dimanche 13 décembre 2020

Comme un sabot

 

Vincent Van Gogh, Vieux paysan près du feu

Pour Guillaume
 
 
Un brin rustique le sabot
Je n’en dirai rien
Je n’ai pas la passion des choses
Ni des chevaux
 
Mais ce soir
Je veux dormir profondément
Comme un sabot
 
Un long sommeil sans rêves
Que pour une fois
Les volets de l’asile de fous
Demeurent clos
 
Je ne veux pas que le sang
Colore la neige
Je ne veux pas des larmes rouges
Ni des seringues hypodermiques
 
Je ne veux pas sentir sur ma peau
Passer le court frisson de la mort
De l’amour selon
 
Je ne veux pas être réveillé
En pleine nuit
Par les cris de la voisine 
Même si ce n’est jamais très long
 
Je veux dormir profondément
D’un lourd sommeil hermétique
Comme un sabot
 


     
Ecrit sur une suggestion de Guillaume et dans la droite ligne de nos conversations sur le sommeil et les rêves, le texte appartient au recueil Mosaïques contemporaines (septembre 2015). Frédéric Perrot.

samedi 12 décembre 2020

Au terme de l'offensive


 

Au terme de l’offensive
Il n’était plus le même
Ses paroles évasives
Se perdaient dans le vent
Ses yeux cherchaient au loin
Il pleurait ses chevaux
Eventrés dans la plaine
Et n’avait pas un mot
Pour ses frères de peine
Qui n’en reviendraient pas
Et n’avait pas un mot
Pour nous qui étions là
Et le trouvions la nuit
Dans son uniforme gris
Juché sur une poutre
Comme sur une haridelle
Qu’on lancerait à l’assaut
Ses yeux cherchant au loin
Et pleurant ses chevaux

 

    Le texte appartient au recueil autoédité Les heures captives (décembre 2012). Je l’ai lu récemment lors de l’Octogone des poètes. Frédéric Perrot.

lundi 7 décembre 2020

Kermesse

 


              Pour Kelig
 
 

C’est la kermesse
À Knokke-le-Zoute
 
Tout est à vendre
Et tout doit disparaître
 
Le kamikaze japonais
Le kraken norvégien
Le kobold allemand
Le kleenex américain
 
Pour la torture
Nous avons le knout russe
 
Pour le bétail
Le kraal hollandais
 
Pour les colis et les envois
Le kraft suédois
 
Pour la musique et les griots
La kora africaine
 
Pour les légendes locales
Le korrigan breton
 
Et pour les lourdeurs d’estomac
La knack alsacienne ! 



                                        Frédéric Perrot

dimanche 6 décembre 2020

L'âge des cavernes

 



Las des imaginaires chagrins
Qui ramènent l’âme   
Non au Moyen-âge
Qui n’étaient pas temps si obscurs
Que le suggère la langue anglaise
Mais à l’âge des cavernes
Tout bonnement
 
Hélas le dépaysement
N’est pas si complet
Ce sont les mêmes reptations
Les mêmes accouplements de brutes
 
Et si le confort manque
– À ce point de vue
Le progrès est incontestable –
Il semble bien
Que ces temps aient eu
Leurs sybarites
Parasites paisibles
De la sueur des autres
 
Artistes aux flambeaux
Dont les graffitis
Paraissent n'avoir passé
Les millénaires
Que pour finir
Sous le regard vitreux
Du touriste planétaire
 
 

    Le texte appartient au recueil Mosaïques contemporaines (septembre 2015) Frédéric Perrot.

jeudi 3 décembre 2020

Dans l'intimité

 

    Lire sans y être autorisé ce qu’une personne peut écrire dans la solitude étant une tentation à laquelle nul ne saurait durablement résister, lorsqu’ils ont découvert au fond d’un tiroir parmi un tas de feuilles volantes ton journal intime, cédant à la curiosité, désirant connaître ton état d’esprit, soucieux de te comprendre – car n’est-ce pas, ils se sont toujours beaucoup inquiétés à ton sujet – cédant à cette impulsion ordinaire qui consiste à refuser le secret à autrui, ils l’ont ouvert et après avoir compris que tu n’avais pas écrit sur les premières pages mais préféré prendre le cahier à l’envers, ce qui n’a pas manqué de les étonner et de les faire sourire – il est parfois si étrange ! – ils ont pu lire en s’étonnant encore davantage de la fébrilité de l’écriture et de l’absence de ponctuation :

