jeudi 20 août 2026

Journée docile seul (un poème d'Alain Minighetti)

Alain Minighetti
 

Journée docile seul 

dans le manque 

sans souffrance 

musique clémente psychédélique 

perdu la notion de temps 

les nerfs relâchés reposés 

doux comme de s’endormir 

avec la lourdeur d’un pachyderme 

tu ne fais pas l’amour 

avec un physique mais avec l’image 

que tu te fais 

de l’émanation de ses mouvements 

pas d’orgueil pas de nerfs 

les objets figés – être en apesanteur 

l’inconscient est là beau 

chaud comme un linge propre 

tu peux le toucher 

l’humer garder les lèvres closes 

être en arrière du temps 

tiré par le temps dans ses sabots 

sa torpeur dans l’estomac 

comme une enclume cependant 

une impossibilité à régurgiter les deuils 

qui se multiplient comme des lentes 

comment trouver le chemin de ton lit 

celui du sommeil véritable – s’abandonner 

ho mais qu’ils sont perchés tout là-haut 

tu dois trouver une échelle de pompier 

sont cachées tes pilules 

à quelle heure ferme la pharmacie 

sur le chemin de la solitude 

tu serres les rênes 

chaque jour un peu plus loin 

lorsqu’il ne reste plus personne 

Mathilde parle en toi – fuite en avant 

tu ne peux plus sortir aller nulle part 

partout le spleen t’étreint 

fondu dans l’angoisse 

les conversations qui t’excluent 

avec Mathilde c’est doux 

parce qu’elle ne te parle pas 

tu peux réfléchir en paix 

sans les interférences t’arc-bouter 

pour ramasser les cendres 

tu ne l’as jamais empêché de se saouler 

ni de se jeter dans la Volga 

tu lui as simplement demandé 

de te laisser lire son Télérama 

nous ne voulons pas de ces virtuosités froides 

de ces feuilletons romanesques insipides 

nous voulons l’âme des gens sur la table 

le bûcher aux vanités sur la table 

tu es enfoui dans la jungle de tes pensées 

tu remercies Mathilde pour son écoute 

car tu es conscient que le pathétisme 

la misère repoussent et effraient 

pourtant seul 

dans le manque 

sans souffrance 

c’est beau un homme qui pleure 

 

                            Alain Minighetti 

Tout ce qui t'est refusé

 

Tout ce qui t’est refusé 

Est sans importance 

Oublie ta rancune 

Et tes humeurs saumâtres  

Ce qu’il faut c’est rompre 

Avec tes trop longues habitudes 

Disperser d’un geste vigoureux 

La poussière des jours 

Envoyer au diable 

L’affreux défaitisme 

Peu importe que la vie soit lente 

Et le quotidien amer 

Tout ce qui t’est refusé 

Est sans importance 

Oublie ta colère 

Laisse éclore les images 

Et tes yeux gonflés d’attente 

Retrouveront leur éclat 

 

 

                    Frédéric Perrot 

mardi 18 août 2026

Guy Debord et Raoul Vaneigem (pour Valentine)

 

Guy Debord et Raoul Vaneigem en 1962

 

« À la moitié du chemin de la vraie vie, nous étions environnés d’une sombre mélancolie, qu’ont exprimée tant de mots railleurs et tristes, dans le café de la jeunesse perdue. » (Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni) 

 

            Cette phrase reprise par Patrick Modiano en exergue de son roman Dans le café de la jeunesse perdue (2007), est un « détournement » des deux premiers vers de la Divine Comédie de Dante. 

 

               Photographie : Guy Debord, Œuvres, Quarto Gallimard, p.680 

lundi 17 août 2026

Les beautés inéprouvées

 

Tous ces périls nés de la dépravation — Une folie de destruction sans précédent s’est emparée des esprits. Quel beau monde que cet étouffoir, où l’ignominie et le cynisme règnent sans partage. Maudits prédateurs ! Guerriers millénaristes sans honneur ! L’inepte morale chrétienne nous laisse entendre que tous ces vautours et charognards ne l’emporteront pas au paradis : la belle affaire ! Où a-t-on vu même une fois de tels brigands punis ? D’autant qu’ils travaillent, ils travaillent à leur propre immortalité ! Il est vrai que lorsqu’on est si riche et si puissant, l’idée de devoir mourir comme un vulgaire péquin est un brin déplaisante. La mort est trop démocratique pour ces grands seigneurs et ils travaillent donc à l’abolir, pour eux seuls évidemment : charité bien ordonnée commence par soi-même ! Du fond de mon trou, je leur souhaite d’échouer dans les plus immenses largeurs et qu’ils aillent pourrir parmi les dernières fleurs, ultimes traces du paradis terrestre et de l’Éden… 

 

Les beautés inéprouvées — Les beautés inéprouvées se pressent de toutes parts. Absurde regard toujours tourné vers l’intérieur, et pour tout dire tombé à l’intérieur, comme dans un trou sordide et sans fond. Même inconsciente, quelle habitude malsaine ! L’intériorité est une sinistre plaisanterie, un piège… Creuser, descendre, creuser, pour découvrir au mieux de rebutantes nécropoles : on ne m’y reprendra plus ! J’aurai les yeux ouverts, comme le poète j’apprendrai à voir — Et je ferai miennes toutes ces beautés inéprouvées ! 

 

                                                                        Frédéric Perrot 

Poésie interrompue, Dans les marges du temps

 

Retour à la saison sèche 

À la prose des jours 

 

Dont les noces avec la lumière 

Ont été rompues 

 

L’été l’abrutissement 

Peut être complet 

 

Le corps sans désir 

Supporte 

 

La misère de l’esprit 

L’absence de pensée 

 

C’est l’heure de l’exil 

Hors des mots 

 

De l’évaporation 

De toute vie personnelle 


 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot.