lundi 26 septembre 2022

Nous ne laisserons pas la tristesse nous submerger (pour Valentine)

 

Si tu veux être un esprit libre,

Garde-toi de te pencher

Sur les remugles du passé.

Disperse la paille de tes fictions,

 

Et convaincs-toi que jamais 

Ta vie ne fut si malheureuse

Qu’une mémoire fallacieuse

Te le laisse croire !

 

Puis déchire la toile en trompe-l’œil

Des désirs sans lendemain,

Des espoirs déçus,

Des souvenirs paralysants.

 

Si tu veux être un esprit libre –

Même pour un court instant ! –

Oublie ta peur, rejette l’angoisse

Comme un papier qu’on froisse,

 

Et même plongé dans les ténèbres, 

Somnambule et trébuchant,

Reste fidèle à la lumière :

Vois ! rien n’égale la beauté du jour qui point

 

                       

                                                           Frédéric Perrot

mardi 20 septembre 2022

Promenade sentimentale (un poème de Paul Verlaine)

 



Le couchant dardait ses rayons suprêmes

Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;

Les grands nénuphars, entre les roseaux

Tristement luisaient sur les calmes eaux.

Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie

Au long de l’étang, parmi la saulaie

Où la brume vague évoquait un grand

Fantôme laiteux se désespérant

Et pleurant avec la voix des sarcelles

Qui se rappelaient en battant des ailes

Parmi la saulaie où j’errais tout seul

Promenant ma plaie ; et l’épais linceul

Des ténèbres vint noyer les suprêmes

Rayons du couchant dans ces ondes blêmes

Et des nénuphars, parmi les roseaux,

Des grands nénuphars sur les calmes eaux.  

mercredi 14 septembre 2022

Les Chants d'Omar Khayam (extraits)


 

8

L’Océan de la vie a surgi en secret,

La perle du savoir, nul n’a pu la forer.

Chacun va divaguant, poursuivant sa chimère,

Personne cependant n’a pu dire le vrai.

 

10

De la ronde éternelle, arrivée et départ,

Le début et la fin échappent au regard.

D’où venons-nous, où allons-nous ? Jamais personne

N’a dit la vérité là-dessus nulle part.

 

20

Si tu passas tes jours auprès de ton amie,

Si tu fis des plaisirs ton étude suivie,

La mort viendra pourtant. Le passé fut un rêve

Que tu continuas durant toute ta vie.

 

25

Si, de cet univers, j’étais le Dieu puissant,

Comme je l’enverrais tout entier au néant

Et le rebâtirais, afin que l’homme libre

Y puisse de bonheur trouver tout son content !

 

32

Mon cœur, puisque ce monde est une illusion,

Pourquoi t’humilier de tant de passion ?

Aie foi dans ton destin, supporte ta souffrance.

Tout est écrit : pour toi, nulle autre version.

 

34

Le bien, le mal qui sont au fond de l’être humain,

La tristesse et la joie qu’apporte le destin,

Accepte-les, sans disputer contre la Roue

Qui ne sait raisonner que mille fois moins bien.

 

35

Le jour de ma jeunesse, hélas, s’est écoulé,

Le frais printemps de l’existence est envolé

Et je n’ai pas compris, ce bel air de jeunesse,

Quand il était venu, quand il s’en est allé.

 

36

J’ai maintenant perdu le fruit de mon effort.

Oh ! que de cœurs brisés à l’heure de la mort !

Et nul n’est revenu de là-bas pour me dire

Des voyageurs partis ce que devint le sort.


51

Quand nous n’y serons plus, le monde sera là ;

Nulle trace de nous alors ne restera.

Ce monde où nous n’avions, avant, pas d’existence,

Tout pareil, après nous, il se conservera. 

 

56

Ce palais qui dressait jusqu’aux cieux ses tourelles,

Qui paraissait des rois la demeure éternelle,

J’entendais une voix sur ses créneaux brisés :

« Où, où est tout cela » disait la tourterelle.  

 

61

Le nuage a versé ses pleurs sur le verger.

Vivre sans le vin rose, il n’y faut pas songer.

Nos yeux voient ce champ vert ; demain, quelles prunelles

Verront de nos corps morts l’herbe verte émerger ?

 

75

J’ai pour foi la gaîté, la vermeille boisson,

Croire ou ne croire pas, c’est ma religion.

« Quelle est ta dot, ma fiancée ? », disais-je au Monde.

« La gaîté de ton cœur. » est ce qu’elle répond.

 

86

Le Cheikh a dit à une fille : « Tu es ivre,

On voit à chaque instant un autre homme te suivre. »

« Cheikh, c’est vrai, dit la fille, et je fais tout cela,

Mais toi-même, vis-tu comme tu devrais vivre ? »

 

93

Puisqu’il n’est pas pour nous de place dans ce monde,

Manquer d’amour, de vin, serait erreur profonde.

S’il fut ou non créé, pourquoi t’en soucier ?

Mort, qu’importe sur quoi cet univers se fonde !

 

104

Je vis un libertin couché sur le gazon,

Niant Islam, péché, monde, religion,

Justice et vérité, la loi, la certitude…

Qui dans ce monde ou l’autre aurait un tel aplomb ?

 

108

De croire à blasphémer qu’y a-t-il ? Un soupir.

Entre la certitude et le doute ? Un soupir.

Ce précieux soupir, tires-en jouissance,

Car notre vie aussi s’achève en un soupir.


111

La lune a déchiré la robe de la nuit.

Bois du vin maintenant : cela seul réjouit.

Profite du bonheur ; bientôt le clair de lune

Sur notre tombe à tous rayonnera sans bruit.

 

117

Buvons ce vin de rose à l’heure où naît l’aurore

Et brisons ce cristal du bien, du mal, encore.

Quittant nos vieux espoirs, caressons seulement,

Belles, vos longs cheveux et la harpe sonore.

 

119

Au temps des fleurs, au bord d’une rivière assis

Près de jeunes beautés, dans l’ombre d’un taillis,

Nous, buveurs matinaux qu’on nous porte nos coupes,

Nous qui ne cherchons pas mosquée ou paradis.

 

125

Pourquoi scruter ainsi cette voûte insondable ?

Bois gaîment pour passer ce temps impitoyable.

Lorsque viendra ton tour, tu ne te plaindras pas,

Car chacun doit goûter la coupe inévitable.

 

143

Veux-tu en égoïste ainsi vivre sans cesse,

Méditer l’être ou le néant ? Vaine sagesse !

Bois du vin : il vaut mieux consacrer cette vie

Porteuse de chagrin au sommeil, à l’ivresse.

 

 

 

Sadegh Hedayat

Les Chants d’Omar Khayam

Edition critique

Traduit du persan par M.F. Farzaneh et J. Malaplate.


Quatrain 56

vendredi 9 septembre 2022

Vivre, c'est être un autre (Fernando Pessoa)

 

Vivre, c’est être un autre. Et sentir n’est pas possible si l’on sent aujourd’hui comme on l’a senti hier : sentir aujourd’hui la même chose qu’hier, cela n’est pas sentir – c’est se souvenir aujourd’hui de ce qu’on a ressenti hier, c’est être aujourd’hui le vivant cadavre de ce qui fut hier la vie, désormais perdue.

Tout effacer sur le tableau, du jour au lendemain, se retrouver neuf à chaque aurore, dans une revirginité perpétuelle de l’émotion – voilà, et voilà seulement ce qu’il vaut la peine d’être, ou d’avoir, pour être ou avoir ce qu’imparfaitement nous sommes.

Cette aurore est la première du monde. Jamais encore cette teinte rose, virant délicatement vers le jaune, puis un blanc chaud, ne s’est ainsi posée sur ce visage que les maisons des pentes ouest, avec leurs vitres comme des milliers d’yeux, offrent au silence qui s’en vient dans la lumière naissante. Jamais encore une telle heure n’a existé, ni cette lumière, ni cet être qui est le mien. Ce qui sera demain sera autre, et ce que je verrai sera vu par des yeux recomposés, emplis d’une vision nouvelle. 

Collines escarpées de la ville ! Vastes architectures que les flancs abrupts retiennent et amplifient, étagements d’édifices diversement amoncelés, que la lumière entretisse d’ombres et de taches brulées – vous n’êtes aujourd’hui, vous n’êtes moi que parce que je vous vois, et je vous aime, voyageur penché sur le bastingage, comme un navire en mer croise un autre navire, laissant sur son passage des regrets inconnus.

 

Quatrième de couverture

 

Le Livre de L’Intranquillité est le journal intime que Pessoa a tenu pendant presque toute sa vie, en l’attribuant à un modeste employé de bureau de Lisbonne, Bernardo Soares. Incapable d’action sur les choses et d’échange avec les êtres, reclus en littérature, s’analysant avec passion, cultivant systématiquement le pouvoir de son imagination, il se construit un univers personnel vertigineusement irréel, et pourtant plus vrai en un sens que le monde réel.

