dimanche 10 juin 2018

un mariage inopiné (accompagné d'un dessin de Jimmy Poussière)

Jimmy Poussière



Moi, qui m’étais toujours cru voué à la solitude, j’étais marié !
Tout m’était arrivé en même temps ; et les événements s’étaient enchaînés sans que j’en eusse véritablement conscience et avec cette sorte de rapidité extraordinaire qui fait parfois le charme et l’étrangeté de certains de nos rêves…
Et tout en vérité s’était passé si vite que j’avais l’impression de vivre avec une personne que, dans le fond, je ne connaissais qu’à peine et qui, pourtant, l’état civil l’attestait, était ma femme…
Oh ! elle était charmante et intentionnée ! Et je n’aurais jamais raisonnablement espéré amante plus passionnée et plus imaginative ! Entre ses bras, je découvrais des extrémités de plaisir que je n’aurais même jamais soupçonnées et dont l’intensité m’aveuglait…
Ceci dit, j’avais toujours l’impression même en ces moments où nous perdions tous les deux la tête, et où il nous aurait été loisible à tous deux de renier dans un même cri ciel et terre, que je n’y étais pour rien et que cela se serait passé d’une manière sensiblement équivalente avec n’importe quel autre homme…

Mais même si l’animal en moi était satisfait et apaisé au-delà de toute espérance, malgré tout, je ne la connaissais qu’à peine ; et j’avais parfois le sentiment pénible de partager mes jours et mes nuits avec une parfaite étrangère…
Ainsi, nous ne parlions guère et j’ignorais tout de ses goûts ou de ses idées… Son passé, qu’elle n’évoquait qu’à contrecœur et parce que je la questionnais, était lacunaire, mystérieux et ressemblait pour moi à ces continents disparus, légendaires et dont on ne saura jamais sans doute s’ils ont véritablement existé…
Mes questions l’agaçaient d’ailleurs ; et au bout d’un moment elle coupait court, en disant simplement : « Mais nous sommes heureux, non ? Qu’importe le reste… »
Elle n’avait pas de famille, pas d’amis : et pour moi, elle semblait surgir de nulle part…
Et j’étais marié et elle était ma femme ; et j’étais heureux, comme nul autre homme avant moi sans doute ne l’avait jamais été : pourquoi dans ces conditions, aurais-je approfondi ce sentiment d’étrangeté ?


    Le texte est le début d’une nouvelle écrite comme un hommage à Dino Buzzati.

mardi 5 juin 2018

soulagement dans l'inconnu (accompagné d'un dessin d'Alain Minighetti)


Soulagement dans l’inconnu


Minces îlots de blancheur
Dans un lit de ténèbres
Des oiseaux délétères
Autour de moi volaient

Telles des apparitions
Auréoles de mystère
Des femmes voluptueuses
Une à une dansaient

Terrassé par l’alcool
Ô visions éphémères
Je tombais à genoux
Dans le sable mouillé

C’était un soir d’été perdu
Sur le front de mer
Il n’y avait ni oiseaux morts
Ni femmes dans les nuées

------------------------------

Ce fut un court soulagement
Dans l’inconnu



Sans titre - Alain Minighetti

lundi 4 juin 2018

elle se sent éphémère (accompagné d'un dessin de Jimmy Poussière)


Elle se sent éphémère

            Pour toi, Birte

Elle découpe les feuilles mortes de son avocat
Arrose l’orchidée mauve convoitée par le chat

Sur le tapis d’un blanc uni
Un puzzle inachevé

Elle soupire sur son ventre rebondi
Ses gestes fatigués

Elle étend les vêtements de l’enfant à venir
En se disant qu’elle a envie d’un verre de rire

Elle espère que cela sera bientôt fini…

Comme la neige qui tombe
La musique qui passe

Le chat qui file sans raison
La beauté fragile de l’orchidée

Elle se sent éphémère
Captive de l’hiver



Jimmy Poussière 


Ce poème a été publié dans le numéro 12 de la revue Lichen (mars 2017)
Pour aller voir la revue d'Elisée Bec 
http://lichen-poesie.blogspot.com.

mercredi 30 mai 2018

rêverie clandestine

          when you sleep I will creep
          into your thoughts
          like a bad debt
          that you can’t pay
            Morrissey, The more you ignore me the closer I get


C’était une belle soirée d’été. Silencieusement nous marchions en nous tenant la main, heureux l’un de l’autre, comme un homme et une femme peuvent l’être parfois.
À un moment, je ne sais pourquoi ni comment, je me souviens que dans le lointain sonnait l’angélus, je suis entré par effraction dans tes pensées ; et ce que j’y ai découvert, m’a déplu…

Comme un amateur d’art soudain projeté dans le tableau qu’il contemplait un instant auparavant, égaré et ne sachant ce qui m’arrivait, j’errais clandestinement parmi tes souvenirs et tes secrets…
C’était en un flot rapide, tourmenté, des images qui n’étaient guère à mon avantage, et des mots sans indulgence qui sans cesse te revenaient, avant de disparaître, emportés par un violent courant…
Une image parmi toutes et qui, cruelle, précise, ne laissait aucun doute quant à la nature exacte de tes sentiments pour moi, me confondit ; et ma rêverie clandestine s’estompant aussi brutalement qu’elle avait commencé, je me sentis revenir à moi…

« Qu’as-tu ? Tu es tout pâle… »
Tu me regardais et pour la première fois, je remarquais l’éclat froid de tes yeux et à la commissure de tes lèvres, comme l’ombre d’une grimace…
Mais je savais tout, je savais tout, j’avais lu en toi comme en un livre ouvert ; et en prétextant une légère fatigue, en évoquant machinalement l’air qui s’était soudain si rafraîchi, je t’ai demandé de rentrer, tout en me répétant que cette belle et heureuse soirée d’été serait la dernière et que demain, demain tout serait fini…



                   Le texte est extrait du recueil auto-édité Les heures captives (décembre 2012)

Pour écouter la chanson de Morrissey, extraite de l'album Vauxhall and I (1994)
https://youtu.be/2RSRIQbpEHY


Morrissey


Source image : Open Spotify

mardi 22 mai 2018

Cesare Pavese (Le métier de vivre)


Quelques notes au fil de la lecture  


Celui qui hait (p.164) : « Il faut au moins aimer les choses, pour créer quelque chose. Pour être seul et créer quelque chose. Celui qui hait n’est jamais seul : il est en compagnie de l’être qui lui manque.»

Le repos troublé (p.168) : « La mort est le repos, mais la pensée de la mort trouble tout repos.»

La religion ne disparaîtra pas (p.190) : « La religion consiste à croire que tout ce qui nous arrive est extraordinairement important. C’est précisément à cause de cette raison qu’elle ne pourra jamais disparaître du monde. »

Sur la réussite et l’ambition (p.192) : « Réussir quelque chose, n’importe quoi, est de l’ambition, une sordide ambition. Il est donc logique de recourir aux moyens les plus sordides.»

Sur la lecture (p.217) : « Quand nous lisons, nous ne cherchons pas des idées neuves, mais des pensées déjà pensées par nous, qui acquièrent sur la page imprimée le sceau d’une confirmation. Les paroles des autres qui nous frappent sont celles qui résonnent dans une zone déjà nôtre – que nous vivons déjà – et, la faisant vibrer, ils nous permettent de saisir de nouveaux points de départ au-dedans de nous.»

Sur la guerre (p.240) : « La guerre rend barbare parce que, pour la combattre, il faut se durcir envers tout regret et tout attachement à des valeurs délicates, il faut vivre comme si ces valeurs n’existaient pas ; et, une fois la guerre finie, on a perdu toute latitude de revenir à ces valeurs.»

Sur la poésie et son avenir (p.266) : « Il viendra un temps où notre foi commune en la poésie fera envie.»

------------------------------

Le métier de vivre est le journal intime qu’a tenu le poète Cesare Pavese de 1935 à 1950. Le journal s'achève le 18 août. Pavese se suicide le 27 août 1950.


