jeudi 25 novembre 2021

Révolte (un poème de Cesare Pavese)


 

Le mort est crispé contre terre et ses yeux ne voient pas

       les étoiles :

ses cheveux sont collés au pavé. La nuit est plus froide.

Les vivants rentrent à la maison et en tremblent encore.

On ne peut pas les suivre ; ils se dispersent tous :

l’un monte un escalier, l’autre va à la cave.

Certains marchent jusqu’à l’aube et se jettent dans un

       pré,

en plein soleil. Demain en travaillant, il y en a

qui auront un rictus de désespoir. Puis ça aussi passera.

 

Quand ils dorment, ils sont pareils au mort : s’il y a une

       femme,

les odeurs sont plus lourdes mais on dirait des morts.

Chaque corps se cramponne, crispé, à son lit

comme au rouge pavé : la longue peine

qui dure depuis l’aube vaut bien une brève agonie.

Sur chaque corps s’englue une obscurité sale.

Seul de tous, le mort est étendu aux étoiles.

 

Il a aussi l’air mort cet amas de haillons

appuyé au muret, que brûle le soleil.

C’est faire confiance au monde que dormir dans la rue.

Entre les haillons pointe une barbe que parcourent

des mouches affairées ; les passants vont et viennent dans

       la rue,

comme des mouches ; le clochard est un fragment de rue.

La misère, comme une herbe, recouvre de barbe

les rictus et donne un air tranquille. Ce vieux-là

qui aurait pu mourir crispé dans son sang

a l’air au contraire d’une chose et il vit.

Ainsi, à part le sang, chaque chose est un fragment de rue.

Et pourtant, les étoiles ont vu du sang dans la rue.

 

 

Cesare Pavese, Travailler fatigue

Traduction de Gilles de Van.

  

 

lundi 22 novembre 2021

Oiseleur

Eric Doussin, Oiseleur (22/10/2015)

 

Pour Rachel,

 

Dans l’un de ses romans
Honoré de Balzac
Salue la patience et la ruse
Grâce auxquelles les oiseleurs
Saisissent les oiseaux
Les plus défiants
 
Telle est mon enseigne
La phrase écrite en lettres rouges
Au front de ma boutique
Patient et rusé
Je le suis
Jamais je ne lâche une proie
Avant qu’elle ne soit
Ma captive
 
J’aime les espèces rares
Et par principe néglige
Tout ce qui est commun
Les ignobles pigeons
Les rouges-gorges les moineaux
Dont abusent des concurrents
Moins scrupuleux
Que moi
 
Il est vrai que je préfère
Les oiseaux nocturnes
Et mes chasses utilement m’occupent
Pendant les sombres heures
De mes insomnies
 
Dans mes rêves
J’attrape des oiseaux que je ne verrai jamais
Les harfangs
Ces reines blanches
Des régions enneigées
 
Partir m’est impossible
Je ne peux négliger mon commerce
Ma boutique
 
Et certains soirs
Ivre de rancœur
Mélancolique
 
Je songe à des massacres
D’une plus grande ampleur
Que dans ma pratique

  

        Le poème appartient au recueil autoédité Les Fontaines jaillissantes (avril 2021). Frédéric Perrot.
   

dimanche 21 novembre 2021

Elle était déchaussée, elle était décoiffée (un poème de Victor Hugo)


 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par-là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

 

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

 

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

 

Comme l’eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 

Source image : Gallimard

mercredi 17 novembre 2021

Mercredis de la poésie (premier décembre)

Maison natale de Paul Appell

 

Dans le cadre des mercredis de la poésie, le F.E.C. a le plaisir de vous inviter à découvrir deux plumes : Sylvie Villaume plasticienne et auteur et Barbara Digot-Frieden poétesse. À la fin de leurs présentations elles dédicaceront leurs livres respectifs.

 

Sylvie Villaume

Barbara Digot-Frieden

 

Mercredi premier décembre à 18h30.

F.E.C. 17 place Saint-Etienne

 

vendredi 12 novembre 2021

Un feu distinct... (un poème de Paul Valéry)

 




Un feu distinct m’habite, et je vois froidement

La violente vie illuminée entière…

Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormant

Ses actes gracieux mélangés de lumière.

 

Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,

Après le premier temps de sommeil malheureux ;

Quand le malheur lui-même est dans le noir épars

Ils reviennent me vivre et me donner des yeux.

 

Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveille

N’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,

Et mon rire étranger suspend à mon oreille,

 

Comme à la vide conque un murmure de mer,

Le doute, – sur le bord d’une extrême merveille,

Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?


jeudi 11 novembre 2021

Publication de Scènes de chasse sur le site Le Monde de Poetika

 

Je remercie Chris Talazac pour la publication de mon poème Scènes de chasse sur son site Le Monde de Poetika. Sur le thème de la « Guerre », en ce 11 novembre, cela semble particulièrement approprié.

 

Un grand merci également à l’ami Eric Doussin pour le dessin accompagnant le poème et son portrait si ressemblant ! Frédéric Perrot

 

Pour voir la publication :

http://www.poetika17.com/poemes/Frederic-Perrot-scenes-de-chasse.html