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| André Franquin, page inédite |
| Alain Minighetti |
Tout
reprendre à zéro. Écrire est très peu un métier. On n’apprend rien ou presque,
et à chaque fois il faut tout reprendre à zéro, comme si l’on n’avait jamais
écrit le moindre mot, comme si l’on se trouvait face au silence que l’on veut
interrompre pour la première fois, et comme si nous étions pour toujours des
novices sans expérience. Écrire est très peu un métier. Les mains vides, sans
la moindre terre ferme sous les pieds, mais avec obstination, à chaque fois il
faut tout reprendre à zéro. Quant aux quelques pages déjà écrites qui
témoigneraient en notre faveur, au lieu d’y chercher un indice, l’idée d’une
destination, il vaut mieux s’en détourner et les tenir à distance : car
c’est ainsi, écrire est très peu un métier et à chaque fois, il faut tout
reprendre à zéro.
Frédéric Perrot
Marie dit la vie la vie
tu n’as que ce mot aux lèvres
c’est vrai j'avoue la vie est le seul
refuge, je ne sais plus trop à force
si « j’écris sur vous au lieu de
mourir » ou pour rejoindre un verbe
au présent
« et me sentir mille choses heureuses
à la fois »
ayant atteint « la bienveillance du
réel »
du genre ces bras entre nous respirés
alors c’est gagné la vie la vie
Stéphane Bouquet est un écrivain, un scénariste et critique de cinéma, un danseur et un poète, né en 1967 et mort à Paris le 24 août 2025. Le fait de vivre est paru aux éditions Champ Vallon en 2021.
And who by fire, who by water
Who in the sunshine, who in the night time,
Who by high ordeal, who by common trial,
Who in your merry, merry month of May, who by
very slow decay
and who shall I say is calling ?
And who in her lonely slip, who by
barbiturate,
who in these realms of love, who by
something blunt,
Who by avalanche, who by powder,
who for his greed, who for his hunger
and who shall I say is calling ?
And who by brave assent, who by accident
who in solitude, who in this mirror
Who by his lady’s command, who by his own
hand
who in mortal chains, who in power
and who shall I say is calling ?
Leonard Cohen, Who by
fire (1974)
Pour écouter Who by fire :
https://youtu.be/ilGahIwQEQ0?si=EPe0XSc-DY5xSlce
Celle qui devient aveugle
Elle
était assise comme les autres pour le thé.
Il
m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse
un
peu différemment des autres.
Puis
elle sourit. Cela fit presque mal.
Lorsque
enfin on se leva et bavardant
on
traversait des chambres nombreuses
lentement
au hasard (on parlait et riait),
tout
à coup je la vis. Elle suivait les autres,
timide,
comme quelqu’un qui dans un instant
devra
chanter devant un vaste public ;
sur
ses yeux clairs qui se réjouissaient
la
lumière se posait du dehors comme sur un étang.
Elle
suivait doucement, il lui fallait longtemps,
comme
si quelque chose devait être encore surmonté ;
et
pourtant, au bout d’un moment c’était comme
si
elle n’allait plus marcher mais voler.
La courtisane
Le
soleil de Venise inventera de l’or
dans
mes cheveux : illustre fin
de
toute alchimie. Mes sourcils,
les
vois-tu pareils aux ponts
conduire
vers le silencieux péril
des
yeux, qu’une circulation secrète relie
aux
canaux, de façon que la mer
puisse
monter, descendre et changer en eux. Celui
qui
m’a regardée une fois, envie mon chien
car
la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,
cette
main ornée, invulnérable, se pose
souvent
sur lui dans un moment distrait.
Et
des garçons, espoirs des grandes maisons,
périssent
sur ma bouche comme d’un poison.
Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes
Traduction de Lorand Gaspar
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| Strasbourg |
Ne crois pas
Que tu sois cause encore
Du sourire discret de l’endormie :
Elle repose avec son secret…
Comme le voyageur des contes,
Tu pourrais des deux poings
Cogner aux portes de ses rêves,
Qu’elle ne l’entendrait pas
Tant des mondes vous séparent…
Retourne à ton silence,
Dans la chambre de l’enfant
Qui aux premières heures de l’aube,
Viendra t’étourdir de son babillage
Et de sa joie
Le
poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025).
Frédéric Perrot