lundi 11 octobre 2021

Scènes de chasse (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin

 

La chasse se poursuit
On traque tranquillement
Dans les rues et les jardins publics
 
On traque et on tue
Les corps tombent
Comme des feuilles
 
Et pour la beauté de l’ensemble
Les spectateurs à leurs fenêtres et le vent
Hurlent tant qu’ils peuvent
 
Une troupe de soldats
Démantèle les buissons
Poussent des cris de joie
Quand ils découvrent un corps
Qu’ils criblent encore de balles
Pour entendre crépiter
Leurs armes automatiques
 
Dans le soir incertain
Tout finit en chansons
Rots d’ivrognes et hourrahs
 
 

         Le poème appartient au recueil autoédité Les Fontaines jaillissantes (avril 2021). Frédéric Perrot

mardi 5 octobre 2021

il n'y a personne ici...

 

                                                               « Inside me I feel/Alone and unreal… »

                                                                                                 Syd Barrett

 

       Il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. En caleçon, dans un fauteuil, à m’observer. Avec sur la table basse, à portée de main, une bouteille. Par terre, un crayon et des feuilles volantes, au cas où. Quelques gâteaux secs aussi, dispersés sur le sol, dans la saleté et la poussière.

 

       Il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. La femme qui va et vient, qui se prétend ma femme, je sais qu’elle ment. Comment un être tel que moi aurait-il une femme ? Lorsqu’elle en a assez, elle se plante devant moi et commence à crier. Elle dit que je ne suis pas un homme, et sans doute croit-elle sincèrement me blesser… Elle a pleuré, cela se voit à ses yeux rougis, à son maquillage qui a coulé… Pourquoi pleure-t-elle ? Elle prétend qu’on a enlevé ses enfants sur le chemin de l’école, elle prétend qu’on a enlevé ceux qu’elle s’obstine à appeler nos enfants. C’est absurde. Comment un être tel que moi aurait-il des enfants ? Elle dit qu’elle a fait venir la police. Deux hommes qui l’ont questionnée, pour savoir si elle avait reçu une demande de rançon par téléphone. C’est absurde. Le téléphone est détraqué. Je l’ai lancé contre le mur. J’ai été très content de lancer le téléphone contre le mur, je crois. Des bruits bizarres dans le combiné : des cris, des pleurs, des halètements obscènes… Comme dans la radio, pendant les informations… S’ils croient que je n’ai pas remarqué… S’ils croient me rendre fou en usant de procédés aussi grossiers… Et ces deux hommes, je sais qu’elle ment. Personne ne vient jamais ici, même la police. Lorsque j’en ai assez, je lui demande de partir, je ferme les yeux… et lorsque je les rouvre, elle n’est plus là… Cela ne m’étonne pas : l’a-t-elle jamais été ? Et ne lui ai-je pas de la voix la plus ferme demandé de partir ?

 

       Il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis seul ici. Il me semble que cela fait un bon moment déjà… J’en juge d’après la neige qui a recouvert les toits, de l’autre côté de la rue. Il me semble que lorsque je me suis installé dans mon fauteuil, c’était l’automne encore… Les feuilles qui tombent, les rafales de vent, la pluie : enfin tout le tralala de l’automne… La femme qui va et vient, qui se prétend ma femme, je sais qu’elle ment. Le lit de la chambre n’est pas défait. Je ne dors plus dedans, je ne supportais plus qu’il fût si vaste. Je dors donc sur le canapé et j’y dors seul, même si… Une femme est venue s’allonger à côté de moi dans le canapé et lentement, interminablement, sa main a frôlé ma peau avant de glisser sous mon caleçon… Elle faisait cela en sifflotant comme on fait son ménage… J’ai dû rêver : un de ces rêves que l’on a adolescent. Mon caleçon collait après. Cela ne veut rien dire. Ce devait être un rêve… Mais la femme qui va et vient, qui se prétend ma femme, ne dort en tout cas pas dans le lit, il n’est pas défait, c’est cela que je voulais dire. Qu’importe le rêve… Je dors seul sur le canapé en serrant ma bouteille contre moi, comme un enfant serre son ours en peluche, cela me rassure. Le canapé n’est pas confortable. À tout prendre, je préférerais dormir dans le fauteuil. Je m’éviterais ainsi des mouvements inutiles. Mais je n’y parviens pas, je n’y parviens pas encore…

 

       Outre le fait que je n’ai ni femme, ni enfants, outre le fait que le téléphone est détraqué, je n’ai pas de profession non plus, j’ai été licencié : comment dans ces conditions pourrais-je donc payer une rançon ? La femme qui va et vient dit que ce n’est pas cela. Ils n’ont pas enlevé les enfants pour l’argent. Pourquoi alors ? ai-je envie de demander au vide du salon, à la saleté du sol, aux gâteaux secs dispersés : mes seuls interlocuteurs vraisemblables… Ses explications sont confuses, voire mélodramatiques : elle parle de malades, de pervers, de voleurs d’enfants… Elle a dû le lire dans le journal, la presse à sensation… Et elle recommence à pleurer. Je n’insiste pas, je ferme les yeux et lorsque je les rouvre, elle n’est plus là… Et cela ne m’étonne pas. J’ai compris que leur but à tous était de me faire croire que je n’étais pas seul ici.

 

       Or, il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. Pour m’en assurer, j’entends pousser un meuble devant la porte. Je n’y avais pas songé auparavant, étrangement. J’ai des courants d’air dans la tête, des bourrasques, des tempêtes. Je ne suis peut-être pas un homme, mais j’ai tous les vents du désert dans la tête… Je ne pense pas utilement. Cela aurait dû être la première chose à faire, après avoir lancé le téléphone contre le mur, après avoir fracassé la radio… Etrange comme le plus évident échappe et se dérobe toujours… Car comment fera-t-elle pour aller et venir lorsque j’aurai poussé l’armoire devant la porte ? Pour le reste, je ne m’inquiète pas. J’ai bien assez de gâteaux secs et j’ai tout un stock de bouteilles de vin : des cadeaux d’entreprise… Lorsque j’étais encore quelqu’un, lorsque je me faisais encore le tort de vouloir être quelqu’un… Assez en tout cas pour passer l’hiver comme on dit… Or, de quoi a véritablement besoin un homme si ce n’est de quelques gâteaux secs et d’une bouteille à portée de main ? Tout le reste, c’est accessoire… Des futilités dont on s’encombre…

      

    Désormais, plus rien ne m’encombrera et je m’éviterai tout mouvement inutile… Et dans quelques semaines, quelques mois peut-être, avec le retour des beaux jours, on me trouvera mort ici, toujours dans cette même position, assis dans mon fauteuil comme un roi sur son trône, me décomposant peut-être déjà, peut-être à moitié rongé déjà par la vermine et l’on sera venu à cause de l’odeur et des voisins qui se plaignent : cela arrive tous les jours, il me semble…  Et entre temps peut-être aurais-je trouvé la force de prendre le crayon et l’une des feuilles volantes afin de noter les quelques mots qui constitueront tout mon testament…

 

    Il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. En caleçon, dans un fauteuil, à m’observer. Avec sur la table basse, à portée de main, une bouteille. Par terre, un crayon et des feuilles volantes, au cas où. Quelques gâteaux secs aussi, dispersés sur le sol, dans la saleté et la poussière.

 

    Il n’y a personne ici, il n’y a que moi ici. J’attends : je n’ai plus peur… Et tout est en place, tout est bien…

 

 

      

                               Le texte a été écrit en décembre 2004. Frédéric Perrot.

Partie infime de l'univers (Eric Doussin, autoportrait)

Eric Doussin, juillet 2020

lundi 27 septembre 2021

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (un extrait du roman d'Hervé Guibert)

 


En l’espace d’une semaine, les choses avaient eu le temps de profondément changer, car en sortant la première fois du centre de la rue du Jura où nous venions, Jules et moi, de faire le test, j’avais été contraint à l’honnêteté d’une pensée inavouable : que je tirais une sorte de jubilation de la souffrance et de la dureté de notre expérience, mais cela je ne pouvais pas le partager avec Jules, il eût été obscène de vouloir le torturer dans cette complicité. Depuis que j’ai douze ans, et depuis qu’elle est une terreur, la mort est une marotte. J’en ignorais l’existence jusqu’à ce qu’un camarade de classe, le petit Bonnecarère m’envoyât au cinéma le Styx, où l’on s’asseyait à l’époque dans des cercueils, voir L’enterré vivant, un film de Roger Corman tiré d’un conte d’Edgar Allan Poe. La découverte de la mort par le truchement de cette vision horrifique d’un homme qui hurle d’impuissance à l’intérieur de son cercueil devint une source capiteuse de cauchemars. Par la suite, je ne cessai de rechercher les attributs les plus spectaculaires de la mort, suppliant mon père de me céder le crâne qui avait accompagné ses études de médecine, m’hypnotisant de films d’épouvante et commençant à écrire, sous le pseudonyme d’Hector Lenoir, un conte qui racontait les affres d’un fantôme enchaîné dans les oubliettes du château des Hohenzollern, me grisant de lectures macabres jusqu’aux stories sélectionnées par Hitchcock, errant dans les cimetières et étrennant mon premier appareil avec des photographies de tombes d’enfants, me déplaçant jusqu’à Palerme uniquement pour contempler les momies des Capucins, collectionnant les rapaces empaillés comme Anthony Perkins dans Psychose, la mort me semblait horriblement belle, féériquement atroce, et puis je pris en grippe son bric-à-brac, remisai le crâne de l’étudiant de médecine, fuis les cimetières comme la peste, j’étais passé à un autre stade de l’amour de la mort, comme imprégné par elle au plus profond je n’avais plus besoin de son décorum mais d’une intimité plus grande avec elle, je continuais inlassablement de quérir son sentiment, le plus précieux et le plus haïssable d’entre tous, sa peur et sa convoitise.


 

À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie est un roman autobiographique d’Hervé Guibert paru en 1990. Il devait par la suite devenir le premier volet d’une « histoire personnelle du sida ».

Outre la découverte de sa séropositivité et l’espoir d’être sauvé de la maladie par un riche « ami » (Bill) qui se révèlera être un imposteur, Hervé Guibert y raconte les derniers mois du philosophe Michel Foucault (rebaptisé Muzil). Hervé Guibert est mort le 27 décembre 1991, à l’âge de trente-six ans.

mardi 21 septembre 2021

Soulagement dans l'inconnu

 


Minces îlots de blancheur

Dans un lit de ténèbres

Des oiseaux délétères

Autour de moi volaient

 

Telles des apparitions

Auréoles de mystère

Des femmes voluptueuses

Une à une dansaient

 

Terrassé par l’alcool

Ô visions éphémères

Je tombais à genoux

Dans le sable mouillé

 

C’était un soir d’été perdu

Sur le front de mer

Il n’y avait ni oiseaux morts

Ni femmes dans les nuées

 

Ce fut un court soulagement

Dans l’inconnu

 

 

 

    Le poème appartient au recueil autoédité Les Fontaines jaillissantes (avril 2021). Il n’a rien de personnel. Il est avant tout un souvenir de la scène finale de La Strada de Federico Fellini, où le personnage interprété par Anthony Quinn, une brute épaisse, s’écroule en larmes sur une plage, face à la mer. Frédéric Perrot.

 

Source image : Télérama.fr


Pour voir la scène finale de La Strada : 

https://youtu.be/rR-JvfjXS9M