vendredi 9 novembre 2018
mercredi 7 novembre 2018
Les machines à illusions
Nos rêves sont enfin aussi beaux
Que des images de synthèse
Nous n’avons plus des rêves de
pauvres
Ou de quidams en proie à leurs
problèmes
Leurs désirs leurs échecs
Bâtisseurs de labyrinthes
Nous sommes des rêveurs d’élite
Tueurs automatiques dans des tours
au Bengale
Amants fatals chevauchant
Dans des multivers analogiques
Fols dépeceurs de trous noirs
Comparés aux générations
précédentes
Nous avons le privilège insigne
D’être reliés à nos jeux et à nos
machines
Jusque dans notre sommeil
amniotique
![]() |
| Hambourg |
Le titre est emprunté à un roman de Philip K. Dick.
Frédéric Perrot
dimanche 4 novembre 2018
Le manque d'attention (publié dans le numéro 31 de la revue Lichen, novembre 2018)
Nous manquons
d’attention, pour ce qui n’est pas l’homme. Promiscuité oblige, nous accordons,
au détriment du reste, trop d’importance à ce bipède funeste… Et ainsi naissent
nombre de nos tourments.
Ou :
« Par je ne sais quel travers psychologique, nous préférons le bavardage
d’un imbécile au silence d’un arbre… Pourtant le bavard ne se soucie pas plus
de nous que le conifère. »
L’homme occupe trop de place, l’homme occupe toute la place : comme un vain
limaçon, laisse partout sa trace… « Et si tu te plais à rêver à un paysage
sans l’homme, autant t’embarquer tout
de suite pour une autre planète ! »
« Any where
out of the world » – Loin des mers polluées, des continents de déchets, des
cimes défigurées… Qui pourrait regretter une planète-dépotoir ?
L’autre de
l’homme – « À mon grand regret, je n’aime pas particulièrement les
animaux… Mais parmi tout ce qui me fait désespérer de la bêtise de l’homme, il
y a la corrida, l’élevage en batterie, les abattoirs… Une promenade au zoo peut
également être une leçon de philosophie. Comment oublier cet ours polaire et l’insondable tristesse que trahissait le
moindre de ses mouvements ? On eût dit un quelconque dépressif… »
« Maître et
possesseur de la nature » – L’absurde rêve de Descartes pleinement
réalisé, l’autre de l’homme se réduit comme peau de chagrin… Pendant des
années, tu pouvais te rassurer en te disant : « Tant qu´il y a encore
les oiseaux… » Mais eux-mêmes disparaissent et le « ciel vide » des philosophes et des
poètes prend un sens plus concret.
Le manque
d’attention – « Pourquoi tes yeux ne se posent-ils plus sur moi ?
Pourquoi es-tu si distant ? »
« Quelle tristesse… Comment pourrais-je me soucier du monde ? Je
manque d’attention, même pour ceux qui s’efforcent de m’aimer… »
https://lichen-poesie.blogspot.com
vendredi 19 octobre 2018
Le piège (avec une page dessinée d'Eric Doussin)
Un matin, de très bonne heure,
Martin fut réveillé par le bruit strident de sa sonnette. Il ouvrit les yeux
dans l’obscurité, se tourna dans le lit et en pestant contre le sinistre
imbécile qui venait le déranger à une heure pareille, il agrippa d’une main le
bord de l’oreiller comme un homme bien décidé à se rendormir aussitôt : il
n’avait rien entendu, il se rendormait déjà, il allait retrouver la jeune fille
dont il serrait la taille dans son rêve…
A ce moment, la sonnette
retentit à nouveau, mais ce ne fut pas un coup bref comme la première
fois : le bruit au contraire ne cessait plus, il se prolongeait
indéfiniment, monotone et strident ; c’était un bruit simplement
insupportable et au fur et à mesure qu’il se prolongeait il devenait évident
que celui qui s’était mis en tête de le réveiller ne cesserait pas d’appuyer
sur la sonnette tant qu’il n’aurait pas atteint son but ; et comme il
était désormais impossible de passer outre et comme le bruit lui cassait les oreilles, il se leva en maugréant, enfila en toute hâte un
caleçon et ayant trouvé à tâtons l’interrupteur du couloir, il alluma la
lumière et tout en criant pour qu’enfin cesse ce vacarme, il ouvrit sa porte…
Mais la seule portion du
couloir qui était éclairée étant celle qui se trouvait juste face à sa porte,
il ne vit d’abord personne et légèrement décontenancé, il fit un pas à
l’extérieur et appuya sur l’interrupteur situé juste à côté de sa sonnette
dont, il ne s’en avisa qu’à cet instant, le bruit avait cessé…
En face de lui, juché sur un
escabeau appuyé contre le mur du couloir, le doigt encore tendu vers la
sonnette, se tenait très droit un tout petit homme qui ne devait pas mesurer
plus d’un mètre et qui son visage tourné vers lui, souriait d’une façon affreuse
et en ouvrant démesurément la bouche. Martin songea que la journée commençait mal... Qui était ce lilliputien, ce gnome, ce phénomène de
foire ? Et que lui voulait-il ?