Cesare Pavese



Source image : Langhe.net

vendredi 18 mai 2018

l'imagination manquante (accompagné d'un dessin d'Eric Doussin)


                                                  « Que serais-je, si je devais renoncer à ce qui me manque ? »


L’imagination manquante – « L’imagination lui manque, comme une femme aimée dont on vit séparé et que l’on voit trop rarement… Les retrouvailles tant espérées sont décevantes. L’imagination, comme la femme, n’a rien à lui dire de particulier

Le passager du train – Un certain degré de fatigue génère une imagination nerveuse et angoissée. Ce sont de ces cauchemars éveillés, où des amis meurent dans des circonstances atroces, égorgés dans la nuit par leur nouveau colocataire ; où l’on se figure que le passager du train en face en soi est un fanatique qui, d’un moment à l’autre, va sortir de son sac de sport une arme de guerre et abattre le plus grand nombre possible de voyageurs… Comme on est juste en face de lui, on sera inévitablement parmi les premières victimes et l’on épie avec angoisse son sommeil, qui ne peut être qu’un leurre… Ces maléfices d’une imagination dévoyée sont si insidieux et puissants, que c’est à peine si l’on prend conscience que le passager en question – un inoffensif sportif sans doute, au retour d’une compétition !–, vient de se lever et de quitter le train… Et si le soulagement est grand, plus grand encore est l’épuisement qu’ont provoqué tous les excès d’une imagination aberrante. 

Sans répit – Si par bonheur, notre angoisse faiblit jusqu’à devenir sourde, cela ne durera jamais très longtemps. « Il nous suffira d’ouvrir un journal, d’allumer notre ordinateur ou notre radio, pour que presque aussitôt toutes les atrocités du monde nous sautent à la gorge ! »

L’imagination sans frein – L’imagination est parfois une pente sur laquelle on glisse de plus en plus rapidement ; et c’est à juste titre que l’on parle d’imagination sans frein… Les délires d’un jaloux par exemple ne sont peut-être dus qu’à un excès d’imagination, à une surinterprétation anxieuse de détails insignifiants… Le jaloux ne tient aucun compte de  tout ce qui contredit sa conviction intime, qui n’est à l’origine qu’une construction de l’esprit : « Ma compagne est une garce infidèle qui se moque de moi… » Et même confronté à l’évidence – « Je me trompais, ce n’était pas cela » –, le jaloux s’efforcera toujours de chercher des preuves, que son imagination débridée lui fournira aimablement. C’est en cela que l’expression « fou de jalousie » a beaucoup de sens.

L’imagination créatrice – Elle est la seule forme d’imagination à laquelle nous devons aspirer. « Mais malheureusement elle manque… Comme elle manque… »



Ordinary People - Eric Doussin

samedi 12 mai 2018

Louis Calaferte

Louis Calaferte par Jimmy Poussière





           Il faisait si beau ce matin-là que, par pitié autant que par une espèce de pudeur gênée, la famille s’accorda sur le fait qu’il était en quelque sorte décent de tirer les doubles rideaux de velours devant la fenêtre de la chambre où le vieil homme vivait ses derniers instants. Ce fut l’aînée des filles qui s’en chargea, tandis que le reste des familiers, dont quelques-uns alertés d’urgence n’étaient arrivés que la veille, s’attablait en silence dans la salle à manger voisine pour le petit déjeuner.
Bien qu’elle prît la précaution, comme chacun depuis des semaines, de marcher sur la pointe des pieds, sa présence n’échappa pas au moribond. Ainsi qu’il le faisait depuis qu’il n’avait plus la force de soulever la tête, élevant faiblement une main qui retomba aussitôt sur le rabat du drap, d’une voix calleuse il s’informa en quelques mots du temps qu’il faisait.
-  Epouvantable, lui répondit en chuchotant la jeune fille sans oser se retourner vers lui. Du vent et de la pluie, comme tous ces jours-ci.
Les doubles rideaux coulissèrent, ne laissant plus filtrer dans la pièce qu’une lumière diffuse.
La voix sans tonalité qu’un souffle court émiettait semblait flotter sans consistance entre les murs :
-  Tant mieux… Je n’aurais pas voulu partir par un beau soleil…

                                              Louis Calaferte, extrait de Promenade dans un parc 


Louis Calaferte (1928-1994) est l’auteur d’une œuvre abondante. Son livre le plus fameux est le « scandaleux » Septentrion (1963) qui eut le bel honneur d’être frappé de deux interdictions émanant du Ministère de la Santé (sic) et du Ministère de l’Intérieur. Le livre « maudit » sera finalement réédité vingt ans plus tard par les éditions Denoël.