jeudi 29 octobre 2026

Arthur Rimbaud, Les poètes de sept ans

 

Verlaine et Rimbaud à Londres en 1872 (dessin de Félix Régamey)

 

Et la Mère, fermant le livre du devoir, 

S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, 

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences 

L’âme de son enfant livrée aux répugnances. 

 

Tout le jour il suait d’obéissance ; très 
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits, 
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. 
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, 
En passant il tirait la langue, les deux poings 
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. 
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe 
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, 
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été 
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté 
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines : 
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. 

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet 
Derrière la maison, en hiver, s’illunait, 
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne 
Et pour des visions écrasant son œil darne, 
Il écoutait grouiller les galeux espaliers. 
Pitié ! ces enfants seuls étaient ses familiers 
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, 
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue 
Sous des habits puant la foire et tout vieillots, 
Conversaient avec la douceur des idiots ! 
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes, 
Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes, 
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement. 
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment ! 

 

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie 
Du grand désert, où luit la Liberté ravie, 
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait 
De journaux illustrés où, rouge, il regardait 
Des Espagnoles rire et des Italiennes. 
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, 
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté, 
La petite brutale, et qu’elle avait sauté, 
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, 
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, 
Car elle ne portait jamais de pantalons ; 
– Et, par elle meurtri des poings et des talons, 
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. 

 

Il craignait les blafards dimanches de décembre, 
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, 
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; 
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve. 
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve, 
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg 
Où les crieurs, en trois roulements de tambour, 
Font autour des édits rire et gronder les foules. 
– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles 
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or, 
Font leur remuement calme et prennent leur essor ! 

 

Et comme il savourait surtout les sombres choses, 
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, 
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité, 
Il lisait son roman sans cesse médité, 
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, 
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, 
Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! 
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier, 
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile 
Écrue, et pressentant violemment la voile ! 

 

 

                                        26 mai 1871 

 

        Poème dit par Alexandre pour lancer la soirée poésie au Divanoo (mardi 27 octobre 2026) 

samedi 24 octobre 2026

Sabotage personnel (chanson, pour François)

 

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Sabotage personnel 

 

Comme si je me lançais moi-même 

Des chaises dans les jambes 

 

Quel manque de caractère 

Je dois être timide 

  

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Sabotage personnel 

 

Comme si je me prenais 

Moi-même dans mon lasso 

 

Je dois être stupide 

Manquer de caractère 

  

Être l’ombre d’une ombre 

Sans même savoir pourquoi  

 

Depuis combien de temps 

Je ne crois plus en moi 

 

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Je me sabote moi-même 

 

 

                                Frédéric Perrot  

Gaston Lagaffe, Des boum et des paf (pour Arthur)

 

mercredi 21 octobre 2026

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge (début du roman, pour Florian)


11 septembre, rue Toullier 

 

    Ainsi donc, c’est ici que viennent les gens pour y vivre ? Je penserais plutôt que c’est un endroit pour y mourir. Je suis sorti. J’ai vu des hôpitaux. J’ai vu un homme tituber, puis tomber à la renverse. Les gens se sont attroupés autour de lui, cela m’a épargné la vue du reste. J’ai vu une femme enceinte. Elle se traînait péniblement le long d’un mur haut et chaud, qu’elle tâtait quelquefois de la main, comme pour se convaincre qu’il était toujours là. Oui, il était toujours là. Derrière ? Je cherchai sur mon plan : Maison d’Accouchement. Bon. On va la délivrer — ce sont des choses qu’on sait faire. Plus loin, rue Saint-Jacques, un grand bâtiment avec un dôme. Le plan m’indique : Val-de-Grâce, Hôpital militaire. Je n’avais pas absolument besoin de savoir cela, mais cela ne fait rien. La rue commençait de toutes parts à sentir. Cela sentait, dans la mesure où on pouvait le discerner, l’iodoforme, la graisse de pommes frites, la peur. Toutes les villes sentent, l’été. Puis, j’ai vu une étrange maison, qui n’était pas indiquée sur le plan, mais on pouvait distinguer au-dessus de la porte en caractères encore assez lisibles : Asile de nuit. Les prix étaient affichés à côté de l’entrée. Je les ai lus. Ce n’était pas cher. 

    Et quoi d’autre encore ? Un bébé dans une voiture d’enfants à l’arrêt ; il était gros, verdâtre, on voyait nettement qu’il avait une éruption sur le front. Elle était manifestement en voie de guérison et ne faisait pas mal. L’enfant dormait, la bouche ouverte, respirant l’iodoforme, les pommes frites, la peur. C’était comme cela. L’essentiel était de vivre. C’était l’essentiel. 

 

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge 

Traduction de Claude David 

Si vous saviez, pour Samuel Paty, Dans les marges du temps


 

Si vous saviez tous les discours pompeux  

Auxquels votre ignoble mort a donné lieu,  

 

Combien nombreux se sont réjouis  

Arguant que vous l’aviez bien cherché,  

 

Si vous saviez que vous avez eu droit  

Aux hommages de la nation reconnaissante  

 

Et combien ces hommages ont été bâclés, 

 

Que votre nom est devenu pour les uns un totem 

Et un sujet de querelles sur les funestes réseaux  

 

Où d’autres déjà sont menacés –  

 

Si vous saviez tout cela, 

Que pourriez-vous dire ?  

 

Je n’aurai pas l’indécence de parler à votre place. 

 

 

    Samuel Paty a été sauvagement assassiné le 16 octobre 2020. Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot