mercredi 15 juillet 2026

Maurice Lévy, Lovecraft (extrait)

 

     

    Le Cosmos, dans les récits de science-fiction, est un espace vierge, un espace à conquérir, un lieu de sublimation ; le temps, un temps à venir. Chez Lovecraft, l’espace est perçu comme un vide, une profondeur ; le temps, comme celui, mythique, des commencements. Et du fond du temps, de l’autre bout du Cosmos, menace l’abomination. Ce n’est pas l’homme qui, téméraire, va explorer sur des engins prodigieux les mondes nouveaux : c’est l’inconnu qui, sous des formes diverses mais toujours immondes, déferle sur notre planète. L’initiative n’est pas du côté de l’espèce humaine, qui sert au contraire de champ d’observation et… d’expérimentation à des êtres fabuleusement différents, ayant sur l’homme, dans le domaine scientifique et technique, une phénoménale avance. 

    Chez Lovecraft, le savoir et l’efficacité technique ne se trouvent pas au terme de l’évolution de la race humaine, ils sont au commencement. La notion de progrès, au sens moderne du terme, est pour lui dénuée de sens. Au contraire, l’histoire des civilisations qui, depuis des temps immémoriaux, se sont succédé sur notre planète, est celle d’une lente et irréversible décadence. L’homme contemporain ne se définit pas en fonction de ses futures conquêtes dans l’espace ou de sa maîtrise chaque jour plus totale des phénomènes naturels : il est celui qui a oublié ce que les « Grands Anciens » savaient avant lui. Venus des espaces profonds de l’éther, ces êtres primordiaux s’étaient fixés sur la terre des millions d’années avant que l’homme n’apparaisse. À en croire le narrateur des Montagnes Hallucinées, ils étaient mille fois plus avancés que nous dans le domaine de la technique, de l’art, de la recherche fondamentale. Ils avaient su imaginer et façonner des esclaves dociles, obéissant à des suggestions hypnotiques, qui avaient créé pour eux des cités merveilleuses. Ils étaient puissants, sages et heureux. Et seule la révolte des « shoggoths », imprévisible et dévastatrice, avait pu mettre un terme à cette civilisation exemplaire. 

    Pour le rêveur de Providence, au commencement, ailleurs, était la perfection. Depuis lors, ici-bas, la chétive humanité qui a tout oublié est écrasée, terrorisée, dominée par ces forces inconnues qu’elle n’est plus en mesure de comprendre. C’est parce que Lovecraft édifie toute son œuvre sur cette base mythique, irrationnelle, qu’il n’est pas, à nos yeux, un auteur de science-fiction. 

 

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