mercredi 14 octobre 2026

René Char, L'adolescent souffleté

 

René Char

 

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté. 

         Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort. 

 

 

René Char, Les Matinaux (1947-1949) 

Éditions Gallimard, 1950 

vendredi 9 octobre 2026

Une si grande lassitude, Dans les marges du temps



Las si las 

De la laideur des images 

De la bêtise des discours  

Des interventions en temps réel du premier crétin venu sur son réseau social 

Du rire imbécile de l’animateur chargé à la coke 

Du clinquant des lumières des musiques  

Du n’importe quoi  

Du n’importe quoi 

 

Las si las 

De la laideur des images 

De la bêtise des discours 

Des philosophes d’opérette qui jouent aux grands sages  

Des authentiques salauds qui portent leur haine sur leur gueule  

comme une étiquette 

Des demi-penseurs qui arguent d’un vague diplôme pour exprimer  

vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! 

leur mépris de classe 

De la vulgarité publicitaire 

Du bavardage infini  

Des commentaires de commentaires 

Du n’importe quoi  

Du n’importe quoi 

 

Las si las  

De l’horreur des images  

De l’ignominie des discours  

Du cœur pourri des hommes ces singes mal dégrossis 

Des assassins qui ont toujours au moins une bonne raison de tuer  

Des amis de la mort qui veulent planter partout leur drapeau de ténèbres 

 

Las si las  

D’être un témoin impuissant 

De la sauvagerie  

De la bestialité  

De l’oubli des principes  

De la souffrance des innocents  

 

Las si las  

Des minutes de silence  

De la compassion qui ne coûte rien  

Des hymnes des larmes 

Des dessins des bougies  

Des bouquets des fleurs 

 

Mais veille, veille encore ! 

Dans la mesure de tes faibles forces 

À ce que ta fatigue ta lassitude  

Ne deviennent pas  

Désespoir passif  

Dégoût définitif 

 

 

                            Octobre 2023 

 

 

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Le poème a été écrit en octobre 2023, suite à l’assassinat en France d’un second professeur, Dominique Bernard, et à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre. Comme on sait ce qu’a été la réponse, la riposte du gouvernement israélien depuis, lassitude semble un mot bien faible… 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

mercredi 7 octobre 2026

Pierre Louis Aouston, La confrérie des en-dehors (extrait)

 

 

« Je les entends, un soulagement ! Un bien-être m’envahit, je me sens si bien à cet instant, le plus souvent je ne fais pas attention. Mais ce jour-là, elles me sont tombées dessus, les cloches sonnent dans mes oreilles, je ne sais pas où est l’église ou la cathédrale mais la musique d’une église invisible me caresse les oreilles, c’est une belle musique si familière, elle me rend fort et détendu, mon corps respire plus fort, prend de la force et se détend, les cloches sonnent, un opéra pour moi, un véritable opéra flamboyant, une sonorisation si familière qu’elle représente pour moi une sirène qui me ramène dans les terres que j’ai aimées, parce que ce monde d’aujourd’hui n’est plus le mien, j’en ai déjà parlé, je me répète mais je le sens, jusqu’à mon corps profond, un homme étranger avec un corps différent, des vêtements différents, une gestuelle différente, un être d’un autre monde. Les cloches, le temps d’un instant, me ramènent sur ces terres, les miennes, celles de ma France où j’étais à ma place, oui, j’avais une place pour moi, sur ces terres d’hier. Aujourd’hui je suis devenu un invisible, un incompris, un indésirable si souvent, rien n’y fait, ce monde-là n’est pas le mien, c’est devenu une évidence, j’ai mis du temps pour le comprendre, je vous assure, oui, il m’a fallu du temps pour ouvrir les yeux devant une lucidité qui était, en fait, là, depuis un long moment, un regard qui s’est aiguisé progressivement. » 

 

Pierre Louis Aouston, La confrérie des en-dehors 

Éditions Astérion, 2026 

lundi 5 octobre 2026

Un automne avec Luz (pour René)

 


Luz – Despentes, Vernon Subutex, Première partie (Éditions Albin Michel, 2020) 

Luz, Un diamant dans les gravats (Éditions Stock, 2026) 

vendredi 2 octobre 2026

Pulp, David's last Summer

 

Pour David H, 

 

« David's last Summer », qui se prête à au moins deux interprétations, un récit sur la fin de l’insouciance, le morceau commençant comme de la joyeuse disco, et quelque chose de plus sombre, de plus tourmenté, de plus tragique – la chanson est-elle l’histoire de la mort de David ? – est le dernier morceau de l’album His‘n’Hers (1994) 

 

Pour écouter David’s last Summer :  

https://youtu.be/u_UZwDYbJ-I?si=OqRupAqWvEXjp07E 

László Krasznahorkai, Le Dernier Loup (pour Ana)

 

 

Quatrième de couverture 

 

    Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur. Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois… 
    Le Dernier Loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si grand nombre de pages. Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final. 

 

László Krasznahorkai, Le Dernier Loup 

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly