vendredi 21 juillet 2023

Arthur Rimbaud, Les chercheuses de poux

 

Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,

Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,

Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes

Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

 

Elles assoient l’enfant devant une croisée

Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs

Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée

Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

 

Il écoute chanter leurs haleines craintives

Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés

Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives

Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

 

Il entend leurs cils noirs battant sous les silences

Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux

Font crépiter parmi ses grises indolences

Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

 

Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,

Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;

L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses

Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer. 

 

 

       « Les Poètes maudits. Arthur Rimbaud » de Verlaine,

« Lutèce », 19-26 octobre 1883

mercredi 12 juillet 2023

Personne ne va rire, Milan Kundera (1929-2023)

Milan Kundera, en 1984, à Paris

 

L’effondrement de Nietzsche (note de Journal)

 

       La vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force.  Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faillite fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent. (…)

       J’ai toujours devant les yeux Tereza assise sur une souche, elle caresse la tête de Karénine et songe à la faillite de l’humanité. En même temps, une autre image m’apparaît : Nietzsche sort d’un hôtel à Turin. Il aperçoit devant lui un cheval et un cocher qui le frappe à coups de fouet. Nietzsche s’approche du cheval, il lui prend l’encolure entre les bras sous les yeux du cocher et il éclate en sanglots.

       Cela se passait en 1889 et Nietzsche s’était déjà, lui aussi, éloigné des hommes. Autrement dit : c’est précisément à ce moment-là que s’est déclarée sa maladie mentale. Mais, selon moi, c’est bien là ce qui donne à son geste sa profonde signification. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce d’avec l’humanité) commence à l’instant où il pleure sur le cheval.

       Et c’est ce Nietzsche-là que j’aime, de même que j’aime Tereza, qui caresse sur ses genoux la tête d’un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte : ils s’écartent tous deux de la route où l’humanité, « maître et possesseur de la nature », poursuit sa marche en avant.


                        (Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, p.421-422)    

  

            Source image : France-Culture

           Pour lire mon texte consacré à L’insoutenable légèreté de l’être 

    https://beldemai.blogspot.com/2018/09/sur-linsoutenable-legerete-de-letre-de.html


Restauration rapide

 

Je considérais ce restaurant comme un excellent restaurant – proche de mon lieu de travail, convivial et relativement économique – jusqu’au jour où ayant demandé mon habituel steak frites, je vis arriver sur ma table un plateau en plastique où dans l’assiette parmi les bâtons jaunes et graisseux des frites s’agitait une espèce de gros insecte noir : cafard, scarabée, punaise, ou que sais-je encore ? Frappé de stupeur, je levai les yeux vers le serveur qui avec un sourire imbécile demeurait près de ma table comme dans l’attente de quelque commentaire de ma part.

« Je crois me souvenir que j’avais demandé un steak, lui dis-je avec un regard courroucé et en lui désignant d’un geste de la main mon assiette.

– Mais justement, dit le serveur avec un haussement d’épaules, vous avez demandé un steak, vous voilà servi, et sur un plateau, s’il vous plaît.

– Mais regardez-donc, lui dis-je, c’est tout à fait scandaleux. Et notez que je mâche encore mes mots ! Tant que vous y êtes, vous n’avez qu’à me servir du rat !  

– Vous voulez du rat ? dit le serveur avec un regard où se lisait un étonnement sincère, qui n’était pas exempt d’une certaine admiration. Monsieur est un fin connaisseur : le rat est excellent en cette saison. Seulement, cela prendra un peu de temps : il faut descendre à la cave.

– Mais je ne veux pas de rat, dis-je avec emportement, j’ai mes habitudes alimentaires et j’entends m’y tenir, je ne suis pas un barbare et…

– Ah ! il faudrait savoir, dit le serveur avec sévérité et en me coupant fort impoliment la parole. J’ai mon service moi, et je n’ai pas de temps à perdre avec vos petits caprices : voulez-vous du rat, oui ou non, ou vous contenterez-vous de votre steak ?

– Mais il s’est envolé mon steak !

En effet, l’espèce de gros insecte noir galopait sur le bord de la table et semblait tout disposé à se jeter dans le vide.

–  Ça, ce n’est pas mon problème, dit le serveur en se détournant avec hauteur, chacun doit être en mesure de surveiller ce qui se passe dans son assiette.

– Mais c’est une honte ! m’écriai-je.

