lundi 24 janvier 2022

Les litanies du désespoir

Le désespoir surtout se tait… Il ne parvient pas à s’exprimer et c’est pour cette raison qu’un poète naïf pouvait prétendre qu’il « n’existe pas ».

 

 

Un poète méconnu

Entonne une fois de plus

 

Les litanies du désespoir

 

Désespoir

Désespoir

Désespoir

Désespoir je vous dis !

 

Il n’a que ce mot en bouche

Il le crache

Il le crie

Il le morve

Il l’étend

C’est dégoûtant

Et il voudrait en plus

Qu’on l’applaudisse ?

 

Mais non hélas il reprend

Il le crache  

Il le crie

Il l’éructe

Jusqu’à grogner trivial

Le désespoir est une pute

Et finit en sueur hors d’haleine

Comme un animal

 

Il s’ensuit un long silence gêné

Où personne n’ose même tousser…

 

Certes l’ironie n’est pas de mise

Mais quel est donc ce désespoir

Si verbeux et qui se donne

En spectacle ?

 

 

                                                                   Frédéric Perrot

jeudi 20 janvier 2022

Des fontaines jaillissantes


 

Face aux vérités péremptoires

Aux coups violents

 

Que nous assènent

L’existence et l’histoire

 

Pour notre consolation

En secret nous cachons

 

Des beautés clandestines

Des fontaines jaillissantes

 

Et aussi rudes que soient

Les assauts et les peines

 

Du plus profond reviennent

Les mots rares d’un poète

 

Qui nous éclairent

Et nous comprennent

 

 


       Le poète auquel je songeais est André Breton. En avril 2016, alors que je traversais une période assez sombre, hanté par les attentats à répétition et ceux de Bruxelles, j’ai relu Nadja.

 

Elle me dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : « Nadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement. »

 

                                                                                        

                                                                    Frédéric Perrot

mercredi 12 janvier 2022

Mercredis de la poésie (26 janvier, avec Frédéric Bach et ma pomme)

Photographie Pierre Louis Aouston

 

Frédéric Bach lira des extraits de son roman La bascule, dont voici les premières lignes.

 

C’est Amandine qui m’a appris qu’en termes d’économie de l’angoisse, un orgasme vaut trois xanax. Je savais déjà qu’avec trois xanax, tu peux oublier l’orgasme. Et les médicaments te détruisent la santé, ne servent qu’à enrichir les labos, ils l’ont dit à la télé. Et en plus si tu prends trop de médocs, t’as l’air bizarre quand tu taffes, et tu te fais virer, au revoir le fric, ta femme te quitte, fin de ta vie sexuelle, et puis t’as honte, au revoir la libido. Le xanax c’est une sorte de cercle vicieux, la bascule si t’es en bas faut baiser pour remonter. Donc c‘était très carré dans ma tête, pour vivre longtemps en bonne santé et avoir de la thune, il faut baiser. C’est le matin, je me réveille je pense à Amandine.

 

Amandine faisait psycho à Paris, et quand nous discutions, elle parlait névroses psychoses transferts, elle était un peu perdue, elle aimait baiser mais elle voulait pas que ça se monnaye, c’était pourtant assez courant à l’asile, mais elle était pas comme les autres nanas, alors je l’ai draguée correct normal, de temps en temps on arrivait à voler quelques minutes d’intimité aux infirmiers, puis après on faisait ensemble les trucs de groupe, moi comme j’étais en fac d’arts plas je l’aidais à peindre les trucs dont elle rêvait, des arbres des oiseaux un peu psychédéliques, et pis en échange quand je revenais de l’entretien avec le médecin elle me décodait ce qui avait été dit, souvent elle me disait que c’était positif je sortirai bientôt, c’est juste une grosse névrose un peu limite parfois mais t’es pas psychotique, alors on était heureux, on était pas amoureux, c’était trop compliqué je pense pour nous deux, mais bon c’était cool et puis de temps en temps, si on était pas fatigués assommés par les médocs, on allait se cacher dans les toilettes et on essayait de jouir ensemble le plus vite possible.

 

Pour ma part, je lirai des extraits de mon recueil Les Fontaines jaillissantes. Frédéric Perrot.


Mercredis de la poésie. Au F.E.C., Salle Léon XIII, 17 place Saint-Etienne. Strasbourg. 18h30.

 

samedi 8 janvier 2022

Extension du domaine etc.

 

                                 Pour Stéphanie,

 

 

Les menaces futures font le pied de grue

Et nous en avons le pressentiment obscur

Quand nous parvenons à sortir de la torpeur

Qui naît du confort et de l’abrutissement

 

Brève lucidité avant de retomber

Soumission ordinaire…

 

La banquise fond

Les forêts brûlent et le désert s’accroît

Partout l’homme est un loup pour l’homme

Et pendant ce temps comme on dit

Dans les aventures de Tintin

Nous discutons des charmes comparés

De la dernière série diffusée

J’ai été un peu déçu par la saison sept

Sempiternelle prise de bec sur Houellebecq !

