samedi 31 octobre 2020

La froideur énigmatique (publié dans le numéro 54 de la revue Lichen, novembre 2020)

 

Eric Doussin, Paysage gelé 

                                                                      Pour Elisée Bec,
 
Le sommeil de l’imagination
Est un sommeil hébété
 
Ne laisse pas ton regard accroché
Aux branches des choses vues
 
Si d’aventure tu es confronté
À la froideur énigmatique
 
Songe à l’enfant venu avec le vent
Et reconduit à la frontière…
 
 
Pour aller lire la revue d’Elisée Bec :

http://lichen-poesie.blogspot.com/


jeudi 29 octobre 2020

Avant le reconfinement, l'Octogone des poètes a eu lieu chez moi

Outre nos textes respectifs, dont le dernier chapitre de Vaccin de Hugues, ont été lus des extraits du Journal de Cesare Pavese, Le métier de vivre, et deux poèmes de Rimbaud. L'ambiance était au débat et aux conversations sans fin : mais couvre-feu ! Frédéric Perrot.


Alexandre




dimanche 25 octobre 2020

Deux autres extraits de Mosaïques contemporaines


Naufrages
 
Une certaine délicatesse
Exige que nos naufrages
Demeurent inaperçus
 
Nous garderons secrètes
Nos tristesses
Nos défaites
 
Nous resterons discrets
Sur nos souffrances
Nos échecs
 
Mais pour nous-mêmes
Nous en percerons le sens
Comme on perce un abcès
 
 
Tant d’arbres abattus
 
Tant d’arbres abattus
Ne nous contemplent plus
 
Pareils à ces géants déracinés
Du ciel que nous touchions
En silence
Nous avons chu
 
Pour d’obscures raisons
À tant de merveilles
Ont succédé
Tant de jours inféconds
 
Et dans les lits froids
Aux rires d’antan
Les larmes orphelines
 
Tant d’arbres abattus
Ne nous contemplent plus
 
La lune ronde et pleine
Brille pour rien
Dans le soir imbécile
 
Et de tout le temps
Qu’il aura fallu
À la pousse fragile
Pour se hisser au ciel –
 
Nul ne se souvient plus
 
 
Les deux poèmes ont été publiés dans le numéro 7 de la revue Lichen (octobre 2016). Frédéric Perrot.
 
Pour aller lire la revue d’Elisée Bec :
http://lichen-poesie.blogspot.com/


jeudi 22 octobre 2020

Histoires enfantines

 

Nous aimons et croyons
Des histoires enfantines
 
Nos mythes sont puérils
Nous désirons être réconciliés
Avec l’ordre des choses
 
Nous aimons les fins heureuses
Même si elles sont absurdes
Contredisent le sens commun
 
Nous aimons et croyons
Des histoires enfantines
 
Nous réprouvons le subtil
Tout ce qui sort des sentiers battus
Tout ce qui exigerait un effort
 
Nous mettons à l’index
Tout ce qui est libre
Tout ce qui est complexe
 
Nous ne voulons pas penser
Nous sommes les apôtres de la banalité
 
 

       Dans Mosaïques contemporaines, dont les vingt-six poèmes sont présentés dans l’ordre alphabétique, celui-ci suit immédiatement Gravité terrestre (voir publication précédente). Son thème est sensiblement le même : le besoin de croire, en préférant des mythes et des histoires à de plus rudes vérités, et la paresse intellectuelle qui accompagne un tel besoin. Frédéric Perrot.

mardi 20 octobre 2020

Généalogie du fanatisme (Cioran, extrait)


En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines, et les farces sanglantes.

Idolâtres par instinct, nous convertissons en inconditionné les objets de nos songes et de nos intérêts. L’histoire n’est qu’un défilé de faux Absolus, une succession de temples élevés à des prétextes, un avilissement de l’esprit devant l’Improbable. Lors même qu’il s’éloigne de la religion, l’homme y demeure assujetti ; s’épuisant à forger des simulacres de dieux, il les adopte ensuite fiévreusement : son besoin de fiction, de mythologie triomphe de l’évidence et du ridicule. Sa puissance d’adorer est responsable de tous ses crimes : celui qui aime indûment un dieu, contraint les autres à l’aimer, en attendant de les exterminer s’ils s’y refusent. Point d’intolérance, d’intransigeance idéologique ou de prosélytisme qui ne révèlent le fond bestial de l’enthousiasme. Que l’homme perde sa faculté d’indifférence : il devient assassin virtuel ; qu’il transforme son idée en dieu : les conséquences en sont incalculables. On ne tue qu’au nom d’un dieu ou de ses contrefaçons : les excès suscités par la déesse Raison, par l’idée de nation, de classe ou de race sont parents de ceux de l’Inquisition ou de la Réforme. Les époques de ferveur excellent en exploits sanguinaires : sainte Thérèse ne pouvait qu’être contemporaine des autodafés, et Luther du massacre des paysans. Dans les crises mystiques, les gémissements des victimes sont parallèles aux gémissements de l’extase… Gibets, cachots, bagnes ne prospèrent qu’à l’ombre d’une foi, – de ce besoin de croire qui a infesté l’esprit pour jamais. Le diable paraît bien pâle auprès de celui qui dispose d’une vérité, de sa vérité. Nous sommes injustes à l’endroit des Nérons, des Tibères : ils n’inventèrent point le concept d’hérétique : ils ne furent que rêveurs dégénérés se divertissant aux massacres. Les vrais criminels sont ceux qui établissent une orthodoxie sur le plan religieux ou politique, qui distinguent entre le fidèle et le schismatique.
 
 
     « Généalogie du fanatisme » est le texte qui ouvre Précis de décomposition (1949). Dans son dernier livre, Aveux et anathèmes (1987), Cioran écrira comme en écho : « Tant qu’il y aura encore un seul dieu debout, la tâche de l’homme ne sera pas finie. ». Frédéric Perrot


Cioran

samedi 17 octobre 2020

Gravité terrestre


 

Est-ce gravité terrestre
Si tant d’hommes sur cette planète
S’agenouillent pour la prière
Vénèrent des breloques des fétiches  
 
Les Grecs anciens
Eurent du moins la sagesse
De donner à leurs dieux
Tous leurs vices
 
Les trois monothéismes
C’est une toute autre histoire
Tout y parait grossier archaïque
À commencer par leurs fameux livres…
 
Est-ce gravité terrestre atavisme
Si tant d’idées fausses circulent dans tant de têtes
Si la superstition l’ignorance et des symboles obsolètes
L’emportent sur le raisonnement
 
Est-ce gravité terrestre
Si les religions résistent aux démentis de la science
Si l’obscurantisme et le fanatisme
Portent partout la mort hideuse
 
Est-ce gravité terrestre signe des temps
Si l’on n’ose plus guère
Se réclamer des philosophes
Des Lumières 
 
Est-ce gravité terrestre
Si l’on préfère se taire
Par instinct de survie
Pessimisme prudent
 

 

           J’ai lu ce texte qui appartient au recueil inédit Mosaïques contemporaines, jeudi soir au Divanoo, lors de l’Octogone des poètes. Le poème avait donné lieu à quelques malentendus en 2015, quand je l’ai écrit et diffusé. Des amis me jugèrent bien présomptueux, imaginant dans mon athéisme une position de surplomb… Comme si je méprisais les croyants et comme si l’on pouvait être prosélyte quand on est athée... « La seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas. » (Stendhal). Frédéric Perrot.