En rêve, Kuranes
contempla la cité dans la vallée. La côte s’étendant derrière le pic neigeux
qui domine la mer, et les galères aux couleurs gaies qui sortent du port pour
aller vers les régions lointaines où le ciel et la mer se rejoignent. Ce fut
également en rêve qu’il acquit ce nom de Kuranes, car lorsqu’il s’éveilla, il
constata qu’on l’appelait autrement. Peut-être était-ce pour lui chose
naturelle que de rêver d’un nouveau nom, car, dernier descendant d’une famille,
et seul parmi les millions d’habitants indifférents de Londres, rares étaient
ceux qui lui parlaient pour lui rappeler qui il avait été. Il avait perdu ses
terres et son argent, et n’aimait guère les manières des gens qui l’entouraient.
Il préférait rêver et transcrire ses rêves. Ceux à qui il montrait ses écrits
se moquaient de lui, si bien qu’il les garda pour lui seul, et finalement cessa
d’écrire. Plus il s’éloignait du monde qui l’entourait, et plus ses rêves
devenaient merveilleux : il aurait donc été vain d’essayer de les coucher
sur le papier. Kuranes n’était pas moderne, il ne pensait pas de la même façon
que ceux qui écrivent. Tandis que ceux-ci s’efforcent de dépouiller la vie des
voiles brodés des mythes qui l’entourent, montrant dans sa laideur cette triste
chose qu’est la réalité, Kuranes recherchait uniquement la beauté. Quand la
vérité et l’expérience n’eurent pas réussi à la lui révéler, il la chercha dans
l’imagination et dans l’illusion, et la trouva toute proche, parmi les souvenirs
nébuleux des contes et des rêves de son enfance. Enfants, nous écoutons et nous
rêvons, nous avons des pensées encore floues, et quand, une fois adultes, nous
essayons de les faire revivre en notre mémoire, le poison prosaïque de la vie
ternit ces visions. Mais certains d’entre nous s’éveillent la nuit avec d’étranges
phantasmes de collines et de jardins enchantés, de fontaines chantant dans le
soleil, de falaises dorées qui surplombent des mers calmes, de plaines qui s’étendent
jusqu’au pied de cités endormies et de légions de héros qui galopent sur des
chevaux blancs caparaçonnés à l’orée de forêts épaisses. Alors, nous savons que
nous sommes retournés en arrière, par des portes d’ivoire, dans ce monde merveilleux
qui fut le nôtre avant l’âge de raison, qui est celui de la tristesse.
Howard P. Lovecraft, « Celephais »
Éditions Pierre Belfond,
1969, pour la traduction française






