vendredi 14 août 2026

Arthur Rimbaud, Illuminations, Jeunesse, IV

 

Cayu

 

Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi. 

Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud

 

 

Quatrième de couverture 

 

    « Pourquoi, je me le demande, ce culte que je voue à Rimbaud, à l’exclusion de tous autres écrivains ? Je ne suis pas un fervent de l’adolescence, ni ne feins de croire qu’il est aussi grand écrivain que certains que je pourrais nommer. Mais il y a quelque chose en lui qui me touche comme ne peut l’œuvre d’aucun autre. » Tel est l’aveu de Miller au début de cet essai. Pourtant cette découverte, il l’a longtemps différée, se méfiant de ce « mauvais génie ». C’est à Paris en 1932 qu’Anaïs Nin le persuade de surmonter ses réticences et de se plonger dans la lecture du Bateau ivre. Cela bouleverse sa vie. 

    Au-delà de l’affinité troublante, du parallélisme des œuvres, Miller nous convie à une foudroyante leçon de littérature. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud 

Traduit de l’anglais par Frédéric-Jacques Temple 

mardi 11 août 2026

Le whisky ne fait pas un poète (fantaisie)

 

 

 

Le whisky ne fait pas un poète 

Il ne suffit pas d’en ingurgiter beaucoup 

Le capitaine Haddock l’a bien montré 

Son truc à lui pour délirer 

C’était plutôt le rhum de son ancêtre 

Qui le rendait conteur et pirate 

Et le faisait monter sur la table 

À l’abordage ! 

 

Voyageur incrédule 

Je reste sur ma position 

Le whisky ne fait pas un poète 

Mais il est tout naturel d’en savourer un bon 

En écoutant Tom Waits (Asylum Years) 

Et comme à toute règle 

Il y a de notables exceptions  

Même si elles ne me viennent pas 

À l’esprit tout de suite – 

Et c’est plutôt la faute à mon esprit ! 

 

(…) 

 

Le whisky ne produit pas de poètes 

C’est un breuvage trop violent 

Au mieux il donne des romanciers 

En particulier américains 

Dont les pages sentent 

La tourbe la folie et la sueur 

 

Enfin trêve de bavardages 

Et de propos pédants 

Le whisky ne fait pas un poète 

Et l’important est de ne devenir 

Ni une loque 

Ni une épave – 

 

Je dis épave dans un sens concret 

À l’aube au réveil 

Je laisse à d’autres 

La dernière image cliché 

De la chaloupe abandonnée 

Dans un bras mort de mer ! 

 

 

    Asylum Years est une compilation de chansons de Tom Waits publiée en 1986. Quatorze titres, soixante-dix minutes : une pure merveille, un vrai voyage. Parfois les meilleurs albums, ceux vers lesquels on revient toujours, ne sont que de simples compilations, dont on ne veut pas savoir à quels impératifs économiques, quelles demandes expresses ou volonté de bilan, elles ont obéi ! Asylum Years — De l’inaugural Closing Time (1973) à Heartattack and Vine (1980), en passant par Blue Valentine (1978). Quel beau trajet, quelle belle errance ! Frédéric Perrot. 

 

    Pour écouter Martha (1973)

 

         https://youtu.be/4ySwpZdIRyg?si=pmM1w1M6ZN2cRAwt

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne (deux extraits)

 

 

« Il est certain que j’ai trop douté de moi, jusqu’ici. Le doute de soi n’est pas l’humilité, je crois même qu’il est parfois la forme la plus exaltée, presque délirante de l’orgueil, une sorte de férocité jalouse qui fait se retourner un malheureux contre-lui-même, pour se dévorer. Le secret de l’enfer doit être là. 

        Qu’il y ait en moi le germe d’un grand orgueil, je le crains. Voilà longtemps que l’indifférence que je sens pour ce qu’on est convenu d’appeler les vanités de ce monde m’inspire plus de méfiance que de contentement. Je me dis qu’il y a quelque chose de trouble dans l’espèce de dégoût insurmontable que j’éprouve pour ma ridicule personne. Le peu de soin que je prends de moi, la gaucherie naturelle contre laquelle je ne lutte plus, et jusqu’au plaisir que je trouve à certaines petites injustices qu’on me fait – plus brûlantes d’ailleurs que beaucoup d’autres – ne cachent-ils pas une déception dont la cause, au regard de Dieu, n’est pas pure ? Certes, tout cela m’entretient, vaille que vaille, dans des dispositions très passables à l’égard du prochain, car mon premier mouvement est de me donner tort, j’entre assez bien dans l’opinion des autres. Mais n’est-il pas vrai que j’y perds, peu à peu, la confiance, l’élan, l’espoir du mieux ? … Ma jeunesse – enfin, ce que j’en ai ! – ne m’appartient pas, ai-je le droit de la tenir sous le boisseau ? Certes, si les paroles de M. Olivier m’ont fait plaisir, elles ne m’ont pas tourné la tête. J’en retiens seulement que je puis emporter du premier coup la sympathie d’êtres qui lui ressemblent, qui me sont supérieurs de tant de manières… N’est-ce pas un signe ? » 

 

        « Je m’étais couché hier soir très sagement. Le sommeil n’a pu venir. J’ai résisté longtemps à la tentation de me lever, de reprendre ce journal encore une fois. Comme il m’est cher ! L’idée même de le laisser ici, pendant une absence pourtant si courte, m’est, à la lettre, insupportable. Je crois que je ne résisterai pas, que je le fourrerai au dernier moment dans mon sac. D’ailleurs il est vrai que les tiroirs ferment mal, qu’une indiscrétion est toujours possible. 