« J’ai dû me hisser sur
cet engin pour atteindre votre sonnette, dit le petit homme au bout d’un moment
et en désignant du doigt l’escabeau, vous comprenez, à cause de ma
taille…»
Et en disant cela, le petit
homme sortit d’une poche de sa veste – une veste d’une coupe démodée et d’un
vert hideux – un large mouchoir de tissu rouge avec lequel il essuya les
quelques gouttes de sueur qui perlaient à son front.
« Oui, pour les gens
comme nous, tout est un effort, dit-il encore en descendant prudemment les
trois marches de l’escabeau. Enfin, il vaut mieux être un petit homme qu’un homme
petit…»
Et ayant prononcé ces paroles,
il éclata de rire, comme soudain mis en joie par ce bon mot. Son rire était non moins affreux que son sourire et
rendait encore plus éprouvante la laideur de son visage que la maladie avait
marqué… Son rire lui donnait les airs effrayants d’une de ces gargouilles
grimaçantes dont le corps diabolique semble surgir de la pierre ; et malgré
lui, Martin détourna le regard afin d’échapper à la pénible vision de ce visage
déformé par cet irrépressible éclat de rire qui – à considérer ce qui l’avait
provoqué – paraissait également tout à fait disproportionné…
![]() |
| Eric Doussin |
Le texte est la première page d'une nouvelle écrite en 2005, Le piège.
Frédéric Perrot
vendredi 12 octobre 2018
sur Feuillets d'Hypnos de René Char
L’honneur des poètes
Source Image : Site Gallimard
« Je
me révolte, donc nous sommes.» (Albert Camus, L’homme révolté)
Je n’entends pas dans les lignes à venir
échafauder un quelconque discours critique. Le livre dont il sera question – Feuillets d’Hypnos de René Char – n’en
est pas un à proprement parler, à l’origine. Il n’a pas été conçu, préparé,
médité patiemment dans la solitude ; c’est même tout le contraire.
Ce texte à tout égard exceptionnel et
unique en son genre, se présente comme le témoignage d’un grand poète soudain
pris dans la tourmente des événements et devenu comme malgré lui chef d’un
petit groupe de résistants, au cœur des « ténèbres hitlériennes » dont il s’agit de sortir en les
combattant, arme à la main…
Feuillets d’Hypnos est un ensemble de
« notes » « affectées par l’événement ». 237
« notes » qui « n’empruntent rien » « à la maxime ». Si certaines ont une
indéniable dimension poétique ou aphoristique – ces feuillets recelant
quelques-unes des plus belles « fusées »
de l’auteur –, ce sont bien des notes, écrites au jour le jour, de 1943 à 1944,
pendant « cette guerre »
qui « se prolongera au-delà des
armistices platoniques » (note 7). Les conditions de l’écriture sont
précaires, le temps imparti fort court, ce qui explique leur brièveté :
« J’écris brièvement. Je ne puis guère m’absenter longtemps. S’étaler conduirait à l’obsession. L’adoration des bergers n’est plus utile à la planète » (Note
31). Cependant et malgré tout, s’il ne peut les « relire », le poète peut les « signer » (Note 96)
Il s’agit non d’écrire, mais de témoigner,
comme je l’ai dit. Témoigner de l’impossible, des questions vertigineuses et
des choix déchirants qu’implique l’action et auxquels chaque jour « le capitaine Alexandre » – le nom
de code de René Char dans son groupe de maquisards – se trouve confronté :
faut-il ainsi intervenir et sauver un homme, un camarade mis au peloton, au
risque de livrer tout « un village »
aux mesures de représailles ? La réponse se trouve hélas dans la
question :
« Horrible
journée ! J’ai assisté, distant
de quelque cent mètres, à l’exécution de B. Je n’avais qu’à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait
être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à
faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de
moi le signal d’ouvrir le feu, j’ai répondu non de la tête… Le soleil de juin
glissait un froid polaire dans mes os. » (Note 138)
Il s’agit aussi de témoigner pour la
poésie et la fantaisie des êtres que
la guerre emporte : « Mon frère
L’Elagueur, dont je suis sans nouvelles, se disait plaisamment un familier des
chats de Pompéi.» (Note 11). Ou cet autre qui « entre les deux coups de feu qui décidèrent de son destin »
« eut le temps d’appeler une mouche » :
« Madame » (Note 42)
Témoigner de l’amitié, et pour ces hommes
et ces femmes que Char retrouve « toujours
le cœur content » « à
Forcalquier » : « Ce rocher
de braves gens est la citadelle de l’amitié.» (Note 17)
Témoigner de la douleur, qui est
l’ordinaire des jours : « Nous
sommes tordus de chagrin, à l’annonce de la mort de Robert G. (Emile Cavagni), tué dans une embuscade à
Forcalquier, dimanche.» (Note 157)
Témoigner encore – et cela est terrible –
d’une forme de dépersonnalisation Le poète, « conservateur des infinis visages du vivant » – formule
emblématique devenue célèbre –, se souvient « brusquement » qu’il a lui-même « un visage » : « Les
traits qui en formaient le modelé n’étaient pas tous des traits chagrins, jadis.»
