samedi 31 octobre 2026

Comité invisible, Manuel de survie

 


Présentation 

 

    Survivre à une civilisation déterminée au suicide n’est pas une mince affaire. C’est énorme, une civilisation, et c’est partout. Tout autour de nous et au fond de nous. La tâche serait décourageante s’il y en avait une autre de sensée, et s’il n’était pas question, ici, de guérison. Guérir de l’espoir qu’un changement de régime ou de personnel puisse faire pour nous la révolution que nous ne faisons pas, trancher les liens qui nous enchaînent à ce qui visiblement s’effondre, délaisser le nihilisme, le ricanement et la fausseté de rigueur : comprendre comment diable nous en sommes arrivés là, mettre à jour les stratégies des conducteurs de troupeaux à l’abattoir, mais surtout détailler les contours de l’issue de secours – c’est de tout cela qu’il s’agit dans ce Manuel. Et aussi de détromper les isolés quant à leur solitude. Si l’on ne voit partout plastronner que les connards et les imposteurs, c’est que les êtres de valeur ont tous en commun de répugner à se mettre en avant. S’il semble que la perversion seule ait titre à gouverner, c’est que le goût du pouvoir frappe d’abord ceux qui ont un gouffre au cœur. Nous travaillons à la plus immorale des insurrections : l’insurrection des timides. 

 

Comité invisible, Manuel de survie 

La Fabrique, éditions, 2026 

Éric Vuillard, L’ordre du jour

 

 

Quatrième de couverture 

 

    20 février 1933 : une fin d’après-midi à Berlin, dans les confortables salons du palais du président du Reichstag. Une réunion secrète entre les plus grands industriels allemands et les hauts dignitaires nazis doit sceller le financement de la prochaine campagne électorale. Il y a là le “nirvana de l’industrie et de la finance” : Krupp, Opel, Siemens, Telefunken… De cette scène inaugurale procède un consentement irréversible qui aboutira au pire.  

    Au fil d’un récit intense et sidérant, l’écriture d’Éric Vuillard rend à l’engrenage des faits leur dérisoire et pathétique charge émotionnelle, la fragilité de l’instant. Et derrière les images triomphales de la Wehrmacht se découvrent, aux origines, de vulgaires marchandages, de tristes combinaisons d’intérêt.  

    Cette démonstration magistrale et grinçante doit nous rappeler que, le plus souvent, ce qui semble irrésistible, ce ne sont pas les circonstances, mais nos accommodements et les compromis des puissants. 

 

Éric Vuillard, L’ordre du jour 

(Prix Goncourt, 2017) 

jeudi 29 octobre 2026

Arthur Rimbaud, Les poètes de sept ans

 

Verlaine et Rimbaud à Londres en 1872 (dessin de Félix Régamey)

 

Et la Mère, fermant le livre du devoir, 

S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, 

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences 

L’âme de son enfant livrée aux répugnances. 

 

Tout le jour il suait d’obéissance ; très 
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits, 
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. 
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, 
En passant il tirait la langue, les deux poings 
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. 
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe 
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, 
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été 
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté 
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines : 
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. 

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet 
Derrière la maison, en hiver, s’illunait, 
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne 
Et pour des visions écrasant son œil darne, 
Il écoutait grouiller les galeux espaliers. 
Pitié ! ces enfants seuls étaient ses familiers 
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, 
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue 
Sous des habits puant la foire et tout vieillots, 
Conversaient avec la douceur des idiots ! 
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes, 
Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes, 
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement. 
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment ! 

 

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie 
Du grand désert, où luit la Liberté ravie, 
Forêts, soleils, rios, savanes ! – Il s’aidait 
De journaux illustrés où, rouge, il regardait 
Des Espagnoles rire et des Italiennes. 
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, 
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté, 
La petite brutale, et qu’elle avait sauté, 
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, 
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, 
Car elle ne portait jamais de pantalons ; 
– Et, par elle meurtri des poings et des talons, 
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. 

 

Il craignait les blafards dimanches de décembre, 
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, 
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; 
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve. 
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve, 
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg 
Où les crieurs, en trois roulements de tambour, 
Font autour des édits rire et gronder les foules. 
– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles 
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or, 
Font leur remuement calme et prennent leur essor ! 

 

Et comme il savourait surtout les sombres choses, 
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, 
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité, 
Il lisait son roman sans cesse médité, 
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, 
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, 
Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! 
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier, 
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile 
Écrue, et pressentant violemment la voile ! 

 

 

                                        26 mai 1871 

 

        Poème dit par Alexandre pour lancer la soirée poésie au Divanoo (mardi 27 octobre 2026) 

samedi 24 octobre 2026

Sabotage personnel (chanson, pour François)

 

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Sabotage personnel 

 

Comme si je me lançais moi-même 

Des chaises dans les jambes 

 

Quel manque de caractère 

Je dois être timide 

  

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Sabotage personnel 

 

Comme si je me prenais 

Moi-même dans mon lasso 

 

Je dois être stupide 

Manquer de caractère 

  

Être l’ombre d’une ombre 

Sans même savoir pourquoi  

 

Depuis combien de temps 

Je ne crois plus en moi 

 

Je m’arrête au moment 

Où je m’apprête à vivre 

 

Je ne sais pas pourquoi 

Je me sabote moi-même 

 

 

                                Frédéric Perrot  

Gaston Lagaffe, Des boum et des paf (pour Arthur)

 

mercredi 21 octobre 2026

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge (début du roman, pour Florian)


11 septembre, rue Toullier 

 

    Ainsi donc, c’est ici que viennent les gens pour y vivre ? Je penserais plutôt que c’est un endroit pour y mourir. Je suis sorti. J’ai vu des hôpitaux. J’ai vu un homme tituber, puis tomber à la renverse. Les gens se sont attroupés autour de lui, cela m’a épargné la vue du reste. J’ai vu une femme enceinte. Elle se traînait péniblement le long d’un mur haut et chaud, qu’elle tâtait quelquefois de la main, comme pour se convaincre qu’il était toujours là. Oui, il était toujours là. Derrière ? Je cherchai sur mon plan : Maison d’Accouchement. Bon. On va la délivrer — ce sont des choses qu’on sait faire. Plus loin, rue Saint-Jacques, un grand bâtiment avec un dôme. Le plan m’indique : Val-de-Grâce, Hôpital militaire. Je n’avais pas absolument besoin de savoir cela, mais cela ne fait rien. La rue commençait de toutes parts à sentir. Cela sentait, dans la mesure où on pouvait le discerner, l’iodoforme, la graisse de pommes frites, la peur. Toutes les villes sentent, l’été. Puis, j’ai vu une étrange maison, qui n’était pas indiquée sur le plan, mais on pouvait distinguer au-dessus de la porte en caractères encore assez lisibles : Asile de nuit. Les prix étaient affichés à côté de l’entrée. Je les ai lus. Ce n’était pas cher. 

    Et quoi d’autre encore ? Un bébé dans une voiture d’enfants à l’arrêt ; il était gros, verdâtre, on voyait nettement qu’il avait une éruption sur le front. Elle était manifestement en voie de guérison et ne faisait pas mal. L’enfant dormait, la bouche ouverte, respirant l’iodoforme, les pommes frites, la peur. C’était comme cela. L’essentiel était de vivre. C’était l’essentiel. 

 

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge 

Traduction de Claude David