vendredi 12 octobre 2018

sur Feuillets d'Hypnos de René Char

L’honneur des poètes

                       « Je me révolte, donc nous sommes.» (Albert Camus, L’homme révolté)

Je n’entends pas dans les lignes à venir échafauder un quelconque discours critique. Le livre dont il sera question – Feuillets d’Hypnos de René Char – n’en est pas un à proprement parler, à l’origine. Il n’a pas été conçu, préparé, médité patiemment dans la solitude ; c’est même tout le contraire.
Ce texte à tout égard exceptionnel et unique en son genre, se présente comme le témoignage d’un grand poète soudain pris dans la tourmente des événements et devenu comme malgré lui chef d’un petit groupe de résistants, au cœur des « ténèbres hitlériennes » dont il s’agit de sortir en les combattant, arme à la main…  

 Feuillets d’Hypnos est un ensemble de « notes » « affectées par l’événement ». 237 « notes » qui « n’empruntent rien » « à la maxime ». Si certaines ont une indéniable dimension poétique ou aphoristique – ces feuillets recelant quelques-unes des plus belles « fusées » de l’auteur –, ce sont bien des notes, écrites au jour le jour, de 1943 à 1944, pendant « cette guerre » qui « se prolongera au-delà des armistices platoniques » (note 7). Les conditions de l’écriture sont précaires, le temps imparti fort court, ce qui explique leur brièveté : « J’écris brièvement. Je ne puis guère m’absenter longtemps. S’étaler conduirait à l’obsession. L’adoration des bergers n’est plus utile à la planète » (Note 31). Cependant et malgré tout, s’il ne peut les « relire », le poète peut les « signer » (Note 96)

Il s’agit non d’écrire, mais de témoigner, comme je l’ai dit. Témoigner de l’impossible, des questions vertigineuses et des choix déchirants qu’implique l’action et auxquels chaque jour « le capitaine Alexandre » – le nom de code de René Char dans son groupe de maquisards – se trouve confronté : faut-il ainsi intervenir et sauver un homme, un camarade mis au peloton, au risque de livrer tout  « un village » aux mesures de représailles ? La réponse se trouve hélas dans la question :
« Horrible journée ! J’ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin glissait un froid polaire dans mes os. » (Note 138)

Il s’agit aussi de témoigner pour la poésie et la fantaisie des êtres que la guerre emporte : « Mon frère L’Elagueur, dont je suis sans nouvelles, se disait plaisamment un familier des chats de Pompéi.» (Note 11). Ou cet autre qui « entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin » « eut le temps d’appeler une mouche » : « Madame » (Note 42)
Témoigner de l’amitié, et pour ces hommes et ces femmes que Char retrouve « toujours le cœur content » « à Forcalquier » : « Ce rocher de braves gens est la citadelle de l’amitié.» (Note 17)
Témoigner de la douleur, qui est l’ordinaire des jours : « Nous sommes tordus de chagrin, à l’annonce de la mort de Robert G. (Emile Cavagni), tué dans une embuscade à Forcalquier, dimanche.» (Note 157)
Témoigner encore – et cela est terrible – d’une forme de dépersonnalisation Le poète, « conservateur des infinis visages du vivant » – formule emblématique devenue célèbre –, se souvient « brusquement » qu’il a lui-même « un visage » : « Les traits qui en formaient le modelé n’étaient pas tous des traits chagrins, jadis.» (Note 219). De même se masque le « visage » de la femme aimée : « Je pense à la femme que j’aime. Son visage soudain s’est masqué. Le vide est à son tour malade. » (Note 119)
Témoigner toujours de l’espoir, qui est celui de tous : « À tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis. » (Note 131)

