vendredi 2 octobre 2026

László Krasznahorkai, Le Dernier Loup (pour Ana)

 

 

Quatrième de couverture 

 

    Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur. Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois… 
    Le Dernier Loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si grand nombre de pages. Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final. 

 

László Krasznahorkai, Le Dernier Loup 

Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly 

 

Passion minoritaire (ou L'histoire de Juliette)

 

Juliette n’aimait pas le pas traînant de son père 

Sa manière précautionneuse de monter les escaliers 

Comme s’il craignait de réveiller 

Sa mère qui le plus souvent gisait dans le divan 

Assommée qu’elle était par ses mélanges 

Alcool et médicaments – Bravo maman ! 

Juliette n’aimait pas le pas traînant de son père 

Et son moment d’hésitation devant la porte de sa chambre 

Dont il avait confisqué la clé 

Comme il avait confisqué toutes celles de la maison 

Jusqu’à celle de la salle de bains et celle des toilettes 

Son père était maître en son royaume et l’homme aux clés ! 

Juliette n’aimait pas sa façon d’entrer dans sa chambre 

Si doucement comme s’il était vraiment inquiet 

Du sommeil de sa fille qu’il venait perturber 

Car le plus souvent Juliette faisait semblant de dormir 

Tandis qu’elle l’entendait s’approcher 

Juliette faisait semblant de dormir 

Et quand il s’allongeait à côté d’elle 

Le caleçon déjà sur les chevilles 

Elle avait l’impression de tomber en elle-même 

Tomber interminablement et d’être emmurée vive 

Comme ces prisonniers qu’on jetait aux oubliettes 

Son père ce salaud se plaignait parfois qu’elle fût si inerte 

Il l’aimait tant, il était fou d’elle ! 

Juliette ne se souvenait pas de la première fois 

Peut-être était-ce le jour de l’éclipse totale 

Puisqu’elle se souvenait de la paire de lunettes 

Qui traînait parmi ses poupées au pied du lit 

Mais cela s’était répété 

Comme toujours le mal se répète 

Son père toute douceur oubliée lui écartait les jambes 

Et Juliette faisait semblant de dormir 

Elle tombait elle tombait en elle-même 

Son père bougeait s’agitait et lui faisait mal 

C’était la douleur qui la forçait à ouvrir les yeux et à voir 

Son père au-dessus d’elle les cheveux collés par la sueur 

Misérable salaud qui s’abattait sur elle 

En murmurant enamouré  

Tu es ma passion minoritaire 

Tu es ma passion minoritaire 

C’était sa phrase, sa formule 

Celle qu’il répétait 

Comme une machine délirante 

Un chanteur qui répète les mêmes mots ineptes 

Pour vous les imprimer dans la tête 

Où le vieux dégueulasse était-il allé chercher pareille connerie ? 

Plus tard Juliette avait découvert 

Que ce que son père nommait sa passion minoritaire 

Était tout au contraire un phénomène massif 

Un problème de société, sic 

Le pire des crimes, en tous lieux et de tout temps… 

Son père était cinglé de toute façon 

Un homme tout en principes, habitudes et rituels 

Il suffisait de penser à sa manière de s’assoir 

À dix-neuf heures précises à table pour le dîner 

Et de le voir s’impatienter et s’énerver 

Si Juliette et sa mère tardaient à le servir 

Combien étaient horribles ces repas du soir ! 

Car il fallait manger, manger, manger et finir son assiette ! 

Juliette livide souvent plus tard se faisait vomir… 

Juliette était fille unique 

Unique dans tous les sens du terme, disait son père 

En prenant des airs ravis et malins 

Une merveille, une pure merveille 

Et parfois elle rêvait qu’elle avait un frère 

Un frère grand et fort qui la défendrait 

Et mettrait à son père la dérouillée qu’il méritait 

Puis elle se mordillait les lèvres 

Comme pour se rappeler à la réalité 

Pouvait-on faire confiance aux hommes, aux mâles, aux garçons ? 

N’étaient-ils pas tous pareils sans doute au fond ? 

Juliette se disait parfois qu’il aurait fallu 

Au moment où il se trouvait devant la porte 

Le prendre par surprise l’ouvrir brusquement 

Et le pousser de toutes ses forces 

Pour qu’il tombe en arrière et dévale les escaliers 

Mais une telle chute serait-elle mortelle ? 

Ce n’était hélas pas sûr… 

Plus tard Juliette avait lu l’histoire 

De Violette Nozière 

La belle jeune fille vêtue de noir 

Défendue par des poètes 

Dont elle découvrait les noms 

André Breton Louis Aragon 

Elle, Violette, elle avait tué son père incestueux 

Et elle avait eu cent fois raison… 

Pour le moment Juliette était trop triste et apeurée 

Car son père ne prenait jamais trop de précautions 

Quand elle y pensait, elle croyait devenir folle 

Et elle vivait dans l’angoisse d’un désastre irréparable 

Cela dura des années sa mère mourut et contre toute attente son père se lassa 

Juliette n’était pas assez passionnée à son goût et plus aussi excitante 

Il la forçait seulement de temps à autre à le prendre dans sa bouche 

Parce qu’il était un homme de principes, d’habitudes et de rituels… 

Un jour, ayant rassemblé quelques affaires, Juliette quitta la maison 

Elle vécut un moment chez une fille du lycée qui était amoureuse d’elle 

Puis chez une autre, puis chez une autre encore 

Bougeant sans cesse, de petits boulots en petits boulots 

Son père ne chercha jamais à la retrouver 

Il est mort l’année dernière 

Paisiblement, dans son sommeil 

Juliette n’est pas allée à son enterrement 

 

 

                                                    Frédéric Perrot 

 

 

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    Le pire des crimes est un livre de Michèle Pedinielli (Éditions La Manufacture de livres, novembre 2025) 

    Sur Violette Nozière – Jérôme Leroy, Violette Nozière, icône et criminelle (Éditions de l’Aube, juin 2026)