        Hélas ! on croit ne tenir à rien, et l’on s’aperçoit, un jour, qu’on s’est pris soi-même à son propre jeu, que le plus pauvre des hommes a son trésor caché. Les moins précieux, en apparence, ne sont pas les moins redoutables, au contraire. Il y a certainement quelque chose de maladif dans l’attachement que je porte à ces feuilles. Elles ne m’en ont pas moins été d’un grand secours au moment de l’épreuve, et elles m’apportent aujourd’hui un témoignage très précieux, trop humiliant pour que je m’y complaise, assez précis pour fixer ma pensée. Elles m’ont délivré du rêve. Ce n’est pas rien.  

        Il est possible, probable même, qu’elles me seront inutiles désormais. Dieu me comble de tant de grâces, et si inattendues, si étranges ! Je déborde de confiance et de paix. 

        J’ai mis un fagot dans l’âtre, je le regarde flamber avant d’écrire. Si mes ancêtres ont trop bu et pas assez mangé, ils devaient aussi avoir l’habitude du froid, car j’éprouve toujours devant un grand feu je ne sais quel étonnement stupide d’enfant ou de sauvage. Comme la nuit est calme ! Je sens bien que je ne dormirai plus. » 

 

lundi 10 août 2026

Éric Reinhardt, L'amour et les forêts

 

 

Quatrième de couverture 

 

    À l’origine, Bénédicte Ombredanne avait voulu lui dire combien son dernier livre avait changé sa vie. Une vie sur laquelle elle fit bientôt des confidences à l’écrivain, l’entraînant dans sa détresse, lui racontant une folle journée de rébellion vécue deux ans plus tôt, en réaction au harcèlement continuel de son mari. La plus belle journée de toute son existence, mais aussi le début de sa perte. 

    Récit poignant d’une tentative d’émancipation féminine, L’amour et les forêts est un texte fascinant, où la volonté d’être libre se dresse contre l’avilissement.  

 

    En 2023, Valérie Donzelli réalise une adaptation cinématographique du roman avec dans les rôles principaux Virginie Efira et Melvil Poupaud. 

 

jeudi 6 août 2026

Au sujet d'Ulysse et de L'Odyssée de Christopher Nolan (note de Journal)

 

5 août — Le remords d’Ulysse. J’ai vu hier L’Odyssée de Christopher Nolan. Je ne suis pas critique de cinéma, comme dirait François Bégaudeau (Du mépris) je suis de ces bourgeois qui ne voient que des blockbusters, mais l’approche du personnage par le réalisateur a emporté mon adhésion. L’Ulysse de Nolan est un être rongé par ce qu’il a fait et vu à Troie lors de l’épouvantable nuit, ainsi que par sa responsabilité dans cet ignoble massacre, puisqu’il est celui qui a eu l’idée déloyale du cheval de Troie, le crime originel… Nolan présente donc un Ulysse qui ressemble plus à un vétéran de guerre, qui n’a plus ni sentiments, ni désirs, un être seul, déchu et drogué à la fleur de lotus, perdu dans sa culpabilité (idée chrétienne et non grecque) et son trauma… Le film de Nolan est dans l’ensemble assez éprouvant et violent. Dans ce monde qu’ont déserté les dieux, seuls règnent les monstres : le Cyclope, Scylla, les Sirènes, les gigantesques Lestrygons étrangement dotés d’armures. Ulysse et ses hommes ne font que fuir épouvantés devant de si redoutables créatures. D’échecs en échecs, de naufrage en naufrage… Le film mélange volontiers les genres : le péplum en costumes toujours à la limite du kitsch et de l’esthétique publicitaire, le film de guerre (on pense plus aux films américains des années 70 sur la guerre du Vietnam qu’à Homère) et même le film d’horreur à la manière de Cronenberg (l’épisode chez la sorcière Circé). De façon attendue – Nolan est un cinéaste puritain, mal à l’aise avec la chair – mais en cohérence avec son interprétation du personnage, Nolan désexualise Ulysse, qui ne semble nullement partager la couche de Calypso et ne s’attarde pas auprès de Circé. L’Ulysse de Nolan n’est ni rusé, ni ingénieux (le cheval de Troie n’est qu’un infâme stratagème, une offense aux dieux, dont la réussite se fonde sur un mensonge et le sacrifice d’un jeune soldat), ni séducteur, il ne trompe pas le Cyclope par un habile jeu de mots, il est un personnage profondément négatif, un destructeur de mondes, guidé par l’idée de vengeance (le massacre des Prétendants...). En revanche – l’épisode du Cyclope est très réussi — Ulysse connaît la peur, quand son regard s’élève vers la monstrueuse apparition... Je ne suis pas de ceux qui tiennent Nolan pour un génie – ses défauts et ses manques sont innombrables —, mais le film se donne pour ce qu’il est : un spectacle, du cinéma, un récit feuilletonesque. Du cinéma à l’ancienne, ajouterai-je, puisque j’ai entendu certains imbéciles déplorer qu’avec les moyens technologiques dont on dispose de nos jours, le tourbillon et Scylla auraient pu être mieux faits… Mais justement : je trouve très bien que ce ne soit pas mieux fait à coups d’images numériques et que la Scylla de Nolan ressemble à un monstre des temps héroïques des effets spéciaux… Cela donne une touche de naïveté à ce film d’un imperturbable sérieux, comme la mort du chien Argos, les animaux qui peuplent l’île de Circé, lui donnent sa mystérieuse poésie…