mardi 18 août 2026

Guy Debord et Raoul Vaneigem (pour Valentine)

 

Guy Debord et Raoul Vaneigem en 1962

 

« À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. » (Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni) 

 

            Cette phrase reprise par Patrick Modiano en exergue de son roman Dans le café de la jeunesse perdue (2007), est un « détournement » des deux premiers vers de la Divine Comédie de Dante. 

 

               Photographie : Guy Debord, Œuvres, Quarto Gallimard, p.680 

lundi 17 août 2026

Les beautés inéprouvées

 

Tous ces périls nés de la dépravation — Une folie de destruction sans précédent s’est emparée des esprits. Quel beau monde que cet étouffoir, où l’ignominie et le cynisme règnent sans partage. Maudits prédateurs ! Guerriers millénaristes sans honneur ! L’inepte morale chrétienne nous laisse entendre que tous ces vautours et charognards ne l’emporteront pas au paradis : la belle affaire ! Où a-t-on vu même une fois de tels brigands punis ? D’autant qu’ils travaillent, ils travaillent à leur propre immortalité ! Il est vrai que lorsqu’on est si riche et si puissant, l’idée de devoir mourir comme un vulgaire péquin est un brin déplaisante. La mort est trop démocratique pour ces grands seigneurs et ils travaillent donc à l’abolir, pour eux seuls évidemment : charité bien ordonnée commence par soi-même ! Du fond de mon trou, je leur souhaite d’échouer dans les plus immenses largeurs et qu’ils aillent pourrir parmi les dernières fleurs, ultimes traces du paradis terrestre et de l’Éden… 

 

Les beautés inéprouvées — Les beautés inéprouvées se pressent de toutes parts. Absurde regard toujours tourné vers l’intérieur, et pour tout dire tombé à l’intérieur, comme dans un trou sordide et sans fond. Même inconsciente, quelle habitude malsaine ! L’intériorité est une sinistre plaisanterie, un piège… Creuser, descendre, creuser, pour découvrir au mieux de rebutantes nécropoles : on ne m’y reprendra plus ! J’aurai les yeux ouverts, comme le poète j’apprendrai à voir — Et je ferai miennes toutes ces beautés inéprouvées ! 

 

                                                                        Frédéric Perrot 

Poésie interrompue, Dans les marges du temps

 

Retour à la saison sèche 

À la prose des jours 

 

Dont les noces avec la lumière 

Ont été rompues 

 

L’été l’abrutissement 

Peut être complet 

 

Le corps sans désir 

Supporte 

 

La misère de l’esprit 

L’absence de pensée 

 

C’est l’heure de l’exil 

Hors des mots 

 

De l’évaporation 

De toute vie personnelle 


 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

Fontaines D.C., In the modern world (pour Nico)

Hambourg

 Pour écouter In the modern world :

 https://youtu.be/ZJV8dBiW9ec?si=hTCBur2qSS5hcDrN

Fontaines D.C. a annoncé la sortie prochaine (2026) de son cinquième album, qui devrait s’appeler Dopamine Chamber.  

18 août. Ces jeunes gens pressés, Fontaines D.C., ont confirmé le nom de leur nouvel album, Dopamine Chamber et précisé sa date de sortie : 16 octobre 2026. 

vendredi 14 août 2026

Arthur Rimbaud, Illuminations, Jeunesse, IV

 

Cayu

 

Tu en es encore à la tentation d’Antoine. L’ébat du zèle écourté, les tics d’orgueil puéril, l’affaissement et l’effroi. 

Mais tu te mettras à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s’émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s’offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d’anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud

 

 

Quatrième de couverture 

 

    « Pourquoi, je me le demande, ce culte que je voue à Rimbaud, à l’exclusion de tous autres écrivains ? Je ne suis pas un fervent de l’adolescence, ni ne feins de croire qu’il est aussi grand écrivain que certains que je pourrais nommer. Mais il y a quelque chose en lui qui me touche comme ne peut l’œuvre d’aucun autre. » Tel est l’aveu de Miller au début de cet essai. Pourtant cette découverte, il l’a longtemps différée, se méfiant de ce « mauvais génie ». C’est à Paris en 1932 qu’Anaïs Nin le persuade de surmonter ses réticences et de se plonger dans la lecture du Bateau ivre. Cela bouleverse sa vie. 

    Au-delà de l’affinité troublante, du parallélisme des œuvres, Miller nous convie à une foudroyante leçon de littérature. 

 

Henry Miller, Le Temps des assassins, Essai sur Rimbaud 

Traduit de l’anglais par Frédéric-Jacques Temple 

mardi 11 août 2026

Le whisky ne fait pas un poète (fantaisie)

 

 

 

Le whisky ne fait pas un poète 

Il ne suffit pas d’en ingurgiter beaucoup 

Le capitaine Haddock l’a bien montré 

Son truc à lui pour délirer 

C’était plutôt le rhum de son ancêtre 

Qui le rendait conteur et pirate 

Et le faisait monter sur la table 

À l’abordage ! 

 

Voyageur incrédule 

Je reste sur ma position 

Le whisky ne fait pas un poète 

Mais il est tout naturel d’en savourer un bon 

En écoutant Tom Waits (Asylum Years) 

Et comme à toute règle 

Il y a de notables exceptions  

Même si elles ne me viennent pas 

À l’esprit tout de suite – 

Et c’est plutôt la faute à mon esprit ! 

 

(…) 

 

Le whisky ne produit pas de poètes 

C’est un breuvage trop violent 

Au mieux il donne des romanciers 

En particulier américains 

Dont les pages sentent 

La tourbe la folie et la sueur 

 

Enfin trêve de bavardages 

Et de propos pédants 

Le whisky ne fait pas un poète 

Et l’important est de ne devenir 

Ni une loque 

Ni une épave – 

 

Je dis épave dans un sens concret 

À l’aube au réveil 

Je laisse à d’autres 

La dernière image cliché 

De la chaloupe abandonnée 

Dans un bras mort de mer ! 

 

 

    Asylum Years est une compilation de chansons de Tom Waits publiée en 1986. Quatorze titres, soixante-dix minutes : une pure merveille, un vrai voyage. Parfois les meilleurs albums, ceux vers lesquels on revient toujours, ne sont que de simples compilations, dont on ne veut pas savoir à quels impératifs économiques, quelles demandes expresses ou volonté de bilan, elles ont obéi ! Asylum Years — De l’inaugural Closing Time (1973) à Heartattack and Vine (1980), en passant par Blue Valentine (1978). Quel beau trajet, quelle belle errance ! Frédéric Perrot. 

 

    Pour écouter Martha (1973)

 

         https://youtu.be/4ySwpZdIRyg?si=pmM1w1M6ZN2cRAwt