mardi 14 mars 2023

Soleil d'hiver dans le dos douloureux

Vittorio Papermade (Alain M)

 

Soleil d’hiver dans le dos douloureux

Un reste de maladie

Rend ta main tremblante

Peu assurée et chaque mot

Est comme dérobé

Au corps qui fait mal

Ne sait faire que cela

À l’absence de désir

À l’absence de visions…

 

Soleil d’hiver dans le dos douloureux

Même si ta situation

Morne figure de dérision

N’invite pas à l’enthousiasme

Il te faut t’évertuer pourtant

Puisque tu n’as que cela

Ces pauvres mots sans éclat

Si conformes à leur sens

Et ta volonté de les assembler

 

Afin de témoigner

Que tu n’es pas seulement

Ce vieillard gémissant

Perclus de rhumatismes

Et de douleurs infectes

Et que même en état de néant cérébral

L’affreux bonhomme bouge encore

Dans l’espoir d’un souffle et d’une étincelle

D’une promesse d’amour ou d’un rire léger…

 

 

 

                   Mars 2023 – Frédéric Perrot

dimanche 12 mars 2023

Ossip Mandelstam, deux poèmes

 



Une tristesse inexprimable

A ouvert deux yeux immenses.

Le vase de fleurs s’éveillant

Nous éclabousse de cristal.

 

Toute la chambre est imprégnée

De langueur – délicieux remède !

Penser qu’un si petit royaume

A englouti tant de sommeil.

 

Il n’y a qu’un peu de vin rouge

Et qu’un peu de soleil de mai –

La blancheur des doigts les plus fins

Emiette le mince biscuit. 

 

                               1909

  

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Pas de comparaisons : le vivant est incomparable.

Avec quelle tendre épouvante j’ai accepté

L’uniformité des plaines toujours semblable,

Le cercle du ciel devint mon infirmité.

 

Mais ce fut l’air, l’air-serviteur, que j’invoquai,

J’attendais de lui messages et dévouement,

Puis je me mis en route et naviguai sur l’arc

Des voyages qui n’ont pas de commencement.

 

J’irai, en vagabond, où me fut donné

Plus de ciel, et la claire angoisse m’accompagne

Sur les coteaux jeunes encore de Voronèje,

Loin de ceux plus humains et plus clairs de Toscane.

 

      

18 janvier 1937, Voronèje.

 

 

 

                   Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes

Choisis et traduits du russe par François Kérel.


vendredi 10 mars 2023

Capitulation (un poème de Claro, pour Mathieu)

 



dans les papiers du père

                   des brouillons des pastiches

ni saisons ni châteaux

                   éloges du rebut

ne reste qu’une odeur

                   deux fois trois hémistiches

de tabac et de peau

                   pour dire qu’on a bu

 

 

dès matin le dégoût

                   une phrase au marteau

chacun se sait noyé

                   tituber comme on danse

pas à pas jusqu’au bout

                   ci-gît en bas morceaux

du jour à s’ennuyer

                   le gras de l’existence

 

 

à chaque alexandrin

                   un calvaire une croix

père et mère enlisés

                   qui je fus à l’envers

dans un rêve purin

                   il fallut à l’endroit

un ennui anisé

                   toujours le faire taire

 

 

enfant la poésie

                   le vin ce vieux voisin

giclait du bout des doigts

                   se coule dans les veines

mais hors cette autopsie

                   chiffonnier assassin

ça racle dans la voix

                   revivre dans la laine

 

 

 

Le poème est extrait du livre de Claro, Animal errant, retour d’abattoir

Editions Flammarion, 2023  


mardi 7 mars 2023

Feu ! Chatterton, L'Affiche rouge



Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes

Ni l’orgue ni la prière aux agonisants

Onze ans déjà que cela passe vite onze ans

Vous vous étiez servis simplement de vos armes

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

 

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes

Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants

L’affiche qui semblait une tache de sang

Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles

Y cherchait un effet de peur sur les passants

 

Nul ne semblait vous voir Français de préférence

Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant

Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents

 

Tout avait la couleur uniforme du givre

A la fin février pour vos derniers moments

Et c’est alors que l’un de vous dit calmement

Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre

Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

 

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses

Quand tout sera fini plus tard en Erevan

 

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline

Que la nature est belle et que le cœur me fend

La justice viendra sur nos pas triomphants

Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline

Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

 

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent

Vingt et trois qui donnaient le cœur avant le temps

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir

Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

 

 

L’Affiche rouge d’après une chanson de Léo Ferré. 

Poème de Louis Aragon.

 

Pour écouter l’interprétation de Feu ! Chatterton :

 https://youtu.be/z1DaJogllx8

 


dimanche 5 mars 2023

Présentation du numéro 10 de Revu au Divanoo

 

Au Divanoo


Quand même, une question d'honneur (texte de Michel Meyer)


 

Tu connais la story du type qu’avait rien à dire de spécial mais qui, quand même, qui, quand même, ne pouvait pas s’empêcher de, quand même, de dire quand même, alors même qu’il n’avait rien de spécial à dire ni à montrer ni à être mais, quand même, ne pouvait s’empêcher, et c’est là que ça devient intéressant, ne pouvait s’empêcher de vouloir, quand même, dire, alors même que tout le monde s’en branlait, et note bien que lui-même se foutait totalement de ce que les autres puissent penser, en admettant qu’ils pensent, et qu’ils puissent, et de fait tout le monde se foutait de tout le monde, et même sans arrière-pensée, à tel point qu’il avait en réalité complètement oublié ce qu’il voulait dire, mais qu’il le dirait quand même, c’est une question d’honneur.