jeudi 15 octobre 2026

Paralysie volontaire

 

Paralysie volontaire – « Ce n’est pas paresse de ma part, c’est une décision que j’ai longuement mûrie, avec cette espèce d’énergie qui est propre aux esclaves, je commence par une citation, au cas où, cela donne une certaine assise, et cela non plus n’est pas paresse de ma part, je ne cherche pas à faire de l’épate-bourgeois ou de l’ironie, c’est une décision que j’ai longuement mûrie, si longuement mûrie que je peux désormais la formuler en des termes qui ne seront pas sujets à caution, en des termes que je dirais même explicites et sans ambiguïtés, abandonnant à l’occasion mon habituel brouillard pour la netteté de l’expression, ce qui me semble régler une fois pour toutes l’hypothèse d’une éventuelle paresse de ma part, netteté de l’expression, clarté du discours, voilà de sages résolutions, se faire comprendre est toujours un mérite pour celui qui écrit, ce n’est pas moi qui le dis vous imaginez bien, il ne s’agirait pas d’abuser des citations, si cela donne une certaine solidité à un ensemble pour le reste friable, il ne s’agirait pas d’en abuser, cela pourrait lasser la patience du lecteur et le laisser imaginer qu’on se paie sa tête, qu’on le prend de haut, qu’on fait le malin et de l’épate-bourgeois, ou pire encore de l’ironie, or ce n’est pas du tout le cas, je ne prends personne de haut, les bourgeois m’indiffèrent trop pour vouloir les épater et j’essaie de ne plus céder au démon de l’ironie, ah démon ! c’est vite dit, une image d’un goût douteux, qui sent trop ses ténèbres, il faut se méfier de son propre obscurantisme, atavique, personnel, du brouillard qui sans cesse revient sans qu’on s’en rende compte, clarté du discours, netteté de l’expression, il ne s’agirait pas d’oublier ses sages résolutions aussitôt que formulées, se faire comprendre est toujours un mérite, et si je me répète, si je me répète même terriblement, cela semble inévitable, puisqu’après mûre réflexion, j’ai choisi la paralysie volontaire et une ribambelle de mots muets, l’armure amère, sans larmes me taire, murmure amer me terre, mine, rai de lumière, enfoui, enfoui, enfoui… » 

 

                                                                                13 octobre 2026 

 

                                                                                                Frédéric Perrot 

 

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    L’énergie des esclaves est le titre d’un recueil de poèmes de Leonard Cohen (1974)

 

    « … et se faire comprendre est toujours un mérite, pour celui qui écrit. » (Guy Debord, Panégyrique) 

mercredi 14 octobre 2026

René Char, L'adolescent souffleté

 

René Char

 

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté. 

         Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort. 

 

 

René Char, Les Matinaux (1947-1949) 

Éditions Gallimard, 1950 

vendredi 9 octobre 2026

Une si grande lassitude, Dans les marges du temps



Las si las 

De la laideur des images 

De la bêtise des discours  

Des interventions en temps réel du premier crétin venu sur son réseau social 

Du rire imbécile de l’animateur chargé à la coke 

Du clinquant des lumières des musiques  

Du n’importe quoi  

Du n’importe quoi 

 

Las si las 

De la laideur des images 

De la bêtise des discours 

Des philosophes d’opérette qui jouent aux grands sages  

Des authentiques salauds qui portent leur haine sur leur gueule  

comme une étiquette 

Des demi-penseurs qui arguent d’un vague diplôme pour exprimer  

vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! 

leur mépris de classe 

De la vulgarité publicitaire 

Du bavardage infini  

Des commentaires de commentaires 

Du n’importe quoi  

Du n’importe quoi 

 

Las si las  

De l’horreur des images  

De l’ignominie des discours  

Du cœur pourri des hommes ces singes mal dégrossis 

Des assassins qui ont toujours au moins une bonne raison de tuer  

Des amis de la mort qui veulent planter partout leur drapeau de ténèbres 

 

Las si las  

D’être un témoin impuissant 

De la sauvagerie  

De la bestialité  

De l’oubli des principes  

De la souffrance des innocents  

 

Las si las  

Des minutes de silence  

De la compassion qui ne coûte rien  

Des hymnes des larmes 

Des dessins des bougies  

Des bouquets des fleurs 

 

Mais veille, veille encore ! 

Dans la mesure de tes faibles forces 

À ce que ta fatigue ta lassitude  

Ne deviennent pas  

Désespoir passif  

Dégoût définitif 

 

 

                            Octobre 2023 

 

 

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Le poème a été écrit en octobre 2023, suite à l’assassinat en France d’un second professeur, Dominique Bernard, et à l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre. Comme on sait ce qu’a été la réponse, la riposte du gouvernement israélien depuis, lassitude semble un mot bien faible… 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

mercredi 7 octobre 2026

Pierre Louis Aouston, La confrérie des en-dehors (extrait)

 

 

« Je les entends, un soulagement ! Un bien-être m’envahit, je me sens si bien à cet instant, le plus souvent je ne fais pas attention. Mais ce jour-là, elles me sont tombées dessus, les cloches sonnent dans mes oreilles, je ne sais pas où est l’église ou la cathédrale mais la musique d’une église invisible me caresse les oreilles, c’est une belle musique si familière, elle me rend fort et détendu, mon corps respire plus fort, prend de la force et se détend, les cloches sonnent, un opéra pour moi, un véritable opéra flamboyant, une sonorisation si familière qu’elle représente pour moi une sirène qui me ramène dans les terres que j’ai aimées, parce que ce monde d’aujourd’hui n’est plus le mien, j’en ai déjà parlé, je me répète mais je le sens, jusqu’à mon corps profond, un homme étranger avec un corps différent, des vêtements différents, une gestuelle différente, un être d’un autre monde. Les cloches, le temps d’un instant, me ramènent sur ces terres, les miennes, celles de ma France où j’étais à ma place, oui, j’avais une place pour moi, sur ces terres d’hier. Aujourd’hui je suis devenu un invisible, un incompris, un indésirable si souvent, rien n’y fait, ce monde-là n’est pas le mien, c’est devenu une évidence, j’ai mis du temps pour le comprendre, je vous assure, oui, il m’a fallu du temps pour ouvrir les yeux devant une lucidité qui était, en fait, là, depuis un long moment, un regard qui s’est aiguisé progressivement. » 

 

Pierre Louis Aouston, La confrérie des en-dehors 

Éditions Astérion, 2026 

lundi 5 octobre 2026

Un automne avec Luz (pour René)

 


Luz – Despentes, Vernon Subutex, Première partie (Éditions Albin Michel, 2020) 

Luz, Un diamant dans les gravats (Éditions Stock, 2026) 

vendredi 2 octobre 2026

Pulp, David's last Summer

 

Pour David H, 

 

« David's last Summer », qui se prête à au moins deux interprétations, un récit sur la fin de l’insouciance, le morceau commençant comme de la joyeuse disco, et quelque chose de plus sombre, de plus tourmenté, de plus tragique – la chanson est-elle l’histoire de la mort de David ? – est le dernier morceau de l’album His‘n’Hers (1994) 

 

Pour écouter David’s last Summer :  

https://youtu.be/u_UZwDYbJ-I?si=OqRupAqWvEXjp07E