jeudi 3 septembre 2026

Commisération

 

Un brusque élan de commisération, 

vaste, inhabituel, 

tu ne te connaissais pas 

une telle spontanéité du sentiment, 

cela te prend presque au dépourvu 

ce brusque élan de commisération 

pour tes frères et tes sœurs de peine 

qui vont soucieux, hagards, éclopés, 

ont l’air de porter leur vie 

comme un lourd bagage encombrant 

qu’ils ne peuvent abandonner nulle part, 

c’est leur vie malgré tout ! 

Jamais tu ne croises un sourire 

et pourquoi celui-ci laisse-t-il 

sa petite fille pleurer 

au lieu de la prendre dans ses bras 

pour la réconforter et chasser son chagrin ? 

Et lui où va-t-il avec ses yeux trop grands 

qui semblent en avoir trop vu 

et ne sont plus que ténèbres épaisses ? 

Et cet autre encore qui crie sa colère, 

vilipende, couvre de noms d’oiseaux 

les fantômes d’un mystérieux complot ? 

Et elle, oh elle, elle a trop bu, si jeune pourtant 

et déjà gonflée, rougeaude, 

carnage si triste à voir, 

détourner le regard, 

afin qu’elle ne pense pas que tu l’observes 

et en fasse toute une histoire… 

 

             

                                    Frédéric Perrot 

lundi 31 août 2026

Charles Baudelaire, Le crépuscule du matin

 

La diane chantait dans les cours des casernes, 

Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. 

 

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants 

Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ; 

Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, 

La lampe sur le jour fait une tache rouge ; 

Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd, 

Imite les combats de la lampe et du jour. 

Comme un visage en pleurs que les brises essuient, 

L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient, 

Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer. 

 

Les maisons çà et là commençaient à fumer. 

Les femmes de plaisir, la paupière livide, 

Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ; 

Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, 

Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. 

C’était l’heure où parmi le froid et la lésine 

S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ; 

Comme un sanglot coupé par un sang écumeux 

Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux, 

Une mer de brouillards baignait les édifices, 

Et les agonisants dans le fond des hospices 

Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. 

Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux. 

 

L’aurore grelottante en robe rose et verte 

S’avançait lentement sur la Seine déserte, 

Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, 

Empoignait ses outils, vieillard laborieux. 

 

 

 

                    Charles Baudelaire est mort un 31 août 

vendredi 28 août 2026

Bashung, Daho et ainsi de suite (pour Cyril)

Étienne Daho, Tombé pour la France (1985) 

pour Cyril,  

 

Trajectoire inflexible  

On est soi-même emporté 

Dans le mouvement aspiré  

Et un rien à la traîne  

 

Comme un enfant qui ne sait pas vraiment  

Faire ses lacets ou chausser ses skis  

Voit le groupe s’éloigner 

Sentiment d’abandon, panique 

 

Tout va bien sûr trop vite 

 

Mouvement imperturbable  

On est franchement à la remorque  

C’est comment qu’on freine  

Je voudrais descendre de là ! 

 

Trajectoire inflexible  

Pour parler sans détours  

On est carrément à la ramasse 

L’avenir se moque de nous  

 

On fait déjà partie  

Des choses à passer sous le tapis 

Un jour nous serons tous à la rue 

Cela m’est revenu d’un fanzine de poésie  

 

Bien vu bien dit  

Merci les poètes 

Je ne sais évidemment pas  

Ce que je veux dire au juste  

 

Tout va bien trop vite  

Tonneaux chaotiques  

Ne me demande pas ce que je fabrique  

Je te raconterai n’importe quoi !  

 

                            Frédéric Perrot  

 

 

Pour écouter « C’est comment qu’on freine » d’Alain Bashung :  

Pour écouter « Tombé pour la France » d’Étienne Daho :