lundi 30 mars 2026

Howard P. Lovecraft, Celephais (début du conte)


 

    En rêve, Kuranes contempla la cité dans la vallée. La côte s’étendant derrière le pic neigeux qui domine la mer, et les galères aux couleurs gaies qui sortent du port pour aller vers les régions lointaines où le ciel et la mer se rejoignent. Ce fut également en rêve qu’il acquit ce nom de Kuranes, car lorsqu’il s’éveilla, il constata qu’on l’appelait autrement. Peut-être était-ce pour lui chose naturelle que de rêver d’un nouveau nom, car, dernier descendant d’une famille, et seul parmi les millions d’habitants indifférents de Londres, rares étaient ceux qui lui parlaient pour lui rappeler qui il avait été. Il avait perdu ses terres et son argent, et n’aimait guère les manières des gens qui l’entouraient. Il préférait rêver et transcrire ses rêves. Ceux à qui il montrait ses écrits se moquaient de lui, si bien qu’il les garda pour lui seul, et finalement cessa d’écrire. Plus il s’éloignait du monde qui l’entourait, et plus ses rêves devenaient merveilleux : il aurait donc été vain d’essayer de les coucher sur le papier. Kuranes n’était pas moderne, il ne pensait pas de la même façon que ceux qui écrivent. Tandis que ceux-ci s’efforcent de dépouiller la vie des voiles brodés des mythes qui l’entourent, montrant dans sa laideur cette triste chose qu’est la réalité, Kuranes recherchait uniquement la beauté. Quand la vérité et l’expérience n’eurent pas réussi à la lui révéler, il la chercha dans l’imagination et dans l’illusion, et la trouva toute proche, parmi les souvenirs nébuleux des contes et des rêves de son enfance. Enfants, nous écoutons et nous rêvons, nous avons des pensées encore floues, et quand, une fois adultes, nous essayons de les faire revivre en notre mémoire, le poison prosaïque de la vie ternit ces visions. Mais certains d’entre nous s’éveillent la nuit avec d’étranges phantasmes de collines et de jardins enchantés, de fontaines chantant dans le soleil, de falaises dorées qui surplombent des mers calmes, de plaines qui s’étendent jusqu’au pied de cités endormies et de légions de héros qui galopent sur des chevaux blancs caparaçonnés à l’orée de forêts épaisses. Alors, nous savons que nous sommes retournés en arrière, par des portes d’ivoire, dans ce monde merveilleux qui fut le nôtre avant l’âge de raison, qui est celui de la tristesse.

 

Howard P. Lovecraft, « Celephais »

Éditions Pierre Belfond, 1969, pour la traduction française

dimanche 29 mars 2026

George Orwell, 1984 (adapté et illustré par Fido Nesti)

 


Présentation de l’éditeur

 

1984, le chef-d’œuvre de George Orwell, fait partie des plus grands textes du vingtième siècle. Les lecteurs de tous âges connaissent Big Brother et Winston Smith, car plus qu’un roman politique et dystopique, 1984 a nourri notre imaginaire sans jamais perdre de son actualité. L’atmosphère envoûtante et le dessin aux teintes fantastiques de l’illustrateur brésilien Fido Nesti, alliés à la modernité de la traduction de Josée Kamoun, nous offrent aujourd’hui une magnifique édition de 1984, la première version graphique du texte mythique d’Orwell. Il s’agit d’un des événements éditoriaux les plus importants de l’année à travers le monde.


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De son vrai nom Eric Arthur Blair, George Orwell est né le 25 juin 1903 dans les Indes britanniques. Fils d’un fonctionnaire travaillant pour la Régie de l’opium, il a étudié dans les plus prestigieuses écoles du Royaume-Uni, a servi en Birmanie, vécu à Paris, enseigné en Angleterre, puis est parti en Espagne pour combattre dans les rangs républicains en 1937. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient journaliste à la BBC et débute l’écriture de La Ferme des Animaux. Atteint de la tuberculose, il publiera son ultime roman, 1984, quelques mois avant son décès, le 21 janvier 1950.

 

Fido Nesti est né à São Paulo, au Brésil, en 1971. Artiste autodidacte, il travaille comme illustrateur depuis plus de trente ans. Il dessine pour différents magazines américains comme The New Yorker ou Rolling Stone, il est l’auteur de plusieurs romans graphiques et compose les couvertures de livre de plusieurs grandes maisons d’édition brésiliennes. Il découvre 1984 à l’école – en 1984 justement – et son obsession pour ce monde dystopique, très proche de la réalité brésilienne d’aujourd’hui, ne le quittera plus jamais.

 

George Orwell, 1984

Adapté et illustré par Fido Nesti

Traduit de l’anglais par Josée Kamoun

Éditions Grasset 2020


George Orwell en 1945 (photographie extraite de la biographie de Bernard Crick)

jeudi 26 mars 2026

À l'avenir (poème de Kelig Nicolas)

 

L'île, dessin de Kelig Nicolas

nous avons des lumières, pour continuer
quand en chemin il fait si sombre
chacun semble aveugle, se bouscule
se fait mal, se coupe, comme aujourd’hui
je lis des pages, de lumières
en poésie, les amis
des étoiles filées, brillent toujours
comme hier, j’écoute des chansons,
les paroles résonnent, à l’esprit
en mélodies, en refrain
nous nous souvenons, des instants chers
pour ne pas trop tomber, pour se relever
quelques lumières, pour guider, à présent
les gestes de vie, nous avons des lumières
pour continuer, à nous sourire

 

                                  Kelig Nicolas, mars 2026

mardi 24 mars 2026

Est-ce ma faute si ton rêve a basculé ?

 

« Je ne cherche pas à me blanchir, je fais largement amende honorable, mais à bien y réfléchir, je ne comprends pas pourquoi je devrais porter seul la responsabilité de ce carnage. Est-ce ma faute si ton rêve a basculé ? Toute cette histoire était cousue de fil blanc, une escroquerie sentimentale. Émus par de si charmants débuts, nous nous bercions tous deux d’illusions et à un moment, ce fut l’heure du réveil. Je ne cherche pas à me blanchir, je sais que je suis imbuvable, mais tout bien médité, je ne comprends vraiment pas pourquoi je devrais endosser seul la responsabilité de ce carnage. Est-ce ma faute si ton rêve a basculé ? Est-ce ma faute, si tout était marqué dès le début du sceau de la fausseté ? Je ne cherche aucunement à me blanchir, il faut parfois insister pour se faire comprendre, mais je refuse de porter seul la responsabilité de ce carnage : ce serait trop facile, comme une explication tronquée, visant à donner un sens univoque à l’histoire, son fin mot… Or, pour aboutir à un tel carnage, il a fallu que les coups répondent aux coups et que chacun s’envenime de ses propres blessures, de sorte que les torts ne peuvent être que partagés, quoique dans des proportions différentes, bien sûr… Indépendamment de toutes les circonstances contraires et des difficultés ajoutées par mon seul caractère, est-ce ma faute si ton rêve a basculé ? »

 

                                                                     Frédéric Perrot

lundi 23 mars 2026

Mon double et moi, Dans les marges du temps

 


« I met myself in a dream

                               And I just want to tell you that everything was allright »

                                                                                     Lou Reed

 

Depuis plusieurs jours,

J’ai pris l’importante décision

De garder mes distances,

De me tenir à au moins un mètre de moi-même :

 

On n’est jamais trop prudent !

 

Quand dans le grand appartement

Je croise mon double,

Nous évitons toute manifestation fraternelle

Tels que serrements de mains, accolades, embrassades…

 

J’ai été très inquiet pendant un moment

Pour mon double…

Lui d’ordinaire si silencieux

Ne cessait plus de répéter :

 

Édition spéciale

Édition spéciale

Édition spéciale

Édition spéciale

 

Le pic de la crise a été atteint

Quand en pleine nuit il s’est mis à taper

Bruyamment sur le piano –

Juste pour emmerder les voisins !

 

Il s’est calmé depuis heureusement,

S’est plongé dans la lecture

De Mars de Fritz Zorn

Dont il me lit des extraits… accablants.

 

Je ne sais combien de temps

Mon double et moi,

Nous parviendrons à nous supporter :

Il ne faudrait pas que cela dure éternellement !

 

 

29 mars 2020

 

  

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Il a été écrit dans les premières semaines du confinement de mars 2020. Je l’ai lu lors de la soirée poésie au Divanoo, Encres libres, le jeudi 12 mars. Frédéric Perrot.

 

Pour écouter la chanson « Beginning to see the light » du Velvet Underground :


https://youtu.be/jRAFf2oePMM?si=oqLOZCz86fQZppFr


jeudi 19 mars 2026

Le guetteur sentimental, Dans les marges du temps (pour Delphine)

 



Tel un guetteur sentimental,

Égaré dans les marges du temps,

 

À quoi suis-je donc occupé ?