(Note 219). De même se masque le « visage »
de la femme aimée : « Je pense
à la femme que j’aime. Son visage
soudain s’est masqué. Le vide est à
son tour malade. » (Note 119)
Témoigner toujours de l’espoir, qui est
celui de tous : « À tous les repas
pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide mais le couvert reste mis. » (Note 131)
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Le plus remarquable est que René Char est
un résistant qui – s’il est à juste titre sévère avec la France, cet « oublieux pays » –, se montre également
sans illusions quant aux jours qui suivront la guerre : « La France a des réactions d’épave dérangée
dans sa sieste.» (Note 24). « Je
redoute l’échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la
guerre.» (Note 220)
Plus profondément et comme son ami Albert
Camus, auquel est dédié le texte, René Char considère l’Histoire comme une
dimension superfétatoire de l’existence humaine, rien n’étant plus triste que
de résumer l’homme à ses luttes, aussi justes soient-elles : « Il n’est plus question que le berger soit
guide. Ainsi en décide le politique,
ce nouveau fermier général. » (Note 216). Et la « fureur » politique comme une
perversion : « Je vois l’homme
perdu de perversions politiques, confondant action et expiation, nommant
conquête son anéantissement. » (Note 69)
René Char est un humaniste – « Ces notes
marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses
vertus… » – qui ne se fera jamais gloire de son engagement contre
« cette abjection nazie »
et sera même partisan après-guerre
d’un certain retrait, hors de la vie publique et des affaires politiques :
« Nous sommes partisans, après
l’incendie, d’effacer les traces et de murer le labyrinthe. On ne prolonge pas un climat exceptionnel… »
Je notais en commençant que Char
était devenu « comme malgré lui » chef d’un petit groupe de
résistants. C’est selon moi toute la beauté des Feuillets d’Hypnos.
Le poète ignoré – car pour ses compagnons d’armes, il n’était que « le capitaine Alexandre » – témoigne
que les hommes ne sauraient être heureux au sein des convulsions
historiques ; tant « l’homme est un
être né pour des tensions et des températures moyennes », comme
l’écrivait Witold Gombrowicz.
Tout le reste est discours ou romantisme
guerrier frelaté. Dans des circonstances aussi dramatiques, où souvent la seule
alternative est tuer ou être tué, il ne s’agit pas de se payer de mots, la
lucidité même devenant une blessure : « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.» (Note
169)
Et, ce sont les derniers mots, magnifique
conclusion ouverte : « Dans nos
ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. » (Note 237)
Frédéric Perrot
lundi 8 octobre 2018
Le rêve de Pénélope (accompagné d'une encre d'Eric Doussin)
| Eric Doussin |
En son palais solitaire, envahi de vils
intrigants, ivres de vin et rouges de désir, dormait malgré leurs cris la douce
et pieuse Pénélope. Jeune et belle comme elle ne l’était plus, elle marchait
sur une plage en la compagnie soucieuse de son fils Télémaque et insensiblement
un vent léger la soulevait et l’emportait dans les airs. Elle riait de plaisir
à voler tel un oiseau et son voyage ne dura que ce que dure un songe. Elle marchait
sur une plage inconnue, en proie à un pénible pressentiment. Il lui semblait être
infiniment loin de son pays natal, en un lieu où elle, une mortelle, n’aurait
pas dû se trouver. L’air bruissait de chaleur, un frisson la parcourut... Parmi
les arbres, elle crut entendre la voix de son époux et son cœur bondit de joie.
Mais un rire de femme la figea sur place. À travers le fin rideau d’une cascade
– ou étaient-ce les larmes qui embuaient ses yeux ? –, elle les vit passer
devant elle. La femme était d’une beauté prodigieuse et elle eut honte de son
visage ridé et de ses cheveux blanchis. Elle savait à présent pourquoi son
époux n’était jamais revenu de cette guerre insensée ourdie par les dieux. Elle
l’eût préféré mort, proféra une parole de malédiction et se réveilla. Son fils
était penché sur elle et lui dit qu’attiré par ses plaintes, il était venu
observer son sommeil. Pénélope le rassura à demi-mots, se souvint qu’elle était
reine et se leva avec dignité, pressée de se défaire des derniers vestiges de
son rêve.
Frédéric Perrot
jeudi 4 octobre 2018
Scènes de chasse
La
chasse se poursuit
On
traque tranquillement
Dans
les rues et les jardins publics
On
traque et on tue
Les
corps tombent
Comme
des feuilles
Et
pour la beauté de l’ensemble
Les
spectateurs à leurs fenêtres et le vent
Hurlent
tant qu’ils peuvent
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Une
troupe de soldats
Démantèle
les buissons
Poussent
des cris de joie
Quand
ils découvrent un corps
Qu’ils
criblent encore de balles
Pour
entendre crépiter
Leurs
armes automatiques
Dans
le soir incertain
Tout finit en chansons
Tout finit en chansons
Rots
d’ivrognes et hourrahs
Frédéric Perrot
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