samedi 1 août 2026

L'exceptionnel est la juste mesure du temps, Dans les marges du temps

 

Paul Valéry, à son bureau, en février 1935

 

Comme disait Paul Valéry, 

 

Je ne suis pas une tireuse de cartes, 

Et de l’avenir je ne sais rien. 

 

Mais on peut l’imaginer,  

Ce n’est pas rassurant. 

 

Ils nous diront sans doute ensuite :  

L’exceptionnel est la juste mesure du temps. 

 

Ce qui a valu une fois vaudra dorénavant. 

Habituez-vous à l’état de crise permanent ! 

 

Bien sûr ils ne le diront pas aussi clairement,  

Cela sera juste inscrit dans les lois… 


 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

lundi 27 juillet 2026

Emmanuel Bove, Mes amis (début du roman)

 

 

Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.  

En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou. La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas. 

Le plafond est taché d’humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui ne peut plus servir pend de travers.  

          En m’allongeant, je sens contre la plante des pieds – un peu comme un danseur de corde – les barreaux verticaux du lit-cage. 

          Les habits qui pèsent sur mes mollets, sont plats, tièdes d’un côté seulement. Les lacets de mes souliers n’ont plus de ferrets. 

         Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. 

 

 

    J’ai découvert Emmanuel Bove il y a une trentaine d’années grâce aux Inrockuptibles et aux articles de Gilles Tordjman. Hervé Guibert (1955-1991), comme Peter Handke et Wim Wenders, faisait grand cas d’Emmanuel Bove et en particulier de Mes amis. 

samedi 25 juillet 2026

Emmanuel Bove, Le pressentiment

 

 

« Ç’avait été en 1927 seulement que les faits et gestes de Charles avaient commencé à surprendre la famille Benesteau, le père surtout. Charles était devenu sombre, susceptible, coléreux. » Charles Benesteau a pourtant tout pour être heureux : une belle situation, une femme aimante, une famille, des amis. Mais il décide de changer de vie. Installé dans un quartier populaire de Paris, il s’invente un avenir digne de son idéal… 

 

Emmanuel Bove (1898-1945) a été révélé par Colette qui édita son premier roman, Mes amis. Après-guerre, son œuvre est tombée dans l’oubli, avant de susciter un nouvel engouement en France et en Allemagne, notamment grâce à Peter Handke et Wim Wenders. Le Pressentiment a été adapté au cinéma par Jean-Pierre Darroussin en 2006.  

 

Préface de Marie Darrieussecq 

lundi 20 juillet 2026

Mort programmée, Dans les marges du temps

 

 

Nous contemplons l’esprit lucide 

Ce qui est mort et révolu  

 

Oh que de temps perdu  

À inspecter des caveaux vides 

 

Par goût de l’illusion  

Avec un reste de candeur  

 

Nous souhaiterions que nos vies 

Ne soient qu’une féerie sans fin 

 

Amour ivresse musique lectures  

 

Mais nous ne sommes plus sensibles  

Qu’à la douleur et à la pourriture 

 

La mort est hélas programmée 

 

Elle jette un piètre crépuscule  

Sur tous nos actes minuscules 

 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot.