mercredi 12 avril 2023

d'un à l'autre mot (poème de Philippe Jaccottet)


 

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.

 

Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris

 

doux, même quand tu serres avec force le nœud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,

 

elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d’un à l’autre mot tu es plus vieux.

 

 

Philippe Jaccottet, Poésie (1946-1967)   

mardi 11 avril 2023

We came along this road (Nick Cave and the Bad Seeds)

 



I left by the back door

With my wife’s lover’s smoking gun

I don’t know what I was hoping for

I hit the road at a run

I was your lover

And I was your man

There never was no other

I was your friend

Till we came along this road

Till we came along this road

Till we came along this road

 

I ain’t sent you no letters, Ma

But I’m looking quite a trip

The world spinning beneath me, Ma

Guns blazing at my hip

You were my lover

And you were my friend

There never was no other

I hope you understand  

Till we came along this road

Till we came along this road

Till we came along this road

 

 

Pour écouter le morceau de Nick Cave and the Bad Seeds :

 https://youtu.be/PHXkTkqRd9g

 

Anna Akhmatova, deux poèmes

Eric Doussin

 

9 décembre 1913

 

Les plus sombres jours de l’année

Ont pour devoir de devenir lumière.

Je ne trouve pas de comparaison

Pour dire la douceur de tes lèvres.

 

Tes yeux, je te défends de les lever vers moi.

Épargne ma vie.

Ils sont plus clairs que les violettes nouvelles,

Mais mortels pour moi.

 

Je l’ai compris : les mots sont inutiles ;

Légères, les branches sous la neige…

L’oiseleur a déjà tendu

Ses pièges près de la rivière.  

 

……………………….

 

Le vingt et un. La nuit. Lundi.

Les contours de la ville dans la brume.

Je ne sais quel nigaud a prétendu

Que l’amour existe sur terre.

Paresse ? Ennui ? On y a cru.

On en vit ; on attend le rendez-vous.

On craint la séparation.

On chante des chansons d’amour.

D’autres découvrent le secret ;

Un silence descend sur eux…

Je suis tombée là-dessus par hasard.

Depuis, je suis comme malade.

 

                               1917

 

 

Anna Akhmatova, Requiem, Poème sans héros (et autres poèmes)

Présentation et traduction de Jean-Louis Backès

samedi 8 avril 2023

Leonard Cohen, The only poem

 



This is the only poem

I can read

I am the only one

can write it

I didn’t kill myself

when things went wrong

I didn’t turn

to drugs or teaching

I tried to sleep

but when I couldn’t sleep

I learned to write

I learned to write

what might be read

on nights like this

by one like me

 

 

Traduction

 

Voici le seul poème

que je peux lire

je suis le seul

à pouvoir l’écrire

je ne me suis pas tué

quand les choses sont allées de mal en pis

je ne me suis pas tourné  

vers les drogues ou l’enseignement

j’ai essayé de dormir

mais quand je n’y parvenais pas

j’ai appris à écrire

j’ai appris à écrire

ce qui pouvait être lu

dans des nuits comme celle-ci

par quelqu’un comme moi

 

 

Le poème de Leonard Cohen appartient à son recueil L’énergie des esclaves, publié en 1974.


vendredi 7 avril 2023

I kissed you in a water/And made your dry lips sing (The Cure)



I called you after midnight
Then ran until I burst
I passed the howling woman
And stood outside your door

 

We walked around the lake
And woke up in the rain
And everyone turned over

Troubled in their dreams again

 

Visiting time is over
And so we walk away
And both play dead then cry out loud

Why we always cry this way ?

 

I kissed you in the water
And made your dry lips sing

I saw you look
Like a Japanese baby
In an instant I remembered everything, everything, everything

 

I called you after midnight
Then ran until my heart burst
I passed the howling woman

And stood outside your door

 

I kissed you in the water
And made your dry lips sing
I saw you look
Like a Japanese baby
In an instant I remembered everything, everything, everything

 

Take me for a walk
Take me for a walk
Let’s go in the water

 


Pour écouter le morceau de The Cure :

https://youtu.be/gkCYh1x44G8

mercredi 5 avril 2023

Dans le silence

Dessin offert par une élève (Longwy)

 

Je vais descendre
Dans le silence
 
Y trouver ma place
N’en plus bouger…
 
Comme un nageur abandonne
Ses vêtements sur la plage
Pour se jeter à l’eau
Je laisserai derrière moi
Toute l’amertume de l’existence
 
Je serai libéré du désir
Libéré de la peur
Je ne serai plus triste
Ne serai plus déçu
Douleurs peines souffrances
 
