« Je
tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : merdre,
et à ce signal vous vous jetterez sur lui. » (Alfred Jarry, Ubu roi,
cité par Guy Debord dans « Cette mauvaise réputation »)
« S’il
y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Je suis désolé
de vous décevoir : je suis l’être le plus banalement rationnel qui soit.
J’ai certes mes petites habitudes, un ou deux vices identifiés, mais comme tout
le monde, allais-je dire… Cela ne va jamais bien loin en vérité et n’est
préjudiciable à personne, si ce n’est à moi-même. Enfin, je pourrais être plus
précis et dire que s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est plus
moi, je sais de quoi je parle, j’ai assez versé dans le brumeux, le sinueux,
l’interlope, l’abject. – Et cela m’a duré longtemps, des années entières… Désormais,
je juge tout cela ridicule, non que je me sois assagi dans le fond, mais je ne
vois plus l’intérêt de courir bille en tête ou de jouer au funambule au bord du
précipice : je tiens trop à ma vieille peau ! Donc, s’il vous plaît, ne
prenez pas trop vos aises avec moi : s’il y a un esprit tordu dans cette
pièce, ce n’est pas moi. Observez plutôt tous vos yeux louches de conspirateurs
et comment chacun ne sait que faire de son corps. Comme vous vous agitez mes chers
amis, comme vous allez et venez, en tous sens, c’est incroyable : on
vous dirait projetés dans l’espace par une sorte d’irrépressible démangeaison !
Moi, en ce qui me concerne, vous l’aurez constaté, depuis le début, je suis
assis et n’ai rien fait d’autre que me verser du vin. Je n’ai rien à dire de
particulier, j’étais en attente de la moindre proposition. J’ai laissé l’esprit
de dogmatisme pendu dans l’entrée avec mon écharpe, mon manteau et en aucun
cas, vous ne pourrez m’imputer l’échec de cette réunion dont l’ordre du jour
était clair, mais s’est perdu… Trop de longs silences gênés, trop de grimaces,
trop de haussements d’épaules dédaigneux… J’étais à l’initiative, et il me
semble que nous étions réunis pour décider des modalités concrètes d’un plan
d’attaque, chacun d’entre nous étant venu avec ses dossiers, prêt à nous
exposer ses brillantes idées dans son domaine de compétence ! Cela a
tourné court selon toute vraisemblance : toute idée d’action a disparu et
sombré quelque part entre les canapés de saumon et le punch, dans la futilité
des attitudes et des postures… Chacun joue sa figure imposée et moi-même, je
l’avoue, j’en rajoute un peu dans le rôle de l’amateur distancié de Bacchus. Ce
vin est infect au fait, comme tout ce décorum. Non désolé vraiment, s’il y a un
esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi, et nous devrions en rester là,
déclarer la réunion terminée et les débats clos…»
Frédéric
Perrot









