samedi 7 novembre 2026

Leonard Cohen, dix ans après, Last Year's Man

 

 

« Give me a Leonard Cohen afterworld/ So I can sigh eternally » (Kurt Cobain, Pennyroyal Tea) 

 

« The rain falls down on last year’s man 

That’s a Jew’s harp on the table 

That’s a crayon in his hand 

And the corners of the blueprint are ruined since they rolled 

far past the stems of thumbtacks 

that still throw shadows on the wood 

And the skylight is like skin for a drum I’ll never mend 

And all the rain falls down amen 

on the works of last year’s man… » 

 

(Leonard Cohen, Last Year’s Man) 

 

Pour écouter Last Year’s Man : 

https://youtu.be/ryHsUGUeMkc?si=I09vnp7ckNsGQU5W

jeudi 5 novembre 2026

Soleil d'hiver dans le dos douloureux, Dans les marges du temps


 

Soleil d’hiver dans le dos douloureux 

Un reste de maladie 

Rend ta main tremblante 

Peu assurée et chaque mot 

Est comme dérobé 

Au corps qui fait mal 

Ne sait faire que cela 

À l’absence de désir 

À l’absence de visions… 

 

Soleil d’hiver dans le dos douloureux 

Même si ta situation 

Morne figure de dérision 

N’invite pas à l’enthousiasme 

Il te faut t’évertuer pourtant 

Puisque tu n’as que cela 

Ces pauvres mots sans éclat 

Si conformes à leur sens 

Et ta volonté de les assembler 

 

Afin de témoigner 

Que tu n’es pas seulement 

Ce vieillard gémissant 

Perclus de rhumatismes 

Et de douleurs infectes 

Et que même en état de néant cérébral 

L’affreux bonhomme bouge encore 

Dans l’espoir d’un souffle et d’une étincelle 

D’une promesse d’amour ou d’un rire léger… 

 

 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot. 

Charles Baudelaire, À une passante

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait. 

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, 

Une femme passa, d’une main fastueuse 

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ; 

 

Agile et noble, avec sa jambe de statue. 

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, 

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan, 

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. 

 

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté 

Dont le regard m’a fait soudainement renaître, 

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ? 

 

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! 

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, 

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! 

 

 

                Poème lu lors de la soirée poésie au Divanoo (mardi 27 octobre) 

samedi 31 octobre 2026

Comité invisible, Manuel de survie

 


Présentation 

 

    Survivre à une civilisation déterminée au suicide n’est pas une mince affaire. C’est énorme, une civilisation, et c’est partout. Tout autour de nous et au fond de nous. La tâche serait décourageante s’il y en avait une autre de sensée, et s’il n’était pas question, ici, de guérison. Guérir de l’espoir qu’un changement de régime ou de personnel puisse faire pour nous la révolution que nous ne faisons pas, trancher les liens qui nous enchaînent à ce qui visiblement s’effondre, délaisser le nihilisme, le ricanement et la fausseté de rigueur : comprendre comment diable nous en sommes arrivés là, mettre à jour les stratégies des conducteurs de troupeaux à l’abattoir, mais surtout détailler les contours de l’issue de secours – c’est de tout cela qu’il s’agit dans ce Manuel. Et aussi de détromper les isolés quant à leur solitude. Si l’on ne voit partout plastronner que les connards et les imposteurs, c’est que les êtres de valeur ont tous en commun de répugner à se mettre en avant. S’il semble que la perversion seule ait titre à gouverner, c’est que le goût du pouvoir frappe d’abord ceux qui ont un gouffre au cœur. Nous travaillons à la plus immorale des insurrections : l’insurrection des timides. 

 

Comité invisible, Manuel de survie 

La Fabrique, éditions, 2026 

Éric Vuillard, L’ordre du jour

 

 

Quatrième de couverture 

 

    20 février 1933 : une fin d’après-midi à Berlin, dans les confortables salons du palais du président du Reichstag. Une réunion secrète entre les plus grands industriels allemands et les hauts dignitaires nazis doit sceller le financement de la prochaine campagne électorale. Il y a là le “nirvana de l’industrie et de la finance” : Krupp, Opel, Siemens, Telefunken… De cette scène inaugurale procède un consentement irréversible qui aboutira au pire.  

    Au fil d’un récit intense et sidérant, l’écriture d’Éric Vuillard rend à l’engrenage des faits leur dérisoire et pathétique charge émotionnelle, la fragilité de l’instant. Et derrière les images triomphales de la Wehrmacht se découvrent, aux origines, de vulgaires marchandages, de tristes combinaisons d’intérêt.  

    Cette démonstration magistrale et grinçante doit nous rappeler que, le plus souvent, ce qui semble irrésistible, ce ne sont pas les circonstances, mais nos accommodements et les compromis des puissants. 

 

Éric Vuillard, L’ordre du jour 

(Prix Goncourt, 2017) 

jeudi 29 octobre 2026

Arthur Rimbaud, Les poètes de sept ans

 

Verlaine et Rimbaud à Londres en 1872 (dessin de Félix Régamey)

 

Et la Mère, fermant le livre du devoir, 

S’en allait satisfaite et très fière, sans voir, 

Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences 

L’âme de son enfant livrée aux répugnances. 

 

Tout le jour il suait d’obéissance ; très 
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits, 
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies. 
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies, 
En passant il tirait la langue, les deux poings 
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. 
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe 
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe, 
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été 
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté 
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines : 
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. 

Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet 
Derrière la maison, en hiver, s’illunait, 
Gisant au pied d’un mur, enterré dans la marne 
Et pour des visions écrasant son œil darne, 
Il écoutait grouiller les galeux espaliers. 
Pitié ! ces enfants seuls étaient ses familiers 
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue, 
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue 
Sous des habits puant la foire et tout vieillots, 
Conversaient avec la douceur des idiots ! 
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes, 
Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes, 
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement. 
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment ! 

 

À sept ans, il faisait des romans, sur la vie 
Du grand désert, où luit la Liberté ravie, 
Forêts, soleils, rios, savanes ! – Il s’aidait 
De journaux illustrés où, rouge, il regardait 
Des Espagnoles rire et des Italiennes. 
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes, 
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté, 
La petite brutale, et qu’elle avait sauté, 
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, 
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses, 
Car elle ne portait jamais de pantalons ; 
– Et, par elle meurtri des poings et des talons, 
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. 

 

Il craignait les blafards dimanches de décembre, 
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou, 
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ; 
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve. 
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve, 
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg 
Où les crieurs, en trois roulements de tambour, 
Font autour des édits rire et gronder les foules. 
– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles 
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or, 
Font leur remuement calme et prennent leur essor ! 

 

Et comme il savourait surtout les sombres choses, 
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, 
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité, 
Il lisait son roman sans cesse médité, 
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, 
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, 
Vertige, écroulements, déroutes et pitié ! 
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier, 
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile 
Écrue, et pressentant violemment la voile ! 

 

 

                                        26 mai 1871 

 

        Poème dit par Alexandre pour lancer la soirée poésie au Divanoo (mardi 27 octobre 2026)