Le
Cosmos, dans les récits de science-fiction, est un espace vierge, un
espace à conquérir, un lieu de sublimation ; le temps, un temps à venir.
Chez Lovecraft, l’espace est perçu comme un vide, une profondeur ; le
temps, comme celui, mythique, des commencements. Et du fond du temps, de
l’autre bout du Cosmos, menace l’abomination. Ce n’est pas l’homme qui,
téméraire, va explorer sur des engins prodigieux les mondes nouveaux :
c’est l’inconnu qui, sous des formes diverses mais toujours immondes,
déferle sur notre planète. L’initiative n’est pas du côté de l’espèce
humaine, qui sert au contraire de champ d’observation et…
d’expérimentation à des êtres fabuleusement différents, ayant sur
l’homme, dans le domaine scientifique et technique, une phénoménale
avance.
Chez
Lovecraft, le savoir et l’efficacité technique ne se trouvent pas au
terme de l’évolution de la race humaine, ils sont au commencement. La
notion de progrès, au sens moderne du terme, est pour lui dénuée de
sens. Au contraire, l’histoire des civilisations qui, depuis des temps
immémoriaux, se sont succédé sur notre planète, est celle d’une lente et irréversible décadence.
L’homme contemporain ne se définit pas en fonction de ses futures
conquêtes dans l’espace ou de sa maîtrise chaque jour plus totale des
phénomènes naturels : il est celui qui a oublié ce que les « Grands
Anciens » savaient avant lui. Venus des espaces profonds de l’éther, ces
êtres primordiaux s’étaient fixés sur la terre des millions d’années
avant que l’homme n’apparaisse. À en croire le narrateur des Montagnes Hallucinées,
ils étaient mille fois plus avancés que nous dans le domaine de la
technique, de l’art, de la recherche fondamentale. Ils avaient su
imaginer et façonner des esclaves dociles, obéissant à des suggestions
hypnotiques, qui avaient créé pour eux des cités merveilleuses. Ils
étaient puissants, sages et heureux. Et seule la révolte des « shoggoths », imprévisible et dévastatrice, avait pu mettre un terme à cette civilisation exemplaire.
Pour le rêveur de Providence, au commencement, ailleurs,
était la perfection. Depuis lors, ici-bas, la chétive humanité qui a
tout oublié est écrasée, terrorisée, dominée par ces forces inconnues
qu’elle n’est plus en mesure de comprendre. C’est parce que Lovecraft
édifie toute son œuvre sur cette base mythique, irrationnelle, qu’il
n’est pas, à nos yeux, un auteur de science-fiction.