Franchement tu ne comprends rien 

Bien sûr qu’il n’a rien à dire mais Tarantino

C’est un génie au second degré

Allez viens on reprend un verre et la tournée

Est pour toi !

 

Retour seul au bout de la nuit

Bourdonne dans la tête le même marmonnement

Les menaces futures font le pied de grue

Et nous en avons le pressentiment obscur…

 

Le lendemain écoute distraite de France-Culture

Où d’importantes polémiques se font jour

Sur le film le roman de tel ou tel

 

Deux ou trois intellectuels

Semblent lancés dans un concours

De formules-chocs et de bons mots

 

Et toi ?

Rien

Tu sais juste qu’ils sont tous très loin du compte…

 

 

                                                                  Frédéric Perrot

C'est peut-être la première marque des temps obscurs : les refus y supplantent les désirs. (François Bégaudeau, Notre joie)

 


Note extraite de mon Journal, décembre 2021

 

Echange de mails avec François. Le groupe punk dont Bégaudeau était le chanteur-parolier au début des années 90 se nomme Zabriskie Point. Publication de Marie-Anne Bruch sur Cosmos de Gombrowicz. Notre joie est un éloge de l’amitié en acte. « dit l’ami » est une tournure qui revient tout au long du livre comme un leitmotiv. Les amis en question sont nombreux : tous les penseurs de la gauche radicale, mais aussi Barthes, Diderot, l’ami Witold ! Un sort est par ailleurs fait à quelques vieux bourgeois nocifs : Finkielkraut, l’odieuse Elisabeth Levy, Onfray… Ainsi qu’au feu de paille Branco, à qui il est rappelé que l’homme de gauche n’a pas des ennemis, mais des adversaires. Bégaudeau est volontiers rapide et dédaigneux. Point intéressant : Histoire de ta bêtise n’est pas un « pamphlet ».


mardi 4 janvier 2022

Ebats politiques

 

                                    « La bêtise aime à gouverner.» (René Char)

 

 

Vigilance abstraite

 

Vigilance abstraite

À l’heure de la défaite

 

Les faiseurs d’opinions

Par vocation déversent

Des flots d’inepties perverses

 

Promulguent le mensonge

Calomnient salissent dénoncent

N’en éprouvent nulle honte

 

La responsabilité individuelle est une idée rétrograde

 

Les plus imbéciles

Imaginent des complots

 

Des scénarios

Qui ne tiennent pas debout

 

Soyez-en persuadés

Depuis la nuit des temps

On nous cache quelque chose !

 

Les plus pernicieux

Réécrivent l’histoire

Avalisent l’infamie...

 

Vigilance abstraite

À l’heure de la défaite

 

Orateurs virtuels

Ou d’estaminets 

 

Prophètes de pacotille

Demi-crétins

 

N’importe qui peut dire n’importe quoi

N’importe comment

 

C’est le règne sans partage

De l’approximation de la bêtise

 

Il serait temps que la vigilance

Devienne intervention concrète

 

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Libre intervention

 

Malgré la confusion et le vacarme

Il lui faut fourbir ses armes

Intervenir

Trouver des mots

Pour ceux qu’étouffent

Le malheur et les larmes

 

Intervenir

 

Afin de ne pas laisser croire

Aux imbéciles et aux salauds

Qui ne font pas tant de manières

Que la parole leur appartient

 

Si l’on peut nommer parole

Cette morve haineuse

Qui se répand sans compter

Ces libelles mortifères

En cent quarante caractères

Ces appels au meurtre

Ces haros lancés sur l’étranger

L’apostat ou le pédé –

 

Merveilleux bénéfice

Du formidable progrès

Des moyens de communication

Que d’avoir rendu la haine

À ce point planétaire !

 

Mais intervenir

Et ici même  

 

Tant dans la dite patrie de Voltaire

Rivalisent racistes ordinaires

Antisémites de tout poil

Buveurs de rouge et bouffeurs d’ail

Leur rage ils la nomment liberté d’expression

À les entendre ils sont les derniers bastions

D’une France éternelle menacée d’invasion

Celle de Poitiers de la Pucelle et des saints en pâmoison

 

Ces courageux croisés se disent persécutés

Pourtant on n’entend qu’eux 

Ce doit être une question

De volume sonore !

 

Oh intervenir

Intervenir librement

 

Au nom de la beauté

Ou de l’amour selon !

 

 


                Les deux poèmes ont été écrits en 2016. Frédéric Perrot.