J’attends, j’attends

 

Qu’enfin quelque chose se passe…

 

J’attends, j’épie

 

Un signe,

Un mot,

Un mouvement,

 

Mais jamais rien ne se passe :

 

Ce qu’il faudrait tuer en soi,

C’est l’espoir, l’absurde espoir

 

Que tout dément

 

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         Dans L’amour fou, André Breton écrivait : « J’aimerais que ma vie ne laissât après elle d’autre murmure que celui d’une chanson de guetteur, d’une chanson pour tromper l’attente. Indépendamment de ce qui arrive, n’arrive pas, c’est l’attente qui est magnifique. »

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


mercredi 18 mars 2026

Descends de ton tréteau, mauvais acteur, Dans les marges du temps

 

Strasbourg


Descends de ton tréteau, mauvais acteur :

Le sérieux est un masque funéraire

Qui ne convient guère à ton caractère.

Nous sommes las des vains cris de la colère,

Epargne-nous de grâce tes postillons,

Abandonne ce masque d’imposteur.

 

Cesse d’être grimacier et retrouve

Ta vraie voix, un ton juste, ton silence,

Ton secret, qui n’a rien de douloureux :

Rester confidentiel n’est pas honteux,

 

Et ce n’est que dans les marges du temps,

Quand nous sommes sans public, isolés,

Que nous pouvons espérer prononcer

Un premier mot qui ne serait pas faux.

 

N’aie pas peur, sois confiant, éveillé :

Ta vraie voix, tes couleurs, ta musique…

 

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot

mardi 17 mars 2026

Black Celebration de Depeche Mode a quarante ans (pour Valentine)

 


Le 17 mars 1986, sortait le cinquième album studio de Depeche Mode, Black Celebration. Premier disque de rupture dans la carrière alors toujours incertaine du groupe, oscillant entre ballades sentimentales (A question of Lust), tubes imparables volontiers cyniques (A question of Time, Stripped) et atmosphères plus sombres (Black Celebration), hantées par la mort ordinaire (Fly on the windscreen - Final) ou le vide de la société anglaise (l’ironique New dress). Rétrospectivement, un disque crucial, marquant le début d’une ascension phénoménale, puisque devaient suivre les fondamentaux Music for the masses (1987) et Violator (1990). Mais l’histoire alors n’était pas encore écrite…

 

Pour écouter Stripped :


https://youtu.be/vYH0vhLpqHU?si=DiNft_jI2PCg0hUV


lundi 16 mars 2026

Un poème de Marie-Anne Bruch (Nouveaux Délits, numéro 83)

 



Épaisseurs et nudités

 

La nuit est une encre subtile

et la douleur change de couleur.

 

Jeter un œil au fond de soi

et n’y trouver qu’un peu d’air frais,

pour l’apaisement ou l’effroi ?

 

Le cœur, mieux que nul autre,

sait rebattre les cartes.

 

Trop d’entrées dans les dictionnaires

et tellement peu de sorties…

 

Échapper aux définitions

est la mission de l’être humain.

 

À la géométrie de nos barreaux

répondent les feuillages rebelles.

 

Dans le silence,

le contour des choses

se dessine plus durement

et les frayeurs passent

du grave à l’aigu.  

 

               Marie-Anne Bruch, extrait de Cristallins Secrets

 

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Cathy Garcia Canalès

Nouveaux Délits, numéro 83, Janvier 2026

mercredi 11 mars 2026

Help (2) War Child Records

 


Pour écouter Fontaines D.C., Black Boys on Mopeds (Sinéad O’Connor cover)


https://youtu.be/LVbz3FNSRuc?si=Icn8kusHSn1Zwv19 

 

Track list: 

Side A

1. Arctic Monkeys - Opening Night 

2. Damon Albarn, Grian Chatten & Kae Tempest - Flags 

3. Black Country, New Road - Strangers

4. The Last Dinner Party – Let’s do It Again!

5. Beth Gibbons - Sunday Morning

Side B

6. Arooj Aftab & Beck - Lilac Wine

7. King Krule - The 343 Loop

8. Depeche Mode - Universal Soldier

9. Ezra Collective & Greentea Peng - Helicopters

10. Arlo Parks - Nothing I Could Hide

11. English Teacher & Graham Coxon - Parasite

12. Beabadoobee - Say Yes

Side C

13. Big Thief - Relive, Redie

14. Fontaines D.C. - Black Boys On Mopeds

15. Cameron Winter - Warning 

16. Young Fathers - Don’t Fight The Young

17. Pulp - Begging For Change

18. Sampha - Naboo 

Side D

19. Wet Leg - Obvious

20. Foals - When The War Is Finally Done 

21. Bat For Lashes - Carried My Girl 

22. Anna Calvi, Dove Ellis, Ellie Rowsell & Nilüfer Yanya - Sunday Light

23. Olivia Rodrigo - The Book of Love 

 

