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| Strasbourg |
Celle qui devient aveugle
Elle
était assise comme les autres pour le thé.
Il
m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse
un
peu différemment des autres.
Puis
elle sourit. Cela fit presque mal.
Lorsque
enfin on se leva et bavardant
on
traversait des chambres nombreuses
lentement
au hasard (on parlait et riait),
tout
à coup je la vis. Elle suivait les autres,
timide,
comme quelqu’un qui dans un instant
devra
chanter devant un vaste public ;
sur
ses yeux clairs qui se réjouissaient
la
lumière se posait du dehors comme sur un étang.
Elle
suivait doucement, il lui fallait longtemps,
comme
si quelque chose devait être encore surmonté ;
et
pourtant, au bout d’un moment c’était comme
si
elle n’allait plus marcher mais voler.
La courtisane
Le
soleil de Venise inventera de l’or
dans
mes cheveux : illustre fin
de
toute alchimie. Mes sourcils,
les
vois-tu pareils aux ponts
conduire
vers le silencieux péril
des
yeux, qu’une circulation secrète relie
aux
canaux, de façon que la mer
puisse
monter, descendre et changer en eux. Celui
qui
m’a regardée une fois, envie mon chien
car
la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,
cette
main ornée, invulnérable, se pose
souvent
sur lui dans un moment distrait.
Et
des garçons, espoirs des grandes maisons,
périssent
sur ma bouche comme d’un poison.
Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes
Traduction de Lorand Gaspar
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| Strasbourg |
Ne crois pas
Que tu sois cause encore
Du sourire discret de l’endormie :
Elle repose avec son secret…
Comme le voyageur des contes,
Tu pourrais des deux poings
Cogner aux portes de ses rêves,
Qu’elle ne l’entendrait pas
Tant des mondes vous séparent…
Retourne à ton silence,
Dans la chambre de l’enfant
Qui aux premières heures de l’aube,
Viendra t’étourdir de son babillage
Et de sa joie
Le
poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025).
Frédéric Perrot
Un
grand merci à Florian de l’excellente librairie Lignes de Fuite, de m’avoir
convié à cette première édition du nouveau Festival de poésie, Encres Libres.
Frédéric Perrot.
À
la longue, j’ai acquis le sens de la défaite. Tout orgueil écrasé, comme un
animal effrayé se replie sur lui-même, je me suis rapetissé intérieurement. Il
ne faisait plus de doute que j’appartenais au camp des vaincus, même si un tel
camp n’existe pas, n’est qu’une somme de solitudes.
Ayant
les mains dans la merde, nous n’emploierons pas des métaphores subtiles.
Mais
ne cédons pas à la morosité et poussons plus loin nos investigations !
Ridicule
monarque, qui crois-tu donc soulever pour ton vain combat ?
Qu’est-ce
que cela fait d’être une cible…
Racontez
n’importe quoi sur n’importe qui. De cette boue, il restera toujours une trace…
« L’étendue
de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. »
Tout
se met en place pour des temps ténébreux. Nous
nous préparons à une raclée historique, à une défaite qui sera peut-être
irréversible. Tout n’est pas encore joué bien sûr, mais les dés semblent bien
pipés. La tricherie est de droite !
Un
fanatique est une hyène raisonneuse. Le ressentiment s’auto-alimente. Les
promoteurs de la France des honnêtes gens s’époumonent tant qu’ils peuvent.
Dans
quelle ornière, notre chant a-t-il chu ?
« L’avenir
est à la clandestinité. »
Nous
sommes gouvernés par des paltoquets.
« Nous
vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. »
Forger
son propre imaginaire. Enfin être soi-même… Même si le soi-même en question se
révèle être une case vide. Témoigner de ce vide, pour cette case que nul ne
songerait à cocher.
Tu
ne murmureras pas les premiers mots d’une prière pour temps obscurs. À qui
l’adresserais-tu ?
Frédéric
Perrot
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Citations
et allusions :
« L’étendue
de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. » (René Char)
« L’avenir
est à la clandestinité. » (Bernard-Marie Koltès)
Paltoquets
est le mot employé par Frédéric Lordon pour désigner nos dirigeants actuels.
« Nous
vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. » (Guy Debord)