une hyène raisonneuse. Le ressentiment s’auto-alimente. Les
promoteurs de la France des honnêtes gens s’époumonent tant qu’ils peuvent.
Dans
quelle ornière, notre chant a-t-il chu ?
« L’avenir
est à la clandestinité. »
Nous
sommes gouvernés par des paltoquets.
« Nous
vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. »
Forger
son propre imaginaire. Enfin être soi-même… Même si le soi-même en question se
révèle être une case vide. Témoigner de ce vide, pour cette case que nul ne
songerait à cocher.
Tu
ne murmureras pas les premiers mots d’une prière pour temps obscurs. À qui
l’adresserais-tu ?
Frédéric
Perrot
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Citations
et allusions :
« L’étendue
de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. » (René Char)
« L’avenir
est à la clandestinité. » (Bernard-Marie Koltès)
Paltoquets
est le mot employé par Frédéric Lordon pour désigner nos dirigeants actuels.
« Nous
vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. » (Guy Debord)
Ils sont venus, les
forestiers de l’autre versant, les inconnus de nous,
les
rebelles à nos usages.
Ils sont venus nombreux.
Leur troupe est apparue à
la ligne de partage des cèdres
Et du champ de la vieille
moisson désormais irrigué et vert.
La longue marche les
avait échauffés.
Leur casquette cassait
sur leurs yeux et leur pied fourbu
se
posait dans le vague.
Ils nous ont aperçus et
se sont arrêtés.
Visiblement ils ne
présumaient pas nous trouver là,
Sur des terres faciles et
des sillons bien clos,
Tout à fait insouciants
d’une audience.
Nous avons levé le front
et les avons encouragés.
Le plus disert s’est
approché, puis un second tout aussi
déraciné
et lent.
Nous sommes venus,
dirent-ils, vous prévenir de l’arrivée prochaine
de
l’ouragan, de votre implacable adversaire.
Pas plus que vous, nous
ne le connaissons
Autrement que par des
relations et des confidences d’ancêtres.
Mais pourquoi sommes-nous
heureux incompréhensiblement devant vous
et
soudain pareils à des enfants ?
Nous avons dit merci et
les avons congédiés.
Mais auparavant ils ont
bu, et leurs mains tremblaient,
et
leurs yeux riaient sur les bords.
Hommes d’arbres et de
cognée, capables de tenir tête à quelque terreur,
mais
inaptes à conduire l’eau, à aligner des bâtisses,
à
les enduire de couleurs plaisantes,
Ils ignoraient le jardin
d’hiver et l’économie de la joie.
Certes, nous aurions pu
les convaincre et les conquérir,
Car l’angoisse de
l’ouragan est émouvante.
Oui, l’ouragan allait
bientôt venir ;
Mais cela valait-il la
peine que l’on en parlât
et
qu’on dérangeât l’avenir ?
Là où nous sommes, il n’y
a pas de crainte urgente.
« Je
tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : merdre,
et à ce signal vous vous jetterez sur lui. » (Alfred Jarry, Ubu roi,
cité par Guy Debord dans « Cette mauvaise réputation...»)
« S’il
y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Je suis désolé
de vous décevoir : je suis l’être le plus banalement rationnel qui soit.
J’ai certes mes petites habitudes, un ou deux vices identifiés, mais comme tout
le monde, allais-je dire… Cela ne va jamais bien loin en vérité et n’est
préjudiciable à personne, si ce n’est à moi-même. Enfin, je pourrais être plus
précis et dire que s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est plus
moi, je sais de quoi je parle, j’ai assez versé dans le brumeux, le sinueux,
l’interlope, l’abject. – Et cela m’a duré longtemps, des années entières… Désormais,
je juge tout cela ridicule, non que je me sois assagi dans le fond, mais je ne
vois plus l’intérêt de courir bille en tête ou de jouer au funambule au bord du
précipice : je tiens trop à ma vieille peau ! Donc, s’il vous plaît, ne
prenez pas trop vos aises avec moi : s’il y a un esprit tordu dans cette
pièce, ce n’est pas moi. Observez plutôt tous vos yeux louches de conspirateurs
et comment chacun ne sait que faire de son corps. Comme vous vous agitez mes chers
amis, comme vous allez et venez, en tous sens, c’est incroyable : on
vous dirait projetés dans l’espace par une sorte d’irrépressible démangeaison !
Moi, en ce qui me concerne, vous l’aurez constaté, depuis le début, je suis
assis et n’ai rien fait d’autre que me verser du vin. Je n’ai rien à dire de
particulier, j’étais en attente de la moindre proposition. J’ai laissé l’esprit
de dogmatisme pendu dans l’entrée avec mon écharpe, mon manteau et en aucun
cas, vous ne pourrez m’imputer l’échec de cette réunion dont l’ordre du jour
était clair, mais s’est perdu… Trop de longs silences gênés, trop de grimaces,
trop de haussements d’épaules dédaigneux… J’étais à l’initiative, et il me
semble que nous étions réunis pour décider des modalités concrètes d’un plan
d’attaque, chacun d’entre nous étant venu avec ses dossiers, prêt à nous
exposer ses brillantes idées dans son domaine de compétence ! Cela a
tourné court selon toute vraisemblance : toute idée d’action a disparu et
sombré quelque part entre les canapés de saumon et le punch, dans la futilité
des attitudes et des postures… Chacun joue sa figure imposée et moi-même, je
l’avoue, j’en rajoute un peu dans le rôle de l’amateur distancié de Bacchus. Ce
vin est infect au fait, comme tout ce décorum. Non désolé vraiment, s’il y a un
esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi, et nous devrions en rester là,
déclarer la réunion terminée et les débats clos…»
Frédéric
Perrot
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| Hambourg |
Jeté dans l’arène
En regimbant
Tu trébuches malgré toi
Sous la chaude haleine
D’un bouge étouffant
Foule des fins de semaines
Des excités s’en prennent
À d’autres excités
Tu n’es qu’une éponge
Qui de tout s’imprègne
Tu trébuches refuses
Les combats de coqs
Et comment plus tard
Exprimeras-tu
Toute cette eau morte ?
Un gros lourd en marcel
Fait un cours en gueulant
Sur la guerre en Ukraine
Oh le front de taureau
De la bêtise humaine
L’étudiante espagnole
Qui ne veut que danser
Fait mine d’opiner
Et cherche du regard
Quel bellâtre alpaguer
Le gros lourd matador
Épris de sa parole
Tonne souffle pérore
Pour elle pour lui
Pour l’univers entier
Alors que chacun sait
Nul n’ignore senior
Qu’elle ne pipe pas
Un mot de français
No sé no sé no sé…
Tu voudrais être ailleurs
Au sud de nulle part
Et rêves d’une voix
Laissant dans l’air raréfié
Les traces d’un alphabet secret
En lieu et place de quoi
Comme toujours tu as droit
À la voix de mégère
De pocharde
De la Réalité :
Eh le poète
Arrête tes plans
Sur la comète
Descends de ton nuage
Je
suis en sueur
En
nage
Tu me paies un coup
Et peut-être que tu pourras
M’en mettre un plus tard
Si tu tiens debout !
Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot