vendredi 10 juin 2022

Le bleu est une couleur chaude (La Vie d'Adèle)


 

François Bégaudeau soutient qu’Abdellatif Kechiche est le plus grand cinéaste vivant. C’est possible : je ne suis pas critique de cinéma. Il n’en demeure pas moins que La Vie d’Adèle, outre son esthétique porno-chic quand les deux personnages féminins baisent dans d’interminables séquences dont le réalisateur paraît se régaler – « Regardez bien, je vous montre deux lesbiennes en action, vous n’avez jamais vu ça » – est pour moi un film aigre, dont la seule et pauvre morale est que nul n’échappe au monde d’où il vient, les déterminismes sociaux l’emportant toujours à la fin. Pff… Trois heures pour en arriver à cette sinistre conclusion : bravo monsieur Kechiche, vous méritiez bien la Palme d’or ! En revanche, je ne me souvenais pas de la musique et des scènes de danse.

 

Pour écouter I follow rivers de Lykke Li :  https://youtu.be/K3JGxj2rvAs


mardi 7 juin 2022

I have a dream (Jacqueline, L'épuisette à étoiles)

Jacqueline, 7 juin 2022

Si tu me cherches

Eric Doussin

 

                                                                        Pour Ana,

 

Si tu me cherches, je suis dans la chambre. Ce n’est pas une chambre somptueuse ornée de fleurs mortuaires. Ce n’est pas la chambre rêvée de quelque Hollande imaginaire. C’est une chambre plus modeste et c’est notre nid d’amour construit pour nous seuls avec nos mots et nos souffles comme brindilles, et nos vêtements qui s’égaient aux quatre coins.

Si tu me cherches, je suis dans la chambre, et emmailloté dans le drap comme une momie, je repose dans ton odeur… Me contemple une lampe au bel abat-jour bleu. Les murs répercutent les échos de nos joies. Le reste est silence. Et à un moment, dans la pénombre, il se peut que je ferme les yeux…

 

Mais mon amour, que fais-tu ? Si tu me cherches, je suis dans la chambre, voyons… Il me semble à moi que le jeu a assez duré à présent…

Il y a longtemps, si longtemps que je t’ai entendue dans le salon compter en riant jusque cinquante… L’appartement n’a rien d’un vaste labyrinthe et il y a longtemps, si longtemps que tu aurais dû me retrouver…

Oh ! c’est trop tard, mon amour… Regarde, emmailloté dans le drap comme une momie, je me couvre de poussière… Et le reste, tout le reste est silence…

 

 

La « chambre rêvée de quelque Hollande imaginaire » est un hommage un peu appuyé au poème de Charles Baudelaire, L’invitation au voyage. Le reste n’est qu’une plaisanterie un brin funèbre. Ah ! les jeux de l’amour… Le texte appartient au recueil Les heures captives (décembre 2012). Frédéric Perrot.

vendredi 3 juin 2022

Andrew Fletcher (1961-2022)

     Grand fan de Depeche Mode, que j’ai dû voir cinq ou six fois en concert, je n’ai jamais bien compris quel était le rôle exact d’Andrew Fletcher, au sein du groupe. Mais peu importe… Cette merveilleuse chanson qu’est Death’s Door se trouve sur la BO du film de Wim Wenders, Jusqu’au bout du monde, 1991, où l’on pouvait entendre entre autres Lou Reed, Nick Cave, REM.

 

Pour écouter la chanson : https://youtu.be/_dwbSIuYgVY

jeudi 2 juin 2022

Quand je m'achève sur les comptoirs/Comme une grosse baleine (Christophe Miossec, pour Matthieu)

Guy Debord, Panégyrique (un extrait)

Guy Debord

 

« J’ai observé que la plupart de ceux qui ont laissé des Mémoires ne nous ont bien montré leurs mauvaises actions ou leurs penchants que quand, par hasard, ils les ont pris pour des prouesses ou de bons instincts, ce qui est arrivé quelquefois. »

                                              Alexis de Tocqueville, Souvenirs.


 

       Après les circonstances que je viens de rappeler, ce qui a sans nul doute marqué ma vie entière, ce fut l’habitude de boire, acquise vite. Les vins, les alcools et les bières ; les moments où certains d’entre eux s’imposaient et les moments où ils revenaient, ont tracé le cours principal et les méandres des journées, des semaines, des années. Deux ou trois autres passions que je dirai, ont tenu à peu près continuellement une grande place dans cette vie. Mais celle-là a été la plus constante et la plus présente. Dans le petit nombre des choses qui m’ont plu, et que j’ai su bien faire, ce qu’assurément j’ai su faire le mieux, c’est boire. Quoique ayant beaucoup lu, j’ai bu davantage. J’ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent ; mais j’ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. Je peux me compter parmi ceux dont Baltasar Gracian, pensant à une élite discernable parmi les seuls Allemands – mais ici très injuste au détriment des Français, comme je pense l’avoir montré –, pouvait dire : « Il y en a qui ne se sont saoulés qu’une seule fois, mais elle leur a duré toute la vie. »

       Je suis d’ailleurs un peu surpris, moi qui ai dû lire si fréquemment, à mon propos, les plus extravagantes calomnies ou de très injustes critiques, de voir qu’en somme trente ans, et davantage, se sont écoulés sans que jamais un mécontent ne fasse état de mon ivrognerie comme d’un argument, au moins implicite, contre mes idées scandaleuses ; à la seule exception, d’ailleurs tardive, d’un écrit de quelques jeunes drogués en Angleterre, qui révélait vers 1980 que j’étais désormais abruti par l’alcool, et que j’avais donc cessé de nuire. Je n’ai pas un instant songé à dissimuler ce côté peut-être contestable de ma personnalité, et il a été hors de doute pour tous ceux qui m’ont rencontré plus d’une ou deux fois. Je peux même noter qu’il m’a suffi en chaque occasion d’assez peu de jours pour être grandement estimé, à Venise comme à Cadix, et à Hambourg comme à Lisbonne, par les gens que j’ai connus rien qu’en fréquentant certains cafés.


       J’ai d’abord aimé, comme tout le monde, l’effet de la légère ivresse, puis très bientôt j’ai aimé ce qui est au-delà de la violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. Quoique n’en laissant paraître peut-être, durant les premières décennies, que des signes légers une ou deux fois par semaine, c’est un fait que j’ai été continuellement ivre tout au long de périodes de plusieurs mois ; et encore, le reste du temps, avais-je beaucoup bu.

      Un air de désordre, dans la grande variété des bouteilles vidées, reste tout de même susceptible d’un classement a posteriori. Je peux d’abord distinguer entre les boissons que j’ai bues dans leurs pays d’origine, et celles que j’ai bues à Paris ; mais on trouvait presque tout à boire dans le Paris du milieu du siècle. Partout, les lieux peuvent se subdiviser simplement entre ce que je buvais chez moi ; ou chez des amis ; ou dans les cafés, les caves, les bars, les restaurants ; ou dans les rues, notamment aux terrasses.

       Les heures et leurs conditions changeantes tiennent presque toujours un rôle déterminant dans le renouvellement nécessaire des moments d’une beuverie, et chacune d’elles apporte sa raisonnable préférence entre les possibilités qui s’offrent. Il y a ce que l’on boit le matin, et assez longuement ce fut l’instant des bières. Dans Rue de la sardine, un personnage dont on peut voir qu’il est un connaisseur professe que « rien n’est meilleur que la bière le matin ». Mais souvent il m’a fallu, dès le réveil, de la vodka de Russie. Il y a ce que l’on boit aux repas, et durant les après-midis qui s’étendent entre eux. Il y a le vin des nuits, avec leurs alcools, et après eux les bières sont encore plaisantes ; car alors la bière donne soif. Il y a ce que l’on boit à la fin des nuits, au moment où le jour recommence. On conçoit que tout cela m’a laissé bien peu de temps pour écrire, et c’est justement ce qui convient : l’écriture doit rester rare, puisque avant de trouver l’excellent il faut avoir bu longtemps.

 


              Guy Debord, Panégyrique I, Œuvres, Quarto Gallimard, p.1668-1670