Tout disparaîtra
À l’instant même
Où dans le silence descendu
Je trouverai ma place
Et n’en bougerai plus
 
 
                                           Frédéric Perrot
 

samedi 1 avril 2023

Eloge de la mélancolie (sur Memento Mori de Depeche Mode)


 

Qu’attendre de Depeche Mode en 2023 ? Ce groupe qui a survécu à tous les excès, les concerts pharaoniques, les overdoses à répétition de son chanteur, a vu un de ses membres, le plus inventif, Alan Wilder, claquer la porte au début des années 90 parce que justement il en avait marre de tout ce cirque, un autre mourir l’année passée, n’a plus rien à prouver, comme l’écrit assez niaisement un petit journaliste des Inrocks dans un court article fielleux. Certes.

Mais qu’attendre de Depeche Mode en 2023 ? Et bien qu’ils fassent ce qu’ils ont toujours fait : composer des chansons. Sans la prétention arty des Radiohead, le je m’en foutisme amusant de Gorillaz… L’important pour un groupe pop, ce sont les chansons. Martin Gore est le songwriter le plus talentueux de sa génération, avec Robert Smith de The Cure. Il collabore ici, sur cet album au titre apparemment rédhibitoire (Memento Mori, « N’oublie pas que tu vas mourir ») avec Richard Butler des Psychedelic Furs, autre groupe légendaire des années 80, pour quatre morceaux. Dave Gahan en compose deux également : Depeche Mode est devenu à force, au fil des années, un groupe presque démocratique !

L’excellente nouvelle, c’est que les chansons, d’une durée toujours raisonnable – The Cure devrait en prendre de la graine, leurs trois nouveaux morceaux révélés l’an passé étant proprement interminables – sont bonnes.

Après une entrée en matière somptueuse, l’avant-gardiste My cosmos is mine, qui écrit après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, semble la BO idéale d’un film de science-fiction cauchemardesque, le léger et presque anodin Wagging tongue nous rappelle que Depeche Mode a commencé dans le sillage de Kraftwerk.

Suit le single ! Ghosts again. J’avoue qu’à la première écoute, sur un ordinateur, il m’avait paru assez insipide. Sur une chaîne à l’ancienne, le morceau se révèle plus complexe. Ce n’est pas Personal Jesus ou Enjoy the silence, bien sûr, mais la chanson parvient à établir un juste équilibre, la mélodie assez entêtante nuançant la tristesse du sujet : la mort, un des thèmes si l’on peut dire, de l’album…

Je le dis à ce moment : la presse musicale ou généraliste nous annonçait un disque ultra-dark, sombre, si sombre… C’est le propos général qui est sombre. La plupart des chansons ont été écrites dans un monde arrêté, pendant le confinement, où quelques milliards d’êtres humains avaient l’impression de vivre dans une très mauvaise dystopie… Mais musicalement, ce n’est jamais pesant, comme pouvait l’être Spirit en 2017. L’ambiance générale est intimiste, sur un rythme middle-tempo. Ce sont des chansons, vraiment. My favourite stranger fait exception : c’est le bon morceau anxiogène de l’album, un délire schizo sans doute…

Le sentiment qui domine est la mélancolie. Deux chansons au moins se révèlent déchirantes. L’étrange et lynchien Don’t say you love me et surtout Always you, la chanson la plus triste écrite par Depeche Mode depuis très longtemps… Le groupe n’oublie ni ses idoles (Caroline’s Monkey est pour moi un hommage à Lou Reed), ni son ironie à la limite du cynisme : People are good, qui sur un rythme assez putassier, propre à mobiliser les foules, suggère qu’il faut être fou ou un pauvre débile pour croire que les gens sont bons.

Les deux morceaux signés Dave Gahan (Before we drown et le final Speak to me) comptent parmi les plus intrigants et les plus réussis de l’album. Il faut absolument dire que le même Dave Gahan, très classe sur scène en costume impeccable comme David Bowie ou Nick Cave, n’a jamais aussi bien chanté. Un bon groupe pop, c’est essentiellement une voix… Au diable Thom Yorke ! Adieu Bono !  

       Sur Internet, il y a cette habitude assez inepte de donner des notes aux albums, comme à l’école. « 4,5 sur 10. En progrès, mais reste nul… ». Je dirai simplement qu’avec Memento Mori, Depeche Mode signe son meilleur album depuis Playing the Angel (2005). Ce qui ne nous rajeunit toujours pas, hélas !

 

                                                                              Frédéric Perrot

 


       Pour écouter Always you : https://youtu.be/rHaOD6jTpdU