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Le plus remarquable est que René Char est un résistant qui – s’il est à juste titre sévère avec la France, cet « oublieux pays » –, se montre également sans illusions quant aux jours qui suivront la guerre : « La France a des réactions d’épave dérangée dans sa sieste.» (Note 24). « Je redoute l’échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre.» (Note 220)
Plus profondément et comme son ami Albert Camus, auquel est dédié le texte, René Char considère l’Histoire comme une dimension superfétatoire de l’existence humaine, rien n’étant plus triste que de résumer l’homme à ses luttes, aussi justes soient-elles : « Il n’est plus question que le berger soit guide. Ainsi en décide le politique, ce nouveau fermier général. » (Note 216). Et la « fureur » politique comme une perversion : « Je vois l’homme perdu de perversions politiques, confondant action et expiation, nommant conquête son anéantissement. » (Note 69)

René Char est un humaniste« Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus… » – qui ne se fera jamais gloire de son engagement contre « cette abjection nazie » et sera même partisan après-guerre d’un certain retrait, hors de la vie publique et des affaires politiques : « Nous sommes partisans, après l’incendie, d’effacer les traces et de murer le labyrinthe. On ne prolonge pas un climat exceptionnel… »
           
        Je notais en commençant que Char était devenu « comme malgré lui » chef d’un petit groupe de résistants. C’est selon moi toute la beauté des Feuillets d’Hypnos.
Le poète ignoré – car pour ses compagnons d’armes, il n’était que « le capitaine Alexandre » – témoigne que les hommes ne sauraient être heureux au sein des convulsions historiques ; tant « l’homme est un être né pour des tensions et des températures moyennes », comme l’écrivait Witold Gombrowicz.
Tout le reste est discours ou romantisme guerrier frelaté. Dans des circonstances aussi dramatiques, où souvent la seule alternative est tuer ou être tué, il ne s’agit pas de se payer de mots, la lucidité même devenant une blessure : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.» (Note 169)

Et, ce sont les derniers mots, magnifique conclusion ouverte : « Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. » (Note 237)



René Char 

Source Image : Site Gallimard

lundi 8 octobre 2018

Le rêve de Pénélope (accompagné d'une encre d'Eric Doussin)

Eric Doussin


En son palais solitaire, envahi de vils intrigants, ivres de vin et rouges de désir, dormait malgré leurs cris la douce et pieuse Pénélope. Jeune et belle comme elle ne l’était plus, elle marchait sur une plage en la compagnie soucieuse de son fils Télémaque et insensiblement un vent léger la soulevait et l’emportait dans les airs. Elle riait de plaisir à voler tel un oiseau et son voyage ne dura que ce dure un songe. Elle marchait sur une plage inconnue, en proie à un pénible pressentiment. Il lui semblait être infiniment loin de son pays natal, en un lieu où elle, une mortelle, n’aurait pas dû se trouver. L’air bruissait de chaleur, un frisson la parcourut... Parmi les arbres, elle crut entendre la voix de son époux et son cœur bondit de joie. Mais un rire de femme la figea sur place. À travers le fin rideau d’une cascade – ou étaient-ce les larmes qui embuaient ses yeux ? –, elle les vit passer devant elle. La femme était d’une beauté prodigieuse et elle eut honte de son visage ridé et de ses cheveux blanchis. Elle savait à présent pourquoi son époux n’était jamais revenu de cette guerre insensée ourdie par les dieux. Elle l’eût préféré mort, proféra une parole de malédiction et se réveilla. Son fils était penché sur elle et lui dit qu’attiré par ses plaintes, il était venu observer son sommeil. Pénélope le rassura à demi-mots, se souvint qu’elle était reine et se leva avec dignité, pressée de se défaire des derniers vestiges de son rêve.

jeudi 4 octobre 2018

Scènes de chasse


La chasse se poursuit
On traque tranquillement
Dans les rues et les jardins publics

On traque et on tue
Les corps tombent
Comme des feuilles

Et pour la beauté de l’ensemble
Les spectateurs à leurs fenêtres et le vent
Hurlent tant qu’ils peuvent

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Une troupe de soldats
Démantèle les buissons
Poussent des cris de joie
Quand ils découvrent un corps
Qu’ils criblent encore de balles 
Pour entendre crépiter
Leurs armes automatiques

Dans le soir incertain
Tout finit en chansons
Rots d’ivrognes et hourrahs 

vendredi 28 septembre 2018

"Ceci n'est pas un poète..."





Non, non, trois fois non ! Je vous assure, vous vous trompez : « Ceci n’est pas un poète… »

C'est bien mieux !
C’est un âne. C’est-à-dire « un mammifère quadrupède ongulé de la famille des Equidés, plus petit que le cheval, à longues oreilles et à l’échine saillante.». Le nom savant de l’âne domestique est Equus asinus.
Je n’ai jamais rencontré un véritable poète, l’espèce étant apparemment en voie de disparition. En tout cas, la description ne me paraît pas correspondre et je vous le demande sincèrement : « Pourquoi les poètes iraient-ils à quatre pattes et pourquoi auraient-ils de longues oreilles ? »

Comme tous les herbivores, l’âne est un animal paisible et fort sympathique que l’esprit des hommes s’est plu à calomnier au fil des siècles pour en faire un symbole de la bêtise. Même le grand Lichtenberg écrivait malicieusement que l’âne lui semblait « un cheval traduit en hollandais ».

« Or, qui oserait dire que les poètes sont bêtes ? »

Certes, il arrive même aux plus talentueux d’entre eux d’écrire emportés par leur lyrisme des bêtises regrettables – « La femme est l’avenir de l’homme » –, mais de là, à décréter que les poètes sont des esprits obtus qui passent leur temps à mâchonner la toujours même mauvaise herbe langagière en prenant des airs pénétrants…

Il est vrai, je vous l’accorde, que l’âne brait et que nombre de poètes parmi les plus médiocres ne cessent jamais de braire qu’ils le sont. « Je suis poète ». « Je suis poète ». « Je suis poète »
Comme s’ils voulaient se convaincre qu’ils appartiennent bien à cette élite douteuse… Et comme si en dépendait leur existence en ce monde

C’est un brin ridicule, si je puis dire…

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« La femme est l’avenir de l’homme » est une phrase attribuée au poète Louis Aragon.

« Je suis poète » « Trois mots, trois grossièretés » – Voir publication précédente du 14 septembre. Faut-il rappeler qu’un certain Arthur Rimbaud écrivait d’un rapide trait de plume une phrase promise à une postérité incrédule : « Je est un autre » ?


Source image : Le Monde.fr

mercredi 26 septembre 2018

l'éclaircie (avec une encre d'Eric Doussin)

Eric Doussin 


Après l’orage et les feux d’artifice, le vent chasse les nuages, est signé l’armistice : le ciel est réconcilié avec le jour.

Venu du village pour tituber dans le crépuscule mauve, l’élagueur taille les ronciers, les broussailles. Malgré sa lourde ivresse, ses gestes sont précis et la sueur au front, accomplit son travail…

Une soudaine éclaircie lui fait apercevoir deux amants renversés sous les arbres, dans l’herbe humide, scintillante de rosée. Leurs gestes sont précis, ils savent leur histoire et la nuit s’avançant, n’ont de cesse de se réconcilier.

Ils s’aiment et s’aiment encore, sous le regard vitreux du pauvre homme de peine, qui retient une larme et s’en va ; quand dans le silence nauséeux du soir, éclate un rire sauvage.

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Le texte appartient au recueil autoédité Les heures captives (décembre 2012)

lundi 24 septembre 2018

poème posthume

                        Feindre est le propre du poète.
                        Il feint si complètement
                        Qu’il en arrive à feindre qu’est douleur
                        La douleur qu’il ressent vraiment.
                                   (Fernando Pessoa, Autopsychographie)


« Etant peu aimé des vers
Je parle de ceux qui s’écrivent

Non de ceux qui rongent
Comme un remords

J’abandonne cet art ingrat
De matamore…

Considère donc dès lors
Ces lignes écrites par un autre 

Un hétéronyme
Oui, je songe à ce poète portugais

Dont le nom fameux signifie
Personne

Et viendrais-tu
M’en demander raison

Je nierais les avoir tracées –
Mon identité n’est plus qu’un prête-nom

Tout poème qui me serait à tort attribué
Devant être tenu pour posthume… »