lundi 17 août 2026

Poésie interrompue, Dans les marges du temps

 

Retour à la saison sèche 

À la prose des jours 

 

Dont les noces avec la lumière 

Ont été rompues 

 

L’été l’abrutissement 

Peut être complet 

 

Le corps sans désir 

Supporte 

 

La misère de l’esprit 

L’absence de pensée 

 

C’est l’heure de l’exil 

Hors des mots 

 

De l’évaporation 

De toute vie personnelle 


 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

Fontaines D.C., In the modern world (pour Nico)

Hambourg

 Pour écouter In the modern world :

 https://youtu.be/ZJV8dBiW9ec?si=hTCBur2qSS5hcDrN

Fontaines D.C. a annoncé la sortie prochaine (2026) de son cinquième album, qui devrait s’appeler Dopamine Chamber.   

vendredi 14 août 2026

Arthur Rimbaud, Illuminations, Jeunesse, IV

 

Cayu

 

Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi. 

Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud

 

 

Quatrième de couverture 

 

    « Pourquoi, je me le demande, ce culte que je voue à Rimbaud, à l’exclusion de tous autres écrivains ? Je ne suis pas un fervent de l’adolescence, ni ne feins de croire qu’il est aussi grand écrivain que certains que je pourrais nommer. Mais il y a quelque chose en lui qui me touche comme ne peut l’œuvre d’aucun autre. » Tel est l’aveu de Miller au début de cet essai. Pourtant cette découverte, il l’a longtemps différée, se méfiant de ce « mauvais génie ». C’est à Paris en 1932 qu’Anaïs Nin le persuade de surmonter ses réticences et de se plonger dans la lecture du Bateau ivre. Cela bouleverse sa vie. 

    Au-delà de l’affinité troublante, du parallélisme des œuvres, Miller nous convie à une foudroyante leçon de littérature. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud 

Traduit de l’anglais par Frédéric-Jacques Temple 

mardi 11 août 2026

Le whisky ne fait pas un poète (fantaisie)

 

 

 

Le whisky ne fait pas un poète 

Il ne suffit pas d’en ingurgiter beaucoup 

Le capitaine Haddock l’a bien montré 

Son truc à lui pour délirer 

C’était plutôt le rhum de son ancêtre 

Qui le rendait conteur et pirate 

Et le faisait monter sur la table 

À l’abordage ! 

 

Voyageur incrédule 

Je reste sur ma position 

Le whisky ne fait pas un poète 

Mais il est tout naturel d’en savourer un bon 

En écoutant Tom Waits (Asylum Years) 

Et comme à toute règle 

Il y a de notables exceptions  

Même si elles ne me viennent pas 

À l’esprit tout de suite – 

Et c’est plutôt la faute à mon esprit ! 

 

(…) 

 

Le whisky ne produit pas de poètes 

C’est un breuvage trop violent 

Au mieux il donne des romanciers 

En particulier américains 

Dont les pages sentent 

La tourbe la folie et la sueur 

 

Enfin trêve de bavardages 

Et de propos pédants 

Le whisky ne fait pas un poète 

Et l’important est de ne devenir 

Ni une loque 

Ni une épave – 

 

Je dis épave dans un sens concret 

À l’aube au réveil 

Je laisse à d’autres 

La dernière image cliché 

De la chaloupe abandonnée 

Dans un bras mort de mer ! 

 

 

    Asylum Years est une compilation de chansons de Tom Waits publiée en 1986. Quatorze titres, soixante-dix minutes : une pure merveille, un vrai voyage. Parfois les meilleurs albums, ceux vers lesquels on revient toujours, ne sont que de simples compilations, dont on ne veut pas savoir à quels impératifs économiques, quelles demandes expresses ou volonté de bilan, elles ont obéi ! Asylum Years — De l’inaugural Closing Time (1973) à Heartattack and Vine (1980), en passant par Blue Valentine (1978). Quel beau trajet, quelle belle errance ! Frédéric Perrot. 

 

    Pour écouter Martha (1973)

 

         https://youtu.be/4ySwpZdIRyg?si=pmM1w1M6ZN2cRAwt

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne (deux extraits)

 

 

« Il est certain que j’ai trop douté de moi, jusqu’ici. Le doute de soi n’est pas l’humilité, je crois même qu’il est parfois la forme la plus exaltée, presque délirante de l’orgueil, une sorte de férocité jalouse qui fait se retourner un malheureux contre-lui-même, pour se dévorer. Le secret de l’enfer doit être là. 

        Qu’il y ait en moi le germe d’un grand orgueil, je le crains. Voilà longtemps que l’indifférence que je sens pour ce qu’on est convenu d’appeler les vanités de ce monde m’inspire plus de méfiance que de contentement. Je me dis qu’il y a quelque chose de trouble dans l’espèce de dégoût insurmontable que j’éprouve pour ma ridicule personne. Le peu de soin que je prends de moi, la gaucherie naturelle contre laquelle je ne lutte plus, et jusqu’au plaisir que je trouve à certaines petites injustices qu’on me fait – plus brûlantes d’ailleurs que beaucoup d’autres – ne cachent-ils pas une déception dont la cause, au regard de Dieu, n’est pas pure ? Certes, tout cela m’entretient, vaille que vaille, dans des dispositions très passables à l’égard du prochain, car mon premier mouvement est de me donner tort, j’entre assez bien dans l’opinion des autres. Mais n’est-il pas vrai que j’y perds, peu à peu, la confiance, l’élan, l’espoir du mieux ? … Ma jeunesse – enfin, ce que j’en ai ! – ne m’appartient pas, ai-je le droit de la tenir sous le boisseau ? Certes, si les paroles de M. Olivier m’ont fait plaisir, elles ne m’ont pas tourné la tête. J’en retiens seulement que je puis emporter du premier coup la sympathie d’êtres qui lui ressemblent, qui me sont supérieurs de tant de manières… N’est-ce pas un signe ? » 

 

        « Je m’étais couché hier soir très sagement. Le sommeil n’a pu venir. J’ai résisté longtemps à la tentation de me lever, de reprendre ce journal encore une fois. Comme il m’est cher ! L’idée même de le laisser ici, pendant une absence pourtant si courte, m’est, à la lettre, insupportable. Je crois que je ne résisterai pas, que je le fourrerai au dernier moment dans mon sac. D’ailleurs il est vrai que les tiroirs ferment mal, qu’une indiscrétion est toujours possible. 

        Hélas ! on croit ne tenir à rien, et l’on s’aperçoit, un jour, qu’on s’est pris soi-même à son propre jeu, que le plus pauvre des hommes a son trésor caché. Les moins précieux, en apparence, ne sont pas les moins redoutables, au contraire. Il y a certainement quelque chose de maladif dans l’attachement que je porte à ces feuilles. Elles ne m’en ont pas moins été d’un grand secours au moment de l’épreuve, et elles m’apportent aujourd’hui un témoignage très précieux, trop humiliant pour que je m’y complaise, assez précis pour fixer ma pensée. Elles m’ont délivré du rêve. Ce n’est pas rien.  

        Il est possible, probable même, qu’elles me seront inutiles désormais. Dieu me comble de tant de grâces, et si inattendues, si étranges ! Je déborde de confiance et de paix. 

        J’ai mis un fagot dans l’âtre, je le regarde flamber avant d’écrire. Si mes ancêtres ont trop bu et pas assez mangé, ils devaient aussi avoir l’habitude du froid, car j’éprouve toujours devant un grand feu je ne sais quel étonnement stupide d’enfant ou de sauvage. Comme la nuit est calme ! Je sens bien que je ne dormirai plus. »