« Il
est certain que j’ai trop douté de moi, jusqu’ici. Le doute de soi
n’est pas l’humilité, je crois même qu’il est parfois la forme la plus
exaltée, presque délirante de l’orgueil, une sorte de férocité jalouse
qui fait se retourner un malheureux contre-lui-même, pour se dévorer. Le
secret de l’enfer doit être là.
Qu’il
y ait en moi le germe d’un grand orgueil, je le crains. Voilà longtemps
que l’indifférence que je sens pour ce qu’on est convenu d’appeler les
vanités de ce monde m’inspire plus de méfiance que de contentement. Je
me dis qu’il y a quelque chose de trouble dans l’espèce de dégoût
insurmontable que j’éprouve pour ma ridicule personne. Le peu de soin
que je prends de moi, la gaucherie naturelle contre laquelle je ne lutte
plus, et jusqu’au plaisir que je trouve à certaines petites injustices
qu’on me fait – plus brûlantes d’ailleurs que beaucoup d’autres – ne
cachent-ils pas une déception dont la cause, au regard de Dieu, n’est
pas pure ? Certes, tout cela m’entretient, vaille que vaille, dans des
dispositions très passables à l’égard du prochain, car mon premier
mouvement est de me donner tort, j’entre assez bien dans l’opinion des
autres. Mais n’est-il pas vrai que j’y perds, peu à peu, la confiance,
l’élan, l’espoir du mieux ? …
Ma jeunesse – enfin, ce que j’en ai ! – ne m’appartient pas, ai-je le
droit de la tenir sous le boisseau ? Certes, si les paroles de M.
Olivier m’ont fait plaisir, elles ne m’ont pas tourné la tête. J’en
retiens seulement que je puis emporter du premier coup la sympathie
d’êtres qui lui ressemblent, qui me sont supérieurs de tant de manières…
N’est-ce pas un signe ? »
« Je
m’étais couché hier soir très sagement. Le sommeil n’a pu venir. J’ai
résisté longtemps à la tentation de me lever, de reprendre ce journal
encore une fois. Comme il m’est cher ! L’idée même de le laisser ici,
pendant une absence pourtant si courte, m’est, à la lettre,
insupportable. Je crois que je ne résisterai pas, que je le fourrerai au
dernier moment dans mon sac. D’ailleurs il est vrai que les tiroirs
ferment mal, qu’une indiscrétion est toujours possible.
Hélas !
on croit ne tenir à rien, et l’on s’aperçoit, un jour, qu’on s’est pris
soi-même à son propre jeu, que le plus pauvre des hommes a son trésor
caché. Les moins précieux, en apparence, ne sont pas les moins
redoutables, au contraire. Il y a certainement quelque chose de maladif
dans l’attachement que je porte à ces feuilles. Elles ne m’en ont pas
moins été d’un grand secours au moment de l’épreuve, et elles
m’apportent aujourd’hui un témoignage très précieux, trop humiliant pour
que je m’y complaise, assez précis pour fixer ma pensée. Elles m’ont
délivré du rêve. Ce n’est pas rien.
Il
est possible, probable même, qu’elles me seront inutiles désormais.
Dieu me comble de tant de grâces, et si inattendues, si étranges ! Je
déborde de confiance et de paix.
J’ai
mis un fagot dans l’âtre, je le regarde flamber avant d’écrire. Si mes
ancêtres ont trop bu et pas assez mangé, ils devaient aussi avoir
l’habitude du froid, car j’éprouve toujours devant un grand feu je ne
sais quel étonnement stupide d’enfant ou de sauvage. Comme la nuit est
calme ! Je sens bien que je ne dormirai plus. »