dimanche 29 janvier 2017

sur Moi et ma cheminée d'Herman Melville (différentes lectures)



1 – C’est d’abord un récit comique et légèrement « névrotique » dans cette manière qu’a le narrateur de personnaliser sa cheminée, de se sentir « inférieur » à elle et de répéter tout au long du récit la formule « moi et ma cheminée » comme Bartleby répète pour se séparer du Monde sa formule de « résistance passive » (« I would prefer not to… »).

2 – C’est ensuite une fantaisie inventive à la Dickens, un récit dont aucun mot ne peut être vraiment pris au sérieux, comme le montreraient suffisamment cette histoire de « cabinet secret » qui serait dissimulé dans la cheminée et justifierait sa « destruction » ou le personnage de M. Scribe, non moins que la manière dont le narrateur « achète » si facilement le silence de celui-ci – avec quelques billets !

3 – Ce pourrait être une image de « l’horreur » – mot trop fort – de la vie conjugale et du mariage ; le vieil homme devant avant tout lutter contre les projets de sa femme, une femme que l’on dirait de nos jours et malgré son grand âge, moderne, active, sportive. Elle rajeunit d’ailleurs au fil des pages ! Le personnage apparaissant en tous cas comme un homme cerné par les femmes ; cerné « de toutes parts », par son épouse et ses trois filles, qui relativement discrètes au début s’affirment de plus en plus et dans leur opposition au père s’individualisent au fur et à mesure du récit.

4 – On pourrait également y discerner une métaphore plaisante et drôle de la sempiternelle lutte entre les Anciens et les Modernes ; le narrateur qui n’aspire qu’à la tranquillité étant du côté de la tradition et sa femme du côté des rénovateurs et des intellectuels : « Ma femme, au contraire, dont la jouvence tourne la tête, n’a d’yeux que pour la nouveauté ». Alors que lui se dit convaincu que toute « amélioration » est aussi une « destruction ».

 (On ne dira rien des quelques imbéciles qui y ont vu un récit « phallique ». Moi et ma cheminée demeurerons de marbre face à telles inepties ! )

5 – Ce serait peut-être enfin une méditation amère sur la vieillesse et la solitude, comme l’indiqueraient les toutes dernières lignes du récit :
« Il y a maintenant près de sept ans que je n’ai pas bougé de cette maison. Mes amis de la ville se demandent pourquoi je ne leur rends plus visite comme avant. Il pense que je me suis aigri, que je suis devenu asocial. Certains disent que je ne suis plus qu’un vieux misanthrope moussu, alors qu’en fait je ne cesse tout simplement pas de monter la garde devant ma cheminée moussue. Car il est entendu entre moi et ma cheminée que, moi et ma cheminée, nous ne nous rendrons jamais

Mais il est bien évident que ces différentes lectures ne sont pas incompatibles. Elles ne sont au contraire que les fils entremêlés du riche tissu sémantique de ce court récit d’une quarantaine de pages écrit en 1856 et qui – c’est sa grandeur, sa beauté –, en les contenant toutes, et d’autres, n’est épuisé par aucune…


« Moi et ma cheminée » d’Herman Melville existe dans de nombreuses éditions de poche.       

A lire également de Lewis Mumford, Herman Melville (Editions Sulliver, 2006)


                          

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