 

 

Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité

Traduit du portugais par Françoise Laye

Présenté par Edouardo Lourenço et Antonio Tabucchi

Christian Bourgois Editeur



lundi 5 septembre 2022

Un poème de Marc Syren (pour Marie)


 

Le crépuscule descend sur la ville deviens ce que tu es dit le philosophe qu’ai je à ajouter sinon que la tendresse est la mère de la merveille halte au formatage et à l’inertie tout est une question de pulsation écoutez les cuivres et les cymbales jamais sur terre nous n’aurons de plus belle harmonie alors le polygraphe que je suis se baigne dans la fontaine de la joie alors le solaire vient accoster mon bastingage pour révéler aux plus timorés le plain-pied de la jouvence alors je me transforme grâce à la salsa de la pépite et grâce au panache de la traversée vous ai je dit que nous sommes tous des durs à cuire nous qui soit à l’enclume soit à l’abat-jour veillons à la fraîcheur initiale et à la fraternité du désir n’ai je pas lu quelque part que la radicalité défie les échéances pour ne faire qu’un avec la liberté immédiate je vous le répète l’amour du grand large permet l’adresse et le tutoiement j’ai rentré le bois mort pour l’hiver je chante autour de l’âtre personne n’est venu assister à cette éclaircie tant pis cela sera pour moi quand même la source d’un contentement ne rien thésauriser mais faire lever la pâte là où l’âme commence sa forge mais incendier tous les privilèges rassembler les roses rouges et sortir bras nus dans la lumière de l’aube renouvelée.



 

Le poème est extrait de En construisant des cabanes pour les oiseaux de Marc Syren. Editions Lieux-Dits, 2006. Publié également aux éditions de La Bartavelle et du Contentieux, organisateur des soirées Poésies du FEC de Strasbourg, Marc Syren est mort en janvier 2020.

 

Pour lire l’hommage de Mathieu Jung à Marc Syren :


https://poezibao.typepad.com/poezibao/2020/01/disparition-marc-syren-un-hommage-de-mathieu-jung.html


mercredi 31 août 2022

La vérité d'un être est plus à l'os (publication dans le numéro 76 de la revue Lichen, septembre 2022)

 

Silence oubli néant

Ce qui nous attend

N’est guère excitant

 

L’ironie est un réflexe

Un mouvement de recul

Qui disqualifie par avance

Toute tentative d’expérience

 

Stupide intelligence

Qui rime avec prudence

Nous pourrons nous en vouloir

De n’avoir jamais rien osé

 

La vérité d’un être est plus à l’os

Continuons de forer

Car peut-être faut-il soi-même s’opérer

Pour acquérir la connaissance

 

 

 

Pour aller lire la revue d’Elisée Bec : http://lichen-poesie.blogspot.com/

Her world collapsed early Sunday morning/She got up from the kitchen table/Folded the newspaper and silenced the radio (REM)

 « Her world collapsed early Sunday morning/She got up from the kitchen table/Folded the newspaper and silenced the radio » (REM). Le texte dans son ensemble est énigmatique, livré à l’interprétation, c’est un récit fait d’une voix impersonnelle, une petite scène dans un appartement, une mère et son enfant. La phrase d’entame donne le ton. Le monde de la mère s’est écroulé, effondré tôt un dimanche matin. Solitude domestique. Peut-être que la folie rôde dans cet appartement silencieux… Le récit glisse d’ailleurs au bout de quelques lignes :  « ces créatures » – étrange démonstratif, on ne sait ce qu’elles désignent –  « ont sauté les barricades et se sont dirigées vers la mer ». Serait-ce une image personnelle d’un événement extérieur dont elle aurait pris connaissance ou tout à fait autre chose ? Question qui reste sans réponse ! Mais la mère semble en éprouver une forme de soulagement et de réconfort : elle commence « à respirer », « respirer à la pensée d’une telle liberté ». Elle se lève et chuchote à son enfant  le simple verbe qui donne son titre à la chanson : « belong ». Michael Stipe a souvent dit que la chanson n’est absolument pas le récit d’un horrible suicide à deux, même si la mère ouvre « la fenêtre », avec l’enfant serré contre elle… Elle lui répète seulement « avec calme, calme » : « belong… ». Après plus de trente ans (1991), le son demeure bon, excellent : c’est une pop-song, peut-être un souvenir du Velvet Underground (Sunday Morning, les chansons narratives de Lou Reed) où les chœurs remarquables contrebalancent l’impassibilité apparente du conteur…

 

Pour écouter Belong : https://youtu.be/UOtcV_6wfxQ