lundi 21 septembre 2026

Kelig Nicolas, De l'eau (poème en prose)

 

Eric Doussin

 

Il est une fois, en écrivant, j’imagine que nous sommes sortis vivants de nos épreuves. 

Elles nous paraissent interminables, et s’enchaînent avec tout ce qui nous accapare.  

Je suis pris par les choses au temps présent, il nous oblige en continu. Nous contons les minutes papillons de liberté, pour chanter une idée.  

De quoi souffler les vœux, mirant les étoiles aux interstices.  

J’espère les nuages pour amender le trop bleu, la pluie sur nos herbes desséchées, la mousse sur nos écorces dures.  

Soleil par trois, fatigué de tous ces Rois fous qui se croient. 

 

                                                                            Kelig Nicolas 

samedi 12 septembre 2026

Philip K. Dick, Confessions d'un barjo

 

Quatrième de couverture 

 

    Jack Isidore a des théories fumeuses sur tout et une collection d’objets aussi farfelus qu’excentriques. Ce garçon est si inadapté à la réalité que, lors de leur déménagement dans la banlieue de Los Angeles, sa sœur Fay et son beau-frère Charley Hume se sentent obligés de l’héberger. Mais sous le regard de Jack, le vernis de la famille modèle se craquelle vite pour laisser exploser au grand jour les névroses de ses deux tuteurs… Entre paranoïa et amour fou, le génie de la science-fiction, Philip K. Dick, explore cette fois-ci un autre univers : la nébuleuse chaotique du mariage et de ses faux-semblants. Une histoire dans laquelle le plus « barjo » n’est certainement pas celui que l’on croit… 

 

Philip K. Dick, Confessions d’un barjo 

Traduit de l’américain par Janine Hérisson

mardi 8 septembre 2026

René Char, Feuillets d'Hypnos, 178

Georges de La Tour, Job raillé par sa femme, vers 1640-1645

 

178  

 

    La reproduction en couleurs du Prisonnier de Georges de La Tour que j’ai piquée sur le mur de chaux de la pièce où je travaille, semble, avec le temps, réfléchir son sens dans notre condition. Elle serre le cœur mais combien désaltère ! Depuis deux ans, pas un réfractaire qui n’ait, passant la porte, brûlé ses yeux aux preuves de cette chandelle. La femme explique, l’emmuré écoute. Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours. Au fond du cachot, les minutes de suif de la clarté tirent et diluent les traits de l’homme assis. Sa maigreur d’ortie sèche, je ne vois pas un souvenir pour la faire frissonner. L’écuelle est une ruine. Mais la robe gonflée emplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore. 

    Reconnaissance à Georges de La Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’êtres humains. 

 

René Char, Feuillets d’Hypnos (1943-1944) 

dimanche 6 septembre 2026

Édition spéciale, Dans les marges du temps (pour Frédéric Bach)

 

 

À l’heure où nous parlons 

Nous sommes sans nouvelles 

De la jeune Ophélie 

 

Vaccin contre la mort découvert au Brésil 

Soutenue par le consortium pharmaceutique 

L’Agence du médicament dément 

 

La star électro-pop Hermaphrodite 

Réclame dans une lettre ouverte au pape 

De pouvoir épouser sa tortue empaillée 

 

Soupçonné de violences sexuelles 

Le prix Nobel de physique répond : 

« Je n’ai aucun goût pour les femmes de couleur » 

 

En bref conflit sino-indien 

Malgré des signes d’assouplissement 

Les négociations restent dans l’impasse 

 

À l’heure où nous parlons 

Nous sommes sans nouvelles 

De la jeune Ophélie 

 

Vaccin contre la mort découvert au Brésil 

  

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

 

    Pour écouter la musique composée et regarder la vidéo réalisée par Nicolas Schiochet à partir d’Édition spéciale : 

 

https://beldemai.blogspot.com/2025/04/edition-speciale-ou-ophelie-musique-et.html 

vendredi 4 septembre 2026

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie


 

Quatrième de couverture 

 

    Jean Deichel, jeune professeur de français, fait son stage dans un collège de la banlieue parisienne. La nuit, il loge dans un club de tennis à Deuil-la-Barre ; le jour, il découvre les difficultés du métier en même temps que ses joies profondes, la violence de l’École en même temps que sa beauté. 

    Jean est aussi un poète ivre d’aventure, attentif à trouver la lumière de la « vraie vie » au cœur du quotidien le plus gris : dans des jardins réels ou rêvés, au bord d’un lac, lors d’évasions à Pompéi et à Tarquinia, mais surtout dans la grâce fragile d’un cours réussi. Entre réalité politique et mystère existentiel, la vie des profs est un roman. 

 

Yannick Haenel, La solitude des professeurs est infinie 

Éditions Gallimard, 2026 

jeudi 3 septembre 2026

Commisération

 

Un brusque élan de commisération, 

vaste, inhabituel, 

tu ne te connaissais pas 

une telle spontanéité du sentiment, 

cela te prend presque au dépourvu 

ce brusque élan de commisération 

pour tes frères et tes sœurs de peine 

qui vont soucieux, hagards, éclopés, 

ont l’air de porter leur vie 

comme un lourd bagage encombrant 

qu’ils ne peuvent abandonner nulle part, 

c’est leur vie malgré tout ! 

Jamais tu ne croises un sourire 

et pourquoi celui-ci laisse-t-il 

sa petite fille pleurer 

au lieu de la prendre dans ses bras 

pour la réconforter et chasser son chagrin ? 

Et lui où va-t-il avec ses yeux trop grands 

qui semblent en avoir trop vu 

et ne sont plus que ténèbres épaisses ? 

Et cet autre encore qui crie sa colère, 

vilipende, couvre de noms d’oiseaux 

les fantômes d’un mystérieux complot ? 

Et elle, oh elle, elle a trop bu, si jeune pourtant 

et déjà gonflée, rougeaude, 

carnage si triste à voir, 

détourner le regard, 

afin qu’elle ne pense pas que tu l’observes 

et en fasse toute une histoire… 

 

             

                                    Frédéric Perrot