samedi 11 avril 2026

L'exigence de clarté, hommage à Primo Levi, Dans les marges du temps

                            Nous avons peigné la chevelure des comètes,
                            Déchiffré les secrets de la genèse,
                            Foulé les sables de la lune,
                            Construit Auschwitz, détruit Hiroshima.
                            Tu vois : nous ne sommes point demeurés inactifs.
                                                                           Primo Levi (Procuration)
        
 
Il a écrit pour comprendre et être compris
 
Sa formation d´homme de science
L’a conduit à combattre avec mépris
Le brouillard des consciences
Que les malheurs du siècle
Ont obscurcies
 
Il a écrit pour comprendre et être compris
Et quitte à être démodé
Considéré avec dédain
Il a comme critère esthétique absolu
Exigé la clarté
 
Lincommunicabilité
Dont à son époque
Lavant-garde artistique
A fait une mode frivole
Lui semblait un mot hideux
 
Désagréable à loreille
Non moins que dans l’idée
Lui qui l’avait connue et combien
L’incommunicabilité
Réelle…
 
Il a écrit pour comprendre et être compris
Comprendre l´Allemagne et les Allemands
 
Poids des années sa conscience sest obscurcie
Lont usé et désespéré son devoir de témoin
Et comme une insulte
À la mémoire des millions d’engloutis
Toutes les infâmes négations…
 
Il a toutefois écrit un jour
Quun suicide peut avoir mille raisons
Et lhonnête homme par excellence
De ce siècle vaurien
Sest tué un onze avril au matin

 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

dimanche 5 avril 2026

Loin des esprits amers


Loin des esprits amers

Dont les flottilles

Toujours vous encerclent

Pour vous rabattre

Dans la zone de chasse

Où l’on pourra faire

Crever l’animal

Dans des gerbes d’eau

Mêlée d’or noir et de sang

 

Image dramatique

Naufrage anticipé

 

Si vous voulez savoir

Où je veux être et vivre

Je vous dirais

Peu importe n’importe où

Mais loin hors de portée

De tous ces esprits amers

Aux haines tenaces

Loin du terrible ressentiment

Partout aux affaires

 

Loin si loin

De la bêtise et de la rage

 

 

Frédéric Perrot

L'inoffensif, René Char

 



Je pleure quand le soleil se couche parce qu’il te dérobe à ma vue et parce que je ne sais pas m’accorder avec ses rivaux nocturnes. Bien qu’il soit au bas et maintenant sans fièvre, impossible d’aller contre son déclin, de suspendre son effeuillaison, d’arracher quelque envie encore à sa lueur moribonde. Son départ te fond dans son obscurité comme le limon du lit se délaye dans l’eau du torrent par-delà l’éboulis des berges détruites. Dureté et mollesse au ressort différent ont alors des effets semblables. Je cesse de recevoir l’hymne de ta parole ; soudain tu n’apparais plus entière à mon côté ; ce n’est pas le fuseau nerveux de ton poignet que tient ma main mais la branche creuse d’un quelconque arbre mort et déjà débité. On ne met plus un nom à rien, qu’au frisson. Il fait nuit. Les artifices qui s’allument me trouvent aveugle.

Je n’ai pleuré en vérité qu’une seule fois. Le soleil en disparaissant avait coupé ton visage. Ta tête avait roulé dans la fosse du ciel et je ne croyais plus au lendemain.

Lequel est l’homme du matin et lequel celui des ténèbres ?   


samedi 4 avril 2026

Pixies, Doolittle, Hey (pour Nico)

 


Doolittle est le deuxième album des Pixies, il est sorti en avril 1989 sur le label 4AD. Violent, mené tambour battant (15 morceaux en à peine 39 minutes), mêlant les genres musicaux avec une joyeuse liberté, volontiers foutraque et bordélique, alternant les atmosphères sombres (I bleed, Dead, Gouge away), les allusions au surréalisme (Debaser), les morceaux nébuleux (Wave of mutilation) ou apocalyptiques (Monkey gone to Heaven) et les chansons plus enjouées (Here comes your man), à la limite de la parodie (La La Love you), Doolittle fut rapidement considéré comme l’un des meilleurs albums des années 80, voire pour certains de l’histoire du rock tout court. Il faudrait ajouter que les chœurs de Kim Deal sont pour beaucoup dans la réussite de lalbum.  

 

Pour écouter « Hey » :


https://youtu.be/tVCUAXOBF7w?si=S4rToIDL6puIyKsx


Pour écouter « Debaser » :


https://beldemai.blogspot.com/2019/09/but-i-am-un-chien-andalusia-pixies-1989.html

 

Pour écouter « Gouge Away » :


https://beldemai.blogspot.com/2021/07/chained-to-pillarsa-three-day-partyi.html

 


mercredi 1 avril 2026

La vérité avant-dernière, Dans les marges du temps

Au Diamant d'Or

 
                « Notre avant-dernier mot/Serait un mot de misère… »

                           Rainer Maria Rilke, Poèmes en langue française

 

 

Tristesse végétative

Fatigue dégoût

L’une ne va pas sans l’autre

Des rêves inanimés

 

La vérité avant-dernière

A le teint blafard

Du débauché qui rentre à l’aube

Et harcèle encore pour rire

 

Le faux dévot défroqué :

« Très cher ami

Vous n’aviez plus un gramme

D’innocence à perdre

 