    je suis perdu c’est cela perdu le mot n’est pas trop fort perdu c’est cela je me fourvoie sur des chemins qui ne mènent nulle part ou je m’égare dans les herbes folles qui les bordent le résultat étant le même le résultat étant de me faire dire je suis perdu c’est cela perdu le mot n’est pas trop fort perdu c’est cela à me fourvoyer sur des chemins qui ne mènent nulle part à m’égarer dans les herbes folles le résultat étant le même le désespoir de se dire je suis perdu c’est cela perdu le mot n’est pas trop fort perdu c’est cela à me fourvoyer à m’égarer alors qu’une issue à ma situation est tout ce que je cherche alors que tout ce que je veux c’est un regard compréhensif une épaule qui ne se hausserait pas comme par habitude sur laquelle je pourrais m’appuyer sur laquelle je pourrais pleurer une personne qui simplement m’écouterait et ne hausserait pas les épaules comme par habitude si j'étais pathétiquement amené à lui dire je suis perdu crois-moi c’est cela perdu le mot n’est pas trop fort perdu c’est cela crois-moi et loin de me complaire sur des chemins qui ne mènent nulle part et loin de me complaire dans les herbes folles une issue à ma situation est tout ce que je cherche tout ce que je veux c’est un peu d’amour un regard humain et non ces yeux vides de poissons morts tout ce que je veux c’est une épaule qui ne se hausserait pas comme par habitude sur laquelle je pourrais m’appuyer un autre être humain comme moi et qui simplement m’écouterait et ne rirait pas aux éclats si j’étais amené à pathétiquement lui dire je suis perdu c’est cela perdu le mot n’est pas trop fort perdu c’est cela et qui loin de hausser les épaules comme par habitude loin de rire aux éclats d’une voix douce me dirait au contraire tu n’es pas perdu le mot est bien trop fort il n’y a que des chemins qui mènent nulle part les herbes folles sont une image et regarde je te prends dans mes bras 

    Et à ton retour, naturellement, ils t’attendaient, la page arrachée d’un coup sec posée en évidence sur la table du salon. Et à ton retour, comme de toute éternité, tu as dû te justifier, commençant par dire d’une voix rendue hésitante par leur silence : mais ce n’est que de la littérature

       

      Le texte appartient au recueil La perte d’un visage (été 2005). Frédéric Perrot.

mardi 1 décembre 2020

Un cœur sensible (accompagné d'un dessin de Vittorio Papermade)


 

Un cœur sensible, cela ne veut rien dire : le cœur est un organe. Pour toi c’est toujours la médiocrité querelleuse, la plèbe hargneuse ravie de son ignorance. Les clameurs, les cris ! Un cœur sensible est un cœur malade, qui sait vénérien ! Il faut sortir, prendre l’air, cesser de se morfondre à l’œil dans l’arrière-salle de quelque café. L’alcool d’ailleurs est mauvaise conseillère. Votre hygiène de vie vous est préjudiciable. Regardez-vous, vous êtes très pâle… Et opiner lâchement du front pour couper court, dire oui, oui vous avez raison. Et s’éloigner en serrant le poing, furieux d’avoir subi sans réagir la pesante leçon. Et le soir dans son lit y penser encore ! Ne pas réussir à dormir, tourner l’affront dans sa tête, ne pas réussir à l’oublier, l’orgueil piqué devenant un poison… Et glissant dans le sommeil, imaginer que l’on rejoue la scène et que l’on y a le beau rôle : on a cloué le bec au donneur de leçon, on l’a envoyé au diable, on lui a fait comprendre que l’on se passerait volontiers de sa conversation et on a fait mine de ne pas le voir. Triomphe obtenu sur l’oreiller et qui n’empêche pas la mauvaise humeur au réveil. Surtout si de tels épisodes se répètent périodiquement… Tant il est évident que le donneur de leçons n’est pas de ces espèces dont on peut craindre la disparition…

Ne t’attends qu’au sarcasme, si les larmes aux yeux te viennent. Les larmes ? Vous voulez dire ce liquide incolore, par les glandes sécrété ? Un moraliste français l’a bien dit, à vivre parmi les hommes le cœur doit se bronzer ou se briser ; et malheureusement pour toi, tu sais de quel côté penche la balance… Blessé, brisé, aspirer à l’impassibilité du marbre… Tandis qu’au dehors les clameurs, les cris, tout le fracas du monde…

Mais ne déplore donc pas du poème la disparition dans les sables de l’oubli – L’avenir s’en passera ! Et que ton règne vienne, millénaire : Biologie !

  

Le texte a été écrit au début des années 2000. Le moraliste français dont il est question est Nicolas de Chamfort (1741-1794) Voir la publication du 21 avril 2020, qui lui est consacrée. Frédéric Perrot.