Bonus Track : Oasis - Acquiesce 

(Live from Wembley Stadium, 28 September 2025)

 

dimanche 8 mars 2026

Tout reprendre à zéro (pour Alain)

 

Alain Minighetti

Tout reprendre à zéro. Écrire est très peu un métier. On n’apprend rien ou presque, et à chaque fois il faut tout reprendre à zéro, comme si l’on n’avait jamais écrit le moindre mot, comme si l’on se trouvait face au silence que l’on veut interrompre pour la première fois, et comme si nous étions pour toujours des novices sans expérience. Écrire est très peu un métier. Les mains vides, sans la moindre terre ferme sous les pieds, mais avec obstination, à chaque fois il faut tout reprendre à zéro. Quant aux quelques pages déjà écrites qui témoigneraient en notre faveur, au lieu d’y chercher un indice, l’idée d’une destination, il vaut mieux s’en détourner et les tenir à distance : car c’est ainsi, écrire est très peu un métier et à chaque fois, il faut tout reprendre à zéro.

 

                                                                         Frédéric Perrot

Stéphane Bouquet, Le fait de vivre (pour Michel)

 


Marie dit la vie la vie

tu n’as que ce mot aux lèvres

 

c’est vrai j'avoue la vie est le seul

refuge, je ne sais plus trop à force

 

si « j’écris sur vous au lieu de

mourir » ou pour rejoindre un verbe au présent

 

« et me sentir mille choses heureuses à la fois »

ayant atteint « la bienveillance du réel »

 

du genre ces bras entre nous respirés

alors c’est gagné la vie la vie

 

 

Stéphane Bouquet est un écrivain, un scénariste et critique de cinéma, un danseur et un poète, né en 1967 et mort à Paris le 24 août 2025. Le fait de vivre est paru aux éditions Champ Vallon en 2021.

vendredi 6 mars 2026

Leonard Cohen, Who by fire

 



And who by fire, who by water

Who in the sunshine, who in the night time,

Who by high ordeal, who by common trial,

Who in your merry, merry month of May, who by very slow decay

and who shall I say is calling ?

 

And who in her lonely slip, who by barbiturate,

who in these realms of love, who by something blunt,

Who by avalanche, who by powder,

who for his greed, who for his hunger  

and who shall I say is calling ?

 

And who by brave assent, who by accident

who in solitude, who in this mirror

Who by his lady’s command, who by his own hand

who in mortal chains, who in power

and who shall I say is calling ?

 

 

Leonard Cohen, Who by fire (1974)

 


Pour écouter Who by fire :


https://youtu.be/ilGahIwQEQ0?si=EPe0XSc-DY5xSlce


lundi 2 mars 2026

Rainer Maria Rilke, deux poèmes


 

Celle qui devient aveugle

 

       Elle était assise comme les autres pour le thé.

       Il m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse

       un peu différemment des autres.

       Puis elle sourit. Cela fit presque mal.

 

       Lorsque enfin on se leva et bavardant

       on traversait des chambres nombreuses

       lentement au hasard (on parlait et riait),

       tout à coup je la vis. Elle suivait les autres,

 

       timide, comme quelqu’un qui dans un instant

       devra chanter devant un vaste public ;

       sur ses yeux clairs qui se réjouissaient

       la lumière se posait du dehors comme sur un étang.

 

       Elle suivait doucement, il lui fallait longtemps,

       comme si quelque chose devait être encore surmonté ;

       et pourtant, au bout d’un moment c’était comme

       si elle n’allait plus marcher mais voler.

 

 

La courtisane

 

       Le soleil de Venise inventera de l’or

       dans mes cheveux : illustre fin

       de toute alchimie. Mes sourcils,

       les vois-tu pareils aux ponts

 

       conduire vers le silencieux péril

       des yeux, qu’une circulation secrète relie

       aux canaux, de façon que la mer

       puisse monter, descendre et changer en eux. Celui

 

       qui m’a regardée une fois, envie mon chien

       car la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,

       cette main ornée, invulnérable, se pose

       souvent sur lui dans un moment distrait.

 

       Et des garçons, espoirs des grandes maisons,

       périssent sur ma bouche comme d’un poison.

 

 

Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes

Traduction de Lorand Gaspar