5 août — Le remords d’Ulysse. J’ai vu hier L’Odyssée de Christopher Nolan. Je ne suis pas critique de cinéma, comme dirait François Bégaudeau (Du mépris)
je suis de ces bourgeois qui ne voient que des blockbusters, mais
l’approche du personnage par le réalisateur a emporté mon adhésion.
L’Ulysse de Nolan est un être rongé par ce qu’il a fait et vu
à Troie lors de l’épouvantable nuit, ainsi que par sa responsabilité
dans cet ignoble massacre, puisqu’il est celui qui a eu l’idée déloyale
du cheval de Troie, le crime originel… Nolan présente donc un Ulysse qui
ressemble plus à un vétéran de guerre, qui n’a plus ni sentiments, ni désirs, un être seul, déchu et drogué à la fleur de lotus, perdu dans sa culpabilité
(idée chrétienne et non grecque) et son trauma… Le film de Nolan est
dans l’ensemble assez éprouvant et violent. Dans ce monde qu’ont déserté
les dieux, seuls règnent les monstres : le Cyclope, Scylla, les
Sirènes, les gigantesques Lestrygons étrangement dotés d’armures. Ulysse
et ses hommes ne font que fuir épouvantés
devant de si redoutables créatures. D’échecs en échecs, de naufrage en
naufrage… Le film mélange volontiers les genres : le péplum en costumes
toujours à la limite du kitsch et de l’esthétique publicitaire, le film
de guerre (on pense plus aux films américains des années 70 sur la
guerre du Vietnam qu’à Homère) et même le film d’horreur à la manière de
Cronenberg (l’épisode chez la sorcière Circé). De façon attendue –
Nolan est un cinéaste puritain, mal à l’aise avec la chair – mais en
cohérence avec son interprétation du personnage, Nolan désexualise
Ulysse, qui ne semble nullement partager la couche de Calypso et ne
s’attarde pas auprès de Circé. L’Ulysse de Nolan n’est ni rusé, ni
ingénieux (le cheval de Troie n’est qu’un infâme stratagème, une offense
aux dieux, dont la réussite se fonde sur un mensonge et le sacrifice
d’un jeune soldat), ni séducteur, il ne trompe pas le Cyclope par un habile jeu de mots, il est un personnage profondément négatif, un destructeur de mondes, guidé par l’idée de vengeance (le massacre des Prétendants...). En revanche – l’épisode du Cyclope est très réussi — Ulysse connaît la peur, quand son regard s’élève vers la monstrueuse apparition... Je ne suis pas de ceux qui tiennent Nolan pour un génie
– ses défauts et ses manques sont innombrables —, mais le film se donne
pour ce qu’il est : un spectacle, du cinéma, un récit feuilletonesque.
Du cinéma à l’ancienne, ajouterai-je, puisque j’ai entendu certains
imbéciles déplorer qu’avec les moyens technologiques dont on dispose de
nos jours, le tourbillon et Scylla auraient pu être mieux faits…
Mais justement : je trouve très bien que ce ne soit pas mieux fait à
coups d’images numériques et que la Scylla de Nolan ressemble à un
monstre des temps héroïques des effets spéciaux… Cela donne une touche
de naïveté à
ce film d’un imperturbable sérieux, comme la mort du chien Argos, les
animaux qui peuplent l’île de Circé, lui donnent sa mystérieuse poésie…