jeudi 6 août 2026

Au sujet d'Ulysse et de L'Odyssée de Christopher Nolan (note de Journal)

 

5 août — Le remords d’Ulysse. J’ai vu hier L’Odyssée de Christopher Nolan. Je ne suis pas critique de cinéma, comme dirait François Bégaudeau (Du mépris) je suis de ces bourgeois qui ne voient que des blockbusters, mais l’approche du personnage par le réalisateur a emporté mon adhésion. L’Ulysse de Nolan est un être rongé par ce qu’il a fait et vu à Troie lors de l’épouvantable nuit, ainsi que par sa responsabilité dans cet ignoble massacre, puisqu’il est celui qui a eu l’idée déloyale du cheval de Troie, le crime originel… Nolan présente donc un Ulysse qui ressemble plus à un vétéran de guerre, qui n’a plus ni sentiments, ni désirs, un être seul, déchu et drogué à la fleur de lotus, perdu dans sa culpabilité (idée chrétienne et non grecque) et son trauma… Le film de Nolan est dans l’ensemble assez éprouvant et violent. Dans ce monde qu’ont déserté les dieux, seuls règnent les monstres : le Cyclope, Scylla, les Sirènes, les gigantesques Lestrygons étrangement dotés d’armures. Ulysse et ses hommes ne font que fuir épouvantés devant de si redoutables créatures. D’échecs en échecs, de naufrage en naufrage… Le film mélange volontiers les genres : le péplum en costumes toujours à la limite du kitsch et de l’esthétique publicitaire, le film de guerre (on pense plus aux films américains des années 70 sur la guerre du Vietnam qu’à Homère) et même le film d’horreur à la manière de Cronenberg (l’épisode chez la sorcière Circé). De façon attendue – Nolan est un cinéaste puritain, mal à l’aise avec la chair – mais en cohérence avec son interprétation du personnage, Nolan désexualise Ulysse, qui ne semble nullement partager la couche de Calypso et ne s’attarde pas auprès de Circé. L’Ulysse de Nolan n’est ni rusé, ni ingénieux (le cheval de Troie n’est qu’un infâme stratagème, une offense aux dieux, dont la réussite se fonde sur un mensonge et le sacrifice d’un jeune soldat), ni séducteur, il ne trompe pas le Cyclope par un habile jeu de mots, il est un personnage profondément négatif, un destructeur de mondes, guidé par l’idée de vengeance (le massacre des Prétendants...). En revanche – l’épisode du Cyclope est très réussi — Ulysse connaît la peur, quand son regard s’élève vers la monstrueuse apparition... Je ne suis pas de ceux qui tiennent Nolan pour un génie – ses défauts et ses manques sont innombrables —, mais le film se donne pour ce qu’il est : un spectacle, du cinéma, un récit feuilletonesque. Du cinéma à l’ancienne, ajouterai-je, puisque j’ai entendu certains imbéciles déplorer qu’avec les moyens technologiques dont on dispose de nos jours, le tourbillon et Scylla auraient pu être mieux faits… Mais justement : je trouve très bien que ce ne soit pas mieux fait à coups d’images numériques et que la Scylla de Nolan ressemble à un monstre des temps héroïques des effets spéciaux… Cela donne une touche de naïveté à ce film d’un imperturbable sérieux, comme la mort du chien Argos, les animaux qui peuplent l’île de Circé, lui donnent sa mystérieuse poésie… 

 

mardi 4 août 2026

Hugues Werlé, Les Prophéties Néo-Apocalyptiques

 

 

Quatrième de couverture 

 

    Dans un futur proche où l’humanité vacille, une poignée d’êtres liés par une destinée hors du commun s’apprête à bouleverser l’ordre du monde. Entre prophéties anciennes, technologies interdites et conflits invisibles, une guerre silencieuse oppose ceux qui veulent sauver l’homme… à ceux qui souhaitent le réinventer.  

    Julia, guidée par une force qui la dépasse, devient le cœur d’un affrontement qui transcende le temps lui-même. 

    Du passé oublié aux ruines d’un futur dévasté, les lignes de réalité se fissurent. Qui détient réellement le pouvoir : la foi… ou la science ? Et si les deux n’étaient que les fragments d’une vérité plus grande ? 

    Alors que les derniers équilibres cèdent, une ultime décision devra être prise. Une décision capable de sauver l’humanité… ou de la condamner à jamais. Car certaines révélations ne sont pas faites pour être découvertes. 


samedi 1 août 2026

L'exceptionnel est la juste mesure du temps, Dans les marges du temps

 

Paul Valéry, à son bureau, en février 1935

 

Comme disait Paul Valéry, 

 

Je ne suis pas une tireuse de cartes, 

Et de l’avenir je ne sais rien. 

 

Mais on peut l’imaginer,  

Ce n’est pas rassurant. 

 

Ils nous diront sans doute ensuite :  

L’exceptionnel est la juste mesure du temps. 

 

Ce qui a valu une fois vaudra dorénavant. 

Habituez-vous à l’état de crise permanent ! 

 

Bien sûr ils ne le diront pas aussi clairement,  

Cela sera juste inscrit dans les lois… 


 

    Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

lundi 27 juillet 2026

Emmanuel Bove, Mes amis (début du roman)

 

 

Quand je m’éveille, ma bouche est ouverte. Mes dents sont grasses : les brosser le soir serait mieux, mais je n’en ai jamais le courage. Des larmes ont séché aux coins de mes paupières. Mes épaules ne me font plus mal. Des cheveux raides couvrent mon front. De mes doigts écartés je les rejette en arrière. C’est inutile : comme les pages d’un livre neuf, ils se dressent et retombent sur mes yeux.  

En baissant la tête, je sens que ma barbe a poussé : elle pique mon cou. La nuque chauffée, je reste sur le dos, les yeux ouverts, les draps jusqu’au menton pour que le lit ne se refroidisse pas. 

Le plafond est taché d’humidité : il est si près du toit. Par endroits, il y a de l’air sous le papier-tenture. Mes meubles ressemblent à ceux des brocanteurs, sur les trottoirs. Le tuyau de mon petit poêle est bandé avec un chiffon, comme un genou. En haut de la fenêtre, un store qui ne peut plus servir pend de travers.  

          En m’allongeant, je sens contre la plante des pieds – un peu comme un danseur de corde – les barreaux verticaux du lit-cage. 

          Les habits qui pèsent sur mes mollets, sont plats, tièdes d’un côté seulement. Les lacets de mes souliers n’ont plus de ferrets. 

         Dès qu’il pleut, la chambre est froide. On croirait que personne n’y a couché. L’eau, qui glisse sur toute la largeur des carreaux, ronge le mastic et forme une flaque, par terre. 

 

 

    J’ai découvert Emmanuel Bove il y a une trentaine d’années grâce aux Inrockuptibles et aux articles de Gilles Tordjman. Hervé Guibert (1955-1991), comme Peter Handke et Wim Wenders, faisait grand cas d’Emmanuel Bove et en particulier de Mes amis.