J’avais parlé fort, et tous les clients du restaurant me regardaient avec cette curiosité mêlée de mépris que l’on réserve à un phénomène de foire : comme si ce mot s’était retourné contre moi, comme si de cette incontestable honte je devais seul porter le poids et assumer la responsabilité… Le serveur s’étant éloigné en toute hâte, me désignait à un gros homme boursouflé et rougeaud, qui avait retourné sa chaise pour mieux voir ; et plié en deux au-dessus de lui comme pour une confidence, il faisait de son doigt long et maigre ce geste qui sous toutes les latitudes sans doute indique que l’individu concerné – moi en l’occurrence ! – n’a plus toute sa tête, a perdu la raison, est fou simplement… D’ailleurs émergeant brutalement de la porte battante des cuisines, le patron que je connaissais de vue apparut, s’arrêta un instant les mains sur les hanches pour considérer l’effet produit sur les clients par son entrée, puis se dirigea droit sur ma table. En deux ou trois enjambées, il traversa la salle et je crus qu’il allait carrément renverser ma table ou me soulever d’un coup pour me clouer au mur, mais de fait il s’arrêta net au bord de ma table et en levant le poing comme pour m’assommer, il dit d’une voix où indignation et colère se confondaient :

– Ici, on ne proteste pas.

Et sous le regard approbateur de la clientèle, il se fit un devoir de m’expliquer que dans son établissement on ne plaisantait pas, qu’on n’aimait pas les énergumènes dans mon genre et que si en général le client avait tous les droits, on ne s’ennuyait certes avec des particuliers tels que moi. Qui étais-je d’ailleurs pour m’en prendre ainsi à un serveur dont le seul crime était d’avoir fait honnêtement son travail ? Etais-je de ces imbéciles qui méprisent ceux qui ne demandent qu’à les servir, comme s’il n’était pas plus méprisable d’être servi que de servir ? Pour ce qu’il en savait les restaurants ne manquaient pas en ville, et si je n’étais pas satisfait de mon steak frites, je n’avais qu’à prendre la porte : le métier était déjà suffisamment difficile pour qu’on ne s’enquiquine pas en plus avec les lubies d’un quelconque client. Il tenait tout de même à me prévenir qu’ici on ne crachait pas dans les assiettes ou pire encore.

 Naturellement tout cela était fort pénible, mais le plus pénible pour moi était qu’il me postillonnait au visage et je songeais que si dans sa grande mansuétude il n’avait pas daigné cracher dans mon assiette, il se rattrapait maintenant allègrement.

– Et bien soit, dis-je quand je constatais qu’il commençait à s’essouffler et que les clients sans doute las de ce court divertissement retournaient à leurs assiettes respectives, je m’en vais. Mais sachez Monsieur que j’ai déjà traîné nombre de vos confrères devant les tribunaux : je connais mes droits moi et je suis friand de ce genre de procès, vous avez voulu la guerre vous l’aurez, la ligue de protection des consommateurs sera dûment informée de vos procédés, et nous pourrons sabrer le champagne le jour où votre établissement fermera ses portes pour la dernière fois. En attendant, Monsieur, je vous prie d’agréer mes salutations distinguées.

Et en tentant de me donner un air dégagé et fort digne à la fois, je quittais cet excellent restaurant sous les rires et les quolibets.

 

 

Le texte a été écrit au début des années 2000. Frédéric Perrot.

mardi 11 juillet 2023

Opérations de séduction

 

