lundi 13 juillet 2026

Révélation (un poème de Renaud Rohrl)

 

 

Tu m’as donné l’avis 

Que j’avais demandé. 

J’ai reçu le glacis 

Auquel je m’attendais. 

 

Le morceau d’une pomme 

Qui m’avait bien mâché, 

Je l’ai vite recraché. 

 

Quand j’ai revu cet homme 

Que j’ai beaucoup aimé, 

Je lui ai annoncé 

Que demain je partais. 

 

Surfacé je l’étais, 

Craquelé au-dedans, 

Lorsque j’ai vu devant 

L’homme aux yeux embués. 

 

                        Renaud Rohrl 

En un supplice improvisé

 

En un supplice improvisé, deux infirmières s’acharnaient sur mon corps étendu. — À proximité de ma tête, sur une table poisseuse de sang, divers instruments aux formes effrayantes scintillaient dans la lumière grise, métallique, qui baignait le bloc opératoire. J’avais au flanc un large trou, dans lequel les deux femmes enfonçaient à tour de rôle leurs mains gantées, afin d’en extraire des tas immondes. Cette activité paraissait les mettre en joie : elles riaient beaucoup, tout en échangeant des propos, auxquels je ne comprenais rien. Après avoir jeté dans un coin les bas morceaux sanguinolents qu’elles avaient extraits, elles se remettaient à la tâche. Il était évident cependant qu’elles n’avaient pas encore trouvé ce qu’elles cherchaient et dissimulaient mal leur impatience. Enfin, l’une des deux poussa un petit cri de victoire avant de présenter à l’autre médusée une espèce de long ver répugnant : un ver comme il n’en existe pas en ce monde, tortillant son corps gris métal entre les doigts gantés. — Et à l’idée que je venais d’accoucher d’une chose aussi vile, un violent spasme de dégoût me secoua tout entier, ma tête heurta le bord de la table, tandis qu’une douleur affreuse enflammait d’un coup mon flanc, et au cri qu’elle poussa, je compris que cette stupide infirmière avait laissé échapper le ver, un mouvement de panique de l’autre fit basculer table et instruments, et je n’eus pas le temps de voir dans quelle direction le ver disparut à une vitesse qui tenait du prodige. — Il me semblait bien certain en revanche que ces deux têtes vides ne mesuraient pas ce qu’elles avaient libéré, combien cette chose vile, belliqueuse, malfaisante, qu’elles avaient mise en circulation, constituait dès cet instant une menace, une pestilence supplémentaire, qui allait se révéler à tous et semer le chaos dans son sillage.  

 

 

                                                                                         Frédéric Perrot, juin 2026. 

mardi 7 juillet 2026

Dans le silence, Dans les marges du temps

 

Eric Doussin

  

Pour Kelig 

 

Je vais descendre 

Dans le silence  

 

Y trouver ma place  

N’en plus bouger 

 

Comme un nageur abandonne  

Ses vêtements sur la plage  

Pour se jeter à l’eau  

Je laisserai derrière moi  

Toute l’amertume de l’existence  

 

Je serai libéré du désir  

Libéré de la peur  

Je ne serai plus triste  

Ne serai plus déçu  

Douleurs peines souffrances  

 

Tout disparaîtra 

À l’instant même 

Où dans le silence descendu 

Je trouverai ma place 

Et n’en bougerai plus 

 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

dimanche 5 juillet 2026

Pulp, Summer 2026

 

 

Chansons jouées par Pulp à Belfort, le samedi 4 juillet. 

 

1) Sorted for E’s & Wizz 

2) Disco 2000 

3) Spike Island 

4) Razzmatazz 

5) Pink Glove 

6) Farmers Market 

7) This is hardcore 

8) Sunrise 

9) Begging for change 

10) Do you remember the first time ? 

11) Mis-Shapes 

12) Got to have love 

13) Babies 

14) Common People 

15) A Sunset 

 

vendredi 3 juillet 2026

Plus un homme est différent de moi, plus il me paraît réel (Fernando Pessoa)

 

 

Ce qui produit en moi, me semble-t-il, ce sentiment profond dans lequel je vis, de discordance avec les autres, c’est que la plupart des gens pensent avec leur sensibilité, et que moi je sens avec ma pensée.  

Pour l’homme ordinaire, sentir c’est vivre, et penser, c’est savoir vivre. Pour moi, c’est penser qui est vivre, et sentir n’est rien d’autre que l’aliment de la pensée.  

Il est curieux de constater que, ma capacité d’enthousiasme étant assez limitée, elle est, spontanément, plus sollicitée par ceux qui sont de tempérament opposé au mien, que par ceux qui appartiennent à mon espèce spirituelle. Je n’admire personne, en littérature, davantage que les classiques, qui sont certes ceux à qui je ressemble le moins. Si j’avais à choisir, pour unique lecture, entre Vieira et Chateaubriand, c’est Vieira que je choisirais sans avoir à réfléchir longuement.  

Plus un homme est différent de moi, plus il me paraît réel, précisément parce qu’il dépend moins de ma subjectivité. 

 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité 

Traduit du portugais par Françoise Laye 

 

mercredi 24 juin 2026

À l’heure des vérités amères, Dans les marges du temps

 

 

À l’heure des vérités amères, 

Marcher dans la ville déserte. 

Le ciel, au-dessus des toits,  

Semble une toile peinte  

D’un noir immaculé 

Qu’une main pourrait froisser… 

Outre l’éclairage public  

D’un blanc laiteux,  

Seules brillent, on ne sait pour qui,  

Les vitrines des hideuses boutiques, 

Qui tassées les unes contre les autres, 

Comme des filles des rues,  

Exposent du rêve vulgaire et galvaudé… 

Si en lieu et place  

De toute cette pacotille,  

On installait des aquariums,  

Les noctambules pourraient s’instruire :  

Car au fait, comment font les poissons pour dormir ? 

 

Soudain des cris… 

Un homme court après un autre.  

Nulle angoisse.  

Le premier est hilare,  

Ce doit être un jeu,  

Une parade d’amour  

D’un genre particulier.  

Le second s’essouffle à ta hauteur,  

Puis avec un cri de hooligan  

Ou d’animal en rut,  

Repart à la poursuite  

Du rire qui s’enfuit… 

 

Le regard tombe.  

Dans un renfoncement,  

Une masse sombre se révèle être  

Un pauvre clochard abruti par l’alcool,  

Englouti sous des tas de couvertures 

Et d’objets hétéroclites 

Qui constituent ses possessions.  

Même s’il grogne et gémit 

Dans son sommeil, 

Lui au moins, on sait comment il dort… 

Dans un roman dit réaliste 

Où l’auteur se plaît 

À tout peindre en gris,  

À cet instant précis  

Il se mettrait à pleuvoir  

Sur tes sombres pensées 

Afin de parachever  

Le tableau pathétique : 

Rien de tel.  

Le ciel est une toile peinte, 

La ville un décor,  

Et il faut te convaincre 

Que toi et ce monde 

Vous êtes réels… 

 

 

     Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot.