lundi 23 février 2026

Tout se met en place pour des temps ténébreux

 

À la longue, j’ai acquis le sens de la défaite. Tout orgueil écrasé, comme un animal effrayé se replie sur lui-même, je me suis rapetissé intérieurement. Il ne faisait plus de doute que j’appartenais au camp des vaincus, même si un tel camp n’existe pas, n’est qu’une somme de solitudes.

 

Ayant les mains dans la merde, nous n’emploierons pas des métaphores subtiles.

 

Mais ne cédons pas à la morosité et poussons plus loin nos investigations !

 

Ridicule monarque, qui crois-tu donc soulever pour ton vain combat ?

 

Qu’est-ce que cela fait d’être une cible…

 

Racontez n’importe quoi sur n’importe qui. De cette boue, il restera toujours une trace…

 

« L’étendue de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. »

 

Tout se met en place pour des temps ténébreux. Nous nous préparons à une raclée historique, à une défaite qui sera peut-être irréversible. Tout n’est pas encore joué bien sûr, mais les dés semblent bien pipés. La tricherie est de droite !

 

Un fanatique est une hyène raisonneuse. Le ressentiment s’auto-alimente. Les promoteurs de la France des honnêtes gens s’époumonent tant qu’ils peuvent.

 

Dans quelle ornière, notre chant a-t-il chu ?

 

« L’avenir est à la clandestinité. »

 

Nous sommes gouvernés par des paltoquets.

 

« Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. »

 

Forger son propre imaginaire. Enfin être soi-même… Même si le soi-même en question se révèle être une case vide. Témoigner de ce vide, pour cette case que nul ne songerait à cocher.

 

Tu ne murmureras pas les premiers mots d’une prière pour temps obscurs. À qui l’adresserais-tu ?

 

                                           Frédéric Perrot

 

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Citations et allusions :

 

« L’étendue de futur dont le cœur s’entourait s’est repliée. » (René Char)

 

« L’avenir est à la clandestinité. » (Bernard-Marie Koltès)

 

Paltoquets est le mot employé par Frédéric Lordon pour désigner nos dirigeants actuels.

 

« Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes. » (Guy Debord)

 

The Smiths, Rubber ring, Louder than bombs

 


Pour écouter Rubber ring :


https://youtu.be/GG1ZYByvfqQ?si=egg6uE1mI-rATKtH


René Char, Les Inventeurs

 



Ils sont venus, les forestiers de l’autre versant, les inconnus de nous,

les rebelles à nos usages.

Ils sont venus nombreux.

Leur troupe est apparue à la ligne de partage des cèdres

Et du champ de la vieille moisson désormais irrigué et vert.

La longue marche les avait échauffés.

Leur casquette cassait sur leurs yeux et leur pied fourbu

se posait dans le vague.

Ils nous ont aperçus et se sont arrêtés.

Visiblement ils ne présumaient pas nous trouver là,

Sur des terres faciles et des sillons bien clos,

Tout à fait insouciants d’une audience.

Nous avons levé le front et les avons encouragés.

 

Le plus disert s’est approché, puis un second tout aussi

déraciné et lent.

Nous sommes venus, dirent-ils, vous prévenir de l’arrivée prochaine

de l’ouragan, de votre implacable adversaire.

Pas plus que vous, nous ne le connaissons

Autrement que par des relations et des confidences d’ancêtres.

Mais pourquoi sommes-nous heureux incompréhensiblement devant vous

et soudain pareils à des enfants ?

 

Nous avons dit merci et les avons congédiés.

Mais auparavant ils ont bu, et leurs mains tremblaient,

et leurs yeux riaient sur les bords.

Hommes d’arbres et de cognée, capables de tenir tête à quelque terreur,

mais inaptes à conduire l’eau, à aligner des bâtisses,

à les enduire de couleurs plaisantes,

Ils ignoraient le jardin d’hiver et l’économie de la joie.

 

Certes, nous aurions pu les convaincre et les conquérir,

Car l’angoisse de l’ouragan est émouvante.

Oui, l’ouragan allait bientôt venir ;

Mais cela valait-il la peine que l’on en parlât

et qu’on dérangeât l’avenir ?

Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente.


samedi 21 février 2026

Atmosphère de conspiration

 

« Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : merdre, et à ce signal vous vous jetterez sur lui. » (Alfred Jarry, Ubu roi, cité par Guy Debord dans « Cette mauvaise réputation...»)         