Voilà que par ennui, pour vous arracher à votre néant, dans le décor chamarré et quelconque d’un café rococo, vous jetez votre pesant dévolu sur une petite frimousse pas jolie du tout, et qui, au moment où vous l’apercevez, est assise près de la grande baie vitrée donnant sur le canal et se travaille délicatement la narine droite en lisant dans une revue ce qui doit être un horoscope. Vous vous approchez à pas contraints, parmi la foule des clients qui trépignent au rythme léger d’une musique évoquant à la fois les râles d’un mourant et les patients efforts d’une entreprise de travaux publics, et sans ambages vous lui déclarez que vous êtes Sagittaire ascendant Gémeaux ! La petite frimousse pas jolie du tout rougissant jusqu’aux oreilles se confirme son bonheur en relisant rapidement la notule laconique de son signe zodiacal et avec un sourire béat vous prie de vous asseoir. En vous installant face à elle, vous ne vous sentez plus de joie – vos opérations de séduction commencent sous de si heureux auspices ! – et vous songez que ce soir enfin vous allez vous soulager de ce qui vous oppresse depuis des mois… Cependant, tandis qu’à travers la toile de votre pantalon vous sentez si douloureusement vos organes que vous êtes prêt à sortir de vos gonds, vous devez l’écouter longuement parler de son chat, de son père, de son frère, de sa sœur et de sa mère et du bonheur qu’il y a à vivre parmi les siens dans la paix et l’harmonie. Ce tableau idyllique des misères familiales vous agace infiniment et pour tromper votre impatience et la douleur qui devient cuisante, vous commandez un troisième cocktail. Hélas ! vous ne supportez pas l’alcool et la tête commence à vous tourner… Imperturbablement et sans rien remarquer de votre malaise – vous êtes devenu livide et les mots semblent vous parvenir à travers un brouillard mouvant –, la petite frimousse pas jolie du tout continue de jacasser en vous tendant des piles de photographies qu’elle extrait avec vénération du fouillis de son sac à main en plastique rose. D’un coup, vous vous levez en renversant votre chaise et vous courez jusqu’aux toilettes pour aller vomir. La tête au-dessus de la cuvette, vous songez avec nostalgie à vos amours adolescentes et solitaires et vous vous jurez que samedi prochain vous irez dans l’un de ces cabarets interlopes où on est du moins certain de trouver ce que l’on vient y chercher.

 


Cette fantaisie a été écrite à la fin des années 90. Frédéric Perrot  

vendredi 7 juillet 2023

Pour Milan Kundera


 

Comme le notait, je ne sais plus qui, peut-être Eric Chevillard, la seule postérité des médecins est de donner leur nom à de tristes maladies. Il est accablant de savoir que l’un des esprits les plus lucides et les plus sarcastiques du vingtième siècle, se trouve réduit par la maladie d’Alzheimer au délire et à l’aphasie. Frédéric Perrot

Le monde sans toi

Le monde sans toi

Est un vaste désert

Où je traîne mon néant

Sans savoir pourquoi

Tant tout ce qui vit

Aveuglément persévère

Dans sa voie éphémère

 

Le monde sans moi

Ne sera en rien différent

À l’instant où je tomberai

Ce sera comme si

Je n’avais jamais existé

À peine plus qu’une fine pluie

Absorbée par un sol aride

 


               Mai 2023 – Frédéric Perrot

lundi 3 juillet 2023

Tu me rappelles mes amants rue barrée à Hambourg/Quand j'étais l'orpheline aux yeux de feux follets (Hubert-Félix Thiéfaine)


 

Mon blues a déjanté sur ton corps animal
Dans cette chambre où les nuits durent pas plus d’un quart d’heure
Juste après le péage assurer l’extra-ball
Et remettre à zéro l’aiguille sur le compteur.
Ton blues a dérapé sur mon corps de chacal
Dans cet hôtel paumé aux murs glacés d’ennui
Et pendant que le lit croise l'aéropostale
Tu me dis, Reprends ton fric. Aujourd'hui c’est gratuit.

Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

Tu m’arraches mon armure dans un geste un peu lourd
En me disant, Reviens maintenant je te connais.
Tu me rappelles mes amants rue barrée à Hambourg
Quand j’étais l’orpheline aux yeux de feux follets.
Tu me rappelles mes amants perdus dans la tempête
Avec le cœur-naufrage au bout des bars de nuit.
Et tu me dis, Reviens je suis ton jour de fête.
Reviens jouir mon amour dans ma bouche-agonie.

Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

Le blues a dégrafé nos cœurs de cannibales
Dans ce drame un peu triste où meurent tous les Shakespeare
Le rouge de nos viandes sur le noir sidéral
Le rouge de nos désirs sur l’envers de nos cuirs
Et je te dis, Reviens maintenant c’est mon tour
De t’offrir le voyage pour les Galapagos.
Et je te dis, Reviens on s’en va mon amour
Recoller du soleil sur nos ailes d’albatros.


Lorelei, Lorelei
Ne me lâche pas j’ai mon train qui déraille
Lorelei, Lorelei
Et je suis comme un cobaye qui a sniffé toute sa paille

 

Pour écouter la chanson d’Hubert-Félix Thiéfaine :

https://youtu.be/mGS7cQnv_Hk