lundi 2 mars 2026

Rainer Maria Rilke, deux poèmes


 

Celle qui devient aveugle

 

       Elle était assise comme les autres pour le thé.

       Il m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse

       un peu différemment des autres.

       Puis elle sourit. Cela fit presque mal.

 

       Lorsque enfin on se leva et bavardant

       on traversait des chambres nombreuses

       lentement au hasard (on parlait et riait),

       tout à coup je la vis. Elle suivait les autres,

 

       timide, comme quelqu’un qui dans un instant

       devra chanter devant un vaste public ;

       sur ses yeux clairs qui se réjouissaient

       la lumière se posait du dehors comme sur un étang.

 

       Elle suivait doucement, il lui fallait longtemps,

       comme si quelque chose devait être encore surmonté ;

       et pourtant, au bout d’un moment c’était comme

       si elle n’allait plus marcher mais voler.

 

 

La courtisane

 

       Le soleil de Venise inventera de l’or

       dans mes cheveux : illustre fin

       de toute alchimie. Mes sourcils,

       les vois-tu pareils aux ponts

 

       conduire vers le silencieux péril

       des yeux, qu’une circulation secrète relie

       aux canaux, de façon que la mer

       puisse monter, descendre et changer en eux. Celui

 

       qui m’a regardée une fois, envie mon chien

       car la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,

       cette main ornée, invulnérable, se pose

       souvent sur lui dans un moment distrait.

 

       Et des garçons, espoirs des grandes maisons,

       périssent sur ma bouche comme d’un poison.

 

 

Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes

Traduction de Lorand Gaspar

 


Nocturne, Dans les marges du temps

Strasbourg

 

Ne crois pas

Que tu sois cause encore

Du sourire discret de l’endormie :

Elle repose avec son secret…

 

Comme le voyageur des contes,

Tu pourrais des deux poings

Cogner aux portes de ses rêves,

Qu’elle ne l’entendrait pas

Tant des mondes vous séparent…

 

Retourne à ton silence,

Dans la chambre de l’enfant

Qui aux premières heures de l’aube,

Viendra t’étourdir de son babillage

Et de sa joie

 

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

vendredi 27 février 2026

Festival de poésie, Encres Libres, jeudi 12 mars, 20h, au Divanoo

 



Un grand merci à Florian de l’excellente librairie Lignes de Fuite, de m’avoir convié à cette première édition du nouveau Festival de poésie, Encres Libres. Frédéric Perrot.


lundi 23 février 2026

Tout se met en place pour des temps ténébreux

 

À la longue, j’ai acquis le sens de la défaite. Tout orgueil écrasé, comme un animal effrayé se replie sur lui-même, je me suis rapetissé intérieurement. Il ne faisait plus de doute que j’appartenais au camp des vaincus, même si un tel camp n’existe pas, n’est qu’une somme de solitudes.

 

Ayant les mains dans la merde, nous n’emploierons pas des métaphores subtiles.

 

Mais ne cédons pas à la morosité et poussons plus loin nos investigations !

 

Ridicule monarque, qui crois-tu donc soulever pour ton vain combat ?

 

Qu’est-ce que cela fait d’être une cible…

 

Racontez n’importe quoi sur n’importe qui. De cette boue, il restera toujours une trace…

 

« L’étendue de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. »

 

Tout se met en place pour des temps ténébreux. Nous nous préparons à une raclée historique, à une défaite qui sera peut-être irréversible. Tout n’est pas encore joué bien sûr, mais les dés semblent bien pipés. La tricherie est de droite !

 

Un fanatique est une hyène raisonneuse. Le ressentiment s’auto-alimente. Les promoteurs de la France des honnêtes gens s’époumonent tant qu’ils peuvent.

 

Dans quelle ornière, notre chant a-t-il chu ?

 

« L’avenir est à la clandestinité. »

 

Nous sommes gouvernés par des paltoquets.

 

« Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. »

 

Forger son propre imaginaire. Enfin être soi-même… Même si le soi-même en question se révèle être une case vide. Témoigner de ce vide, pour cette case que nul ne songerait à cocher.

 

Tu ne murmureras pas les premiers mots d’une prière pour temps obscurs. À qui l’adresserais-tu ?

 

                                           Frédéric Perrot

 

     ------------------------

 

Citations et allusions :

 

« L’étendue de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. » (René Char)

 

« L’avenir est à la clandestinité. » (Bernard-Marie Koltès)

 

Paltoquets est le mot employé par Frédéric Lordon pour désigner nos dirigeants actuels.

 

« Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. » (Guy Debord)

 

The Smiths, Rubber ring, Louder than bombs

 


Pour écouter Rubber ring :


https://youtu.be/GG1ZYByvfqQ?si=egg6uE1mI-rATKtH