jeudi 18 avril 2019

sur La classe de neige d'Emmanuel Carrère



Dans ce court roman, déjà hanté par la figure de Jean-Claude Romand – le père dépressif et tueur d’enfants – et écrit en deux mois à peine, Emmanuel Carrère jette une lumière crue sur la morbidité des imaginations enfantines.

Le petit garçon timide et complexé – Nicolas, âge indéfinissable – dont le lecteur partage dès la première ligne les angoisses et les tourments – énurésie, insomnie –, ne rêve que de carnages et de morts violentes, imagine « le chalet » envahi par des « hommes méchants », dont il faut se cacher : « Mais Nicolas et Hodkann seraient cachés dans un creux du mur, derrière un lit. Ce serait un espace étroit, sombre, un vrai trou à rats. Ils s’y serreraient l’un contre l’autre, les yeux brillants dans la pénombre. Ils entendraient ensemble, avec leurs propres souffles, les bruits affreux du carnage, cris d’épouvante, râles d’agonie, chocs sourds des corps qui tombent, vitres brisées dont les éclats entaillent davantage encore les chairs mutilées, petits rires brefs et secs des bourreaux. La tête tranchée de Lucas, le petit roux à lunettes, roulerait sous le lit jusqu’à leur cachette et s’arrêterait à leurs pieds, les fixant de ses yeux incrédules. »

Les récits atroces et paranoïaques de son père – les enlèvements d’enfants dans des parcs d’attractions par des « gens méchants » qui se livrent au « trafic d’organes » – ont certes fortement impressionné et influencé l’enfant ; mais la morbidité a sa logique propre, comme le montre la scène avec l’autre garçon – Hodkann – au cours de laquelle l’affabulation acquiert une dimension monstrueuse, ce dont l’enfant lui-même prend conscience dès le lendemain : « Leur conversation nocturne, ses propres inventions lui faisaient maintenant l’effet d’un crime, d’une participation inavouable, monstrueuse, au crime qui s’était déroulé pour de bon. »
Cette culpabilité aggravée par les crimes réels du père qui ne sont que suggérés, ne le quittera plus ; ce qui permet peut-être de comprendre les troublantes et énigmatiques dernières phrases du roman, quand l’enfant est reconduit chez lui par le sympathique moniteur de ski parce que quelque chose de « grave » et d’indicible s’est passé : « … mais Nicolas savait que la porte allait s’ouvrir, qu’à cet instant sa vie commencerait et que dans cette vie, pour lui, il n’y aurait pas de pardon. »

Je noterai que tout dans ce roman semble étrangement flottant. Rien de ce qui est raconté n’est en soi invraisemblable ; mais les personnages qui cèdent si facilement à des épisodes dépressifs – la mère de l’enfant qui doit être à peu près folle, les gendarmes, la maîtresse –, les événements – l’oubli du sac de l’enfant dans le coffre de la voiture du père et comment, si je puis dire, on oublie cet oubli –, tout paraît décalé et fantomatique, comme dans un long et pénible cauchemar.  Le roman ne glisse cependant jamais vers le fantastique et tout le talent de l’auteur consiste à faire entrer de force dans un univers plausible et reconnaissable une imagination inquiète et torturée.
Sans doute y a-t-il ainsi un certain plaisir pervers à faire du « parc d’attractions » le lieu de la terreur pure et le décor d’un premier rêve érotique, dont l’enfant constate sans comprendre le désolant résultat sur son ventre et dans les draps. Scène bien glauque, au terme de laquelle l’enfant ne songe plus qu’à s’enfuir, mourir, se perdre dans la neige qui comme dans les contes, s’est justement mise à tomber d’abondance : « La neige recouvrait toutIl en tombait encore, des flocons que le vent faisait doucement tournoyer. C’était la première fois que Nicolas en voyait autant et, du fond de sa détresse, il ressentit de l’émerveillement. »
  
Je ne sais évidemment pas si Emmanuel Carrère y a pensé, mais à cet instant on peut se souvenir d’une autre histoire de neige, d’enfant traumatisé et de père meurtrier : Shining de Stephen King. Sans verser dans le surnaturel, spécialité de l’américain, l’atmosphère du roman de Carrère est lourde, angoissante, étouffante à souhait.

L’autre grand mérite du livre est de laisser au lecteur le soin de recomposer lui-même l’intrigue. Tous les éléments lui sont fournis au fur et à mesure de la narration, tels les morceaux d’un puzzle. La classe de neige peut être ainsi perçu comme un roman policier, dont le détective serait le lecteur. Avec ce risque que le lecteur se laisse à son tour emporter par son imagination !
Il m’a par exemple semblé au cours de ma lecture que la mère de l’enfant était peut-être – l’affreux soupçon ! – la complice impuissante des crimes du père, ce qui pourrait expliquer ce « déménagement » si précipité « deux ans » auparavant, les mensonges qu’elle sert à cette occasion à l’enfant et dont celui-ci n’est pas dupe, ainsi que son hébétude…

Ne m’intéressent que la manière dont l’histoire est racontée et « l’effet », comme disait Edgar Poe, qu’elle cherche à produire : l’angoisse, la peur, l’interrogation anxieuse…
D’autres approches sont bien sûr possibles : celle des pédagogues patentés de l’Education Nationale qui, comme d’habitude, n’y voient qu’un « conte intertextuel » et en minimisent la noirceur toute contemporaine ; comme la maîtresse du livre – notoirement incompétente – tente elle-même de minimiser des événements que Nicolas et les autres enfants ont fort bien compris sans elle…

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L’ayant découverte dans les journaux, Emmanuel Carrère souhaitait écrire sur « l’affaire Romand », mais désespéré par les abîmes vertigineux que ce sordide fait-divers ouvrait devant lui, il se jette à corps perdu dans l’écriture de La classe de neige qui est, à ce jour, sa dernière œuvre de fiction. Le livre consacré à « l’affaire Romand », L’Adversaire, ne paraîtra que cinq années plus tard.

Dans ce roman où règnent le non-dit, le mensonge, l’affabulation délirante et transgressive, l’indicible, les récits atroces du père m’apparaissent comme des aveux indirects ou métaphoriques : « Un jour, le père de Nicolas avait raconté une de ses histoires d’hôpital qu’il rapportait de ses tournées, celle d’un petit garçon qui devait subir une opération bénigne, mais l’anesthésiste avait commis une erreur et on avait enlevé l’enfant du billard sourd, aveugle, muet et paralysé, irréversiblement. Il avait dû reprendre conscience dans le noir. N’entendant rien, ne voyant rien, ne sentant rien au bout de ses doigts. Enseveli dans un bloc de ténèbres éternelles. On se pressait autour de lui et il ne le savait pas. Dans un monde tout proche, mais à jamais coupé du sien, ses parents, les médecins, décomposés d’horreur, scrutaient son visage cireux sans savoir si quelqu’un, derrière ces yeux mi-clos, ressentait et pouvait comprendre quelque chose. ». Et : « L’enfant hurlait et n’entendait même pas son propre cri. » Il est bien sûr horrible qu’un enfant effrayé en soit l’auditeur contraint, par la main du père, sur sa nuque… Un conte ? Non, vraiment pas.


                                                                          Hambourg, avril 2019
                                                                                  Frédéric Perrot

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