mercredi 21 octobre 2026

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge (début du roman, pour Florian)


11 septembre, rue Toullier 

 

    Ainsi donc, c’est ici que viennent les gens pour y vivre ? Je penserais plutôt que c’est un endroit pour y mourir. Je suis sorti. J’ai vu des hôpitaux. J’ai vu un homme tituber, puis tomber à la renverse. Les gens se sont attroupés autour de lui, cela m’a épargné la vue du reste. J’ai vu une femme enceinte. Elle se traînait péniblement le long d’un mur haut et chaud, qu’elle tâtait quelquefois de la main, comme pour se convaincre qu’il était toujours là. Oui, il était toujours là. Derrière ? Je cherchai sur mon plan : Maison d’Accouchement. Bon. On va la délivrer — ce sont des choses qu’on sait faire. Plus loin, rue Saint-Jacques, un grand bâtiment avec un dôme. Le plan m’indique : Val-de-Grâce, Hôpital militaire. Je n’avais pas absolument besoin de savoir cela, mais cela ne fait rien. La rue commençait de toutes parts à sentir. Cela sentait, dans la mesure où on pouvait le discerner, l’iodoforme, la graisse de pommes frites, la peur. Toutes les villes sentent, l’été. Puis, j’ai vu une étrange maison, qui n’était pas indiquée sur le plan, mais on pouvait distinguer au-dessus de la porte en caractères encore assez lisibles : Asile de nuit. Les prix étaient affichés à côté de l’entrée. Je les ai lus. Ce n’était pas cher. 

    Et quoi d’autre encore ? Un bébé dans une voiture d’enfants à l’arrêt ; il était gros, verdâtre, on voyait nettement qu’il avait une éruption sur le front. Elle était manifestement en voie de guérison et ne faisait pas mal. L’enfant dormait, la bouche ouverte, respirant l’iodoforme, les pommes frites, la peur. C’était comme cela. L’essentiel était de vivre. C’était l’essentiel. 

 

Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge 

Traduction de Claude David 

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