dimanche 8 mars 2026

Tout reprendre à zéro (pour Alain)

 

Alain Minighetti

Tout reprendre à zéro. Écrire est très peu un métier. On n’apprend rien ou presque, et à chaque fois il faut tout reprendre à zéro, comme si l’on n’avait jamais écrit le moindre mot, comme si l’on se trouvait face au silence que l’on veut interrompre pour la première fois, et comme si nous étions pour toujours des novices sans expérience. Écrire est très peu un métier. Les mains vides, sans la moindre terre ferme sous les pieds, mais avec obstination, à chaque fois il faut tout reprendre à zéro. Quant aux quelques pages déjà écrites qui témoigneraient en notre faveur, au lieu d’y chercher un indice, l’idée d’une destination, il vaut mieux s’en détourner et les tenir à distance : car c’est ainsi, écrire est très peu un métier et à chaque fois, il faut tout reprendre à zéro.

 

                                                                         Frédéric Perrot

Stéphane Bouquet, Le fait de vivre (pour Michel)

 


Marie dit la vie la vie

tu n’as que ce mot aux lèvres

 

c’est vrai j'avoue la vie est le seul

refuge, je ne sais plus trop à force

 

si « j’écris sur vous au lieu de

mourir » ou pour rejoindre un verbe au présent

 

« et me sentir mille choses heureuses à la fois »

ayant atteint « la bienveillance du réel »

 

du genre ces bras entre nous respirés

alors c’est gagné la vie la vie

 

 

Stéphane Bouquet est un écrivain, un scénariste et critique de cinéma, un danseur et un poète, né en 1967 et mort à Paris le 24 août 2025. Le fait de vivre est paru aux éditions Champ Vallon en 2021.

vendredi 6 mars 2026

Leonard Cohen, Who by fire

 



And who by fire, who by water

Who in the sunshine, who in the night time,

Who by high ordeal, who by common trial,

Who in your merry, merry month of May, who by very slow decay

and who shall I say is calling ?

 

And who in her lonely slip, who by barbiturate,

who in these realms of love, who by something blunt,

Who by avalanche, who by powder,

who for his greed, who for his hunger  

and who shall I say is calling ?

 

And who by brave assent, who by accident

who in solitude, who in this mirror

Who by his lady’s command, who by his own hand

who in mortal chains, who in power

and who shall I say is calling ?

 

 

Leonard Cohen, Who by fire (1974)

 


Pour écouter Who by fire :


https://youtu.be/ilGahIwQEQ0?si=EPe0XSc-DY5xSlce


lundi 2 mars 2026

Rainer Maria Rilke, deux poèmes


 

Celle qui devient aveugle

 

       Elle était assise comme les autres pour le thé.

       Il m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse

       un peu différemment des autres.

       Puis elle sourit. Cela fit presque mal.

 

       Lorsque enfin on se leva et bavardant

       on traversait des chambres nombreuses

       lentement au hasard (on parlait et riait),

       tout à coup je la vis. Elle suivait les autres,

 

       timide, comme quelqu’un qui dans un instant

       devra chanter devant un vaste public ;

       sur ses yeux clairs qui se réjouissaient

       la lumière se posait du dehors comme sur un étang.

 

       Elle suivait doucement, il lui fallait longtemps,

       comme si quelque chose devait être encore surmonté ;

       et pourtant, au bout d’un moment c’était comme

       si elle n’allait plus marcher mais voler.

 

 

La courtisane

 

       Le soleil de Venise inventera de l’or

       dans mes cheveux : illustre fin

       de toute alchimie. Mes sourcils,

       les vois-tu pareils aux ponts

 

       conduire vers le silencieux péril

       des yeux, qu’une circulation secrète relie

       aux canaux, de façon que la mer

       puisse monter, descendre et changer en eux. Celui

 

       qui m’a regardée une fois, envie mon chien

       car la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,

       cette main ornée, invulnérable, se pose

       souvent sur lui dans un moment distrait.

 

       Et des garçons, espoirs des grandes maisons,

       périssent sur ma bouche comme d’un poison.

 

 

Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes

Traduction de Lorand Gaspar

 


Nocturne, Dans les marges du temps

Strasbourg

 

Ne crois pas

Que tu sois cause encore

Du sourire discret de l’endormie :

Elle repose avec son secret…

 

Comme le voyageur des contes,

Tu pourrais des deux poings

Cogner aux portes de ses rêves,

Qu’elle ne l’entendrait pas

Tant des mondes vous séparent…

 

Retourne à ton silence,

Dans la chambre de l’enfant

Qui aux premières heures de l’aube,

Viendra t’étourdir de son babillage

Et de sa joie

 

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

vendredi 27 février 2026

Festival de poésie, Encres Libres, jeudi 12 mars, 20h, au Divanoo

 



Un grand merci à Florian de l’excellente librairie Lignes de Fuite, de m’avoir convié à cette première édition du nouveau Festival de poésie, Encres Libres. Frédéric Perrot.