Mais cet adolescent vraiment

Qu’espériez-vous

Une épiphanie

Une révélation

 

Un plaisir suspect

Par procuration

À votre âge songez

Que ce n’est pas sérieux ! »

 

Le faux dévot

Qui trimballe avec lui

L’odeur des vieux messieurs

Se rhabille promptement

 

Il souhaiterait répondre

Mais en cette heure cruelle pour tous

La vérité avant-dernière

Est d’un jaune pisseux


 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


lundi 30 mars 2026

Howard P. Lovecraft, Celephais (début du conte)


 

    En rêve, Kuranes contempla la cité dans la vallée. La côte s’étendant derrière le pic neigeux qui domine la mer, et les galères aux couleurs gaies qui sortent du port pour aller vers les régions lointaines où le ciel et la mer se rejoignent. Ce fut également en rêve qu’il acquit ce nom de Kuranes, car lorsqu’il s’éveilla, il constata qu’on l’appelait autrement. Peut-être était-ce pour lui chose naturelle que de rêver d’un nouveau nom, car, dernier descendant d’une famille, et seul parmi les millions d’habitants indifférents de Londres, rares étaient ceux qui lui parlaient pour lui rappeler qui il avait été. Il avait perdu ses terres et son argent, et n’aimait guère les manières des gens qui l’entouraient. Il préférait rêver et transcrire ses rêves. Ceux à qui il montrait ses écrits se moquaient de lui, si bien qu’il les garda pour lui seul, et finalement cessa d’écrire. Plus il s’éloignait du monde qui l’entourait, et plus ses rêves devenaient merveilleux : il aurait donc été vain d’essayer de les coucher sur le papier. Kuranes n’était pas moderne, il ne pensait pas de la même façon que ceux qui écrivent. Tandis que ceux-ci s’efforcent de dépouiller la vie des voiles brodés des mythes qui l’entourent, montrant dans sa laideur cette triste chose qu’est la réalité, Kuranes recherchait uniquement la beauté. Quand la vérité et l’expérience n’eurent pas réussi à la lui révéler, il la chercha dans l’imagination et dans l’illusion, et la trouva toute proche, parmi les souvenirs nébuleux des contes et des rêves de son enfance. Enfants, nous écoutons et nous rêvons, nous avons des pensées encore floues, et quand, une fois adultes, nous essayons de les faire revivre en notre mémoire, le poison prosaïque de la vie ternit ces visions. Mais certains d’entre nous s’éveillent la nuit avec d’étranges phantasmes de collines et de jardins enchantés, de fontaines chantant dans le soleil, de falaises dorées qui surplombent des mers calmes, de plaines qui s’étendent jusqu’au pied de cités endormies et de légions de héros qui galopent sur des chevaux blancs caparaçonnés à l’orée de forêts épaisses. Alors, nous savons que nous sommes retournés en arrière, par des portes d’ivoire, dans ce monde merveilleux qui fut le nôtre avant l’âge de raison, qui est celui de la tristesse.

 

Howard P. Lovecraft, « Celephais »

Éditions Pierre Belfond, 1969, pour la traduction française

dimanche 29 mars 2026

George Orwell, 1984 (adapté et illustré par Fido Nesti)

 


Présentation de l’éditeur

 

1984, le chef-d’œuvre de George Orwell, fait partie des plus grands textes du vingtième siècle. Les lecteurs de tous âges connaissent Big Brother et Winston Smith, car plus qu’un roman politique et dystopique, 1984 a nourri notre imaginaire sans jamais perdre de son actualité. L’atmosphère envoûtante et le dessin aux teintes fantastiques de l’illustrateur brésilien Fido Nesti, alliés à la modernité de la traduction de Josée Kamoun, nous offrent aujourd’hui une magnifique édition de 1984, la première version graphique du texte mythique d’Orwell. Il s’agit d’un des événements éditoriaux les plus importants de l’année à travers le monde.


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De son vrai nom Eric Arthur Blair, George Orwell est né le 25 juin 1903 dans les Indes britanniques. Fils d’un fonctionnaire travaillant pour la Régie de l’opium, il a étudié dans les plus prestigieuses écoles du Royaume-Uni, a servi en Birmanie, vécu à Paris, enseigné en Angleterre, puis est parti en Espagne pour combattre dans les rangs républicains en 1937. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient journaliste à la BBC et débute l’écriture de La Ferme des Animaux. Atteint de la tuberculose, il publiera son ultime roman, 1984, quelques mois avant son décès, le 21 janvier 1950.

 

Fido Nesti est né à São Paulo, au Brésil, en 1971. Artiste autodidacte, il travaille comme illustrateur depuis plus de trente ans. Il dessine pour différents magazines américains comme The New Yorker ou Rolling Stone, il est l’auteur de plusieurs romans graphiques et compose les couvertures de livre de plusieurs grandes maisons d’édition brésiliennes. Il découvre 1984 à l’école – en 1984 justement – et son obsession pour ce monde dystopique, très proche de la réalité brésilienne d’aujourd’hui, ne le quittera plus jamais.

 

George Orwell, 1984

Adapté et illustré par Fido Nesti

Traduit de l’anglais par Josée Kamoun

Éditions Grasset 2020


George Orwell en 1945 (photographie extraite de la biographie de Bernard Crick)