 

« S’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Je suis désolé de vous décevoir : je suis l’être le plus banalement rationnel qui soit. J’ai certes mes petites habitudes, un ou deux vices identifiés, mais comme tout le monde, allais-je dire… Cela ne va jamais bien loin en vérité et n’est préjudiciable à personne, si ce n’est à moi-même. Enfin, je pourrais être plus précis et dire que s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est plus moi, je sais de quoi je parle, j’ai assez versé dans le brumeux, le sinueux, l’interlope, l’abject. – Et cela m’a duré longtemps, des années entières… Désormais, je juge tout cela ridicule, non que je me sois assagi dans le fond, mais je ne vois plus l’intérêt de courir bille en tête ou de jouer au funambule au bord du précipice : je tiens trop à ma vieille peau ! Donc, s’il vous plaît, ne prenez pas trop vos aises avec moi : s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Observez plutôt tous vos yeux louches de conspirateurs et comment chacun ne sait que faire de son corps. Comme vous vous agitez mes chers amis, comme vous allez et venez, en tous sens, c’est incroyable : on vous dirait projetés dans l’espace par une sorte d’irrépressible démangeaison ! Moi, en ce qui me concerne, vous l’aurez constaté, depuis le début, je suis assis et n’ai rien fait d’autre que me verser du vin. Je n’ai rien à dire de particulier, j’étais en attente de la moindre proposition. J’ai laissé l’esprit de dogmatisme pendu dans l’entrée avec mon écharpe, mon manteau et en aucun cas, vous ne pourrez m’imputer l’échec de cette réunion dont l’ordre du jour était clair, mais s’est perdu… Trop de longs silences gênés, trop de grimaces, trop de haussements d’épaules dédaigneux… J’étais à l’initiative, et il me semble que nous étions réunis pour décider des modalités concrètes d’un plan d’attaque, chacun d’entre nous étant venu avec ses dossiers, prêt à nous exposer ses brillantes idées dans son domaine de compétence ! Cela a tourné court selon toute vraisemblance : toute idée d’action a disparu et sombré quelque part entre les canapés de saumon et le punch, dans la futilité des attitudes et des postures… Chacun joue sa figure imposée et moi-même, je l’avoue, j’en rajoute un peu dans le rôle de l’amateur distancié de Bacchus. Ce vin est infect au fait, comme tout ce décorum. Non désolé vraiment, s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi, et nous devrions en rester là, déclarer la réunion terminée et les débats clos…»

 

                                                                  Frédéric Perrot

vendredi 20 février 2026

La poésie est une activité de pointe

 

Alain Minighetti (dessin pour Arthur)

Allusion à : « Mon métier est un métier de pointe. » (René Char, La bibliothèque est en feu)


jeudi 19 février 2026

Dans l'arène, Dans les marges du temps (pour Anthoni)

Hambourg

 


Jeté dans l’arène

En regimbant

Tu trébuches malgré toi

Sous la chaude haleine

D’un bouge étouffant

 

Foule des fins de semaines

Des excités s’en prennent

À d’autres excités

Tu n’es qu’une éponge

Qui de tout s’imprègne 

 

Tu trébuches refuses

Les combats de coqs

Et comment plus tard

Exprimeras-tu

Toute cette eau morte ?

 

Un gros lourd en marcel

Fait un cours en gueulant

Sur la guerre en Ukraine

Oh le front de taureau

De la bêtise humaine

 

L’étudiante espagnole

Qui ne veut que danser

Fait mine d’opiner

Et cherche du regard

Quel bellâtre alpaguer

 

Le gros lourd matador

Épris de sa parole

Tonne souffle pérore

Pour elle pour lui

Pour l’univers entier 

 

 Alors que chacun sait

Nul n’ignore senior

Qu’elle ne pipe pas

Un mot de français

No sé no sé no sé…

 

Tu voudrais être ailleurs

Au sud de nulle part

Et rêves d’une voix

Laissant dans l’air raréfié

Les traces d’un alphabet secret

 

En lieu et place de quoi

Comme toujours tu as droit

À la voix de mégère

De pocharde

De la Réalité :

 

  Eh le poète

Arrête tes plans

Sur la comète

Descends de ton nuage

      Je suis en sueur

      En nage

Tu me paies un coup

Et peut-être que tu pourras

M’en mettre un plus tard

Si tu tiens debout !

 

 

     Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


Jack Lang, amateur d'art (pour Richard)

 

Le Canard enchaîné, 18 février 2026