« Nous vivons dans les sous-sols de la Tour de Babel. Nous ne connaissons pas d’autre lumière que celle de nos frontales, grâce auxquelles nous nous déplaçons sans nous heurter. Tous nos mouvements cependant sont furtifs, rapides, empêchés : dans ces sous-sols sordides règne la promiscuité, nous sommes si nombreux, innombrables et chacun lutte férocement pour sa minuscule place. La circulation générale se trouve encore compliquée par le fait que beaucoup ont depuis longtemps choisi l’immobilité et se dressent en travers de votre chemin comme des statues hagardes. Cela peut donner lieu à des rixes, à de violentes mises à terre, mais de tels incidents restent rares, tant par tradition, brumeuse superstition, un certain respect entoure la secte des immobiles et leur invincible renoncement. — Mais pour le plus grand nombre d’entre nous, nous ne voulons pas renoncer et nous continuons de nous déplacer, malgré la presse, l’empêchement, les défaillances de nos lumières et un sentiment global d’inutilité. Toujours le mouvement même dans ces conditions nous semblera préférable. La malédiction telle qu’elle est racontée est tombée jusqu’à nous : horrible moment ! Ce fut comme un vent brûlant tournoyant entre nous, une tempête de feu qui nous laissa stupéfaits, sema la mort et la folie. — Et depuis, aucun d’entre nous ne peut espérer se faire comprendre d’un autre, même d’un seul : cela n’est jamais arrivé, ne s’est jamais produit et nous sommes condamnés à ne jamais nous comprendre et à errer dans l’obscurité. »
Frédéric Perrot




