samedi 21 février 2026

Atmosphère de conspiration

 

« Je tâcherai de lui marcher sur les pieds, il regimbera, alors je lui dirai : merdre, et à ce signal vous vous jetterez sur lui. » (Alfred Jarry, Ubu roi, cité par Guy Debord dans « Cette mauvaise réputation »)         

 

« S’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Je suis désolé de vous décevoir : je suis l’être le plus banalement rationnel qui soit. J’ai certes mes petites habitudes, un ou deux vices identifiés, mais comme tout le monde, allais-je dire… Cela ne va jamais bien loin en vérité et n’est préjudiciable à personne, si ce n’est à moi-même. Enfin, je pourrais être plus précis et dire que s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est plus moi, je sais de quoi je parle, j’ai assez versé dans le brumeux, le sinueux, l’interlope, l’abject. – Et cela m’a duré longtemps, des années entières… Désormais, je juge tout cela ridicule, non que je me sois assagi dans le fond, mais je ne vois plus l’intérêt de courir bille en tête ou de jouer au funambule au bord du précipice : je tiens trop à ma vieille peau ! Donc, s’il vous plaît, ne prenez pas trop vos aises avec moi : s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi. Observez plutôt tous vos yeux louches de conspirateurs et comment chacun ne sait que faire de son corps. Comme vous vous agitez mes chers amis, comme vous allez et venez, en tous sens, c’est incroyable : on vous dirait projetés dans l’espace par une sorte d’irrépressible démangeaison ! Moi, en ce qui me concerne, vous l’aurez constaté, depuis le début, je suis assis et n’ai rien fait d’autre que me verser du vin. Je n’ai rien à dire de particulier, j’étais en attente de la moindre proposition. J’ai laissé l’esprit de dogmatisme pendu dans l’entrée avec mon écharpe, mon manteau et en aucun cas, vous ne pourrez m’imputer l’échec de cette réunion dont l’ordre du jour était clair, mais s’est perdu… Trop de longs silences gênés, trop de grimaces, trop de haussements d’épaules dédaigneux… J’étais à l’initiative, et il me semble que nous étions réunis pour décider des modalités concrètes d’un plan d’attaque, chacun d’entre nous étant venu avec ses dossiers, prêt à nous exposer ses brillantes idées dans son domaine de compétence ! Cela a tourné court selon toute vraisemblance : toute idée d’action a disparu et sombré quelque part entre les canapés de saumon et le punch, dans la futilité des attitudes et des postures… Chacun joue sa figure imposée et moi-même, je l’avoue, j’en rajoute un peu dans le rôle de l’amateur distancié de Bacchus. Ce vin est infect au fait, comme tout ce décorum. Non désolé vraiment, s’il y a un esprit tordu dans cette pièce, ce n’est pas moi, et nous devrions en rester là, déclarer la réunion terminée et les débats clos…»

 

                                                                  Frédéric Perrot

vendredi 20 février 2026

La poésie est une activité de pointe

 

Alain Minighetti (dessin pour Arthur)

Allusion à : « Mon métier est un métier de pointe. » (René Char, La bibliothèque est en feu)


jeudi 19 février 2026

Dans l'arène, Dans les marges du temps (pour Anthoni)

Hambourg

 


Jeté dans l’arène

En regimbant

Tu trébuches malgré toi

Sous la chaude haleine

D’un bouge étouffant

 

Foule des fins de semaines

Des excités s’en prennent

À d’autres excités

Tu n’es qu’une éponge

Qui de tout s’imprègne 

 

Tu trébuches refuses

Les combats de coqs

Et comment plus tard

Exprimeras-tu

Toute cette eau morte ?

 

Un gros lourd en marcel

Fait un cours en gueulant

Sur la guerre en Ukraine

Oh le front de taureau

De la bêtise humaine

 

L’étudiante espagnole

Qui ne veut que danser

Fait mine d’opiner

Et cherche du regard

Quel bellâtre alpaguer

 

Le gros lourd matador

Épris de sa parole

Tonne souffle pérore

Pour elle pour lui

Pour l’univers entier 

 

 Alors que chacun sait

Nul n’ignore senior

Qu’elle ne pipe pas

Un mot de français

No sé no sé no sé…

 

Tu voudrais être ailleurs

Au sud de nulle part

Et rêves d’une voix

Laissant dans l’air raréfié

Les traces d’un alphabet secret

 

En lieu et place de quoi

Comme toujours tu as droit

À la voix de mégère

De pocharde

De la Réalité :

 

  Eh le poète

Arrête tes plans

Sur la comète

Descends de ton nuage

      Je suis en sueur

      En nage

Tu me paies un coup

Et peut-être que tu pourras

M’en mettre un plus tard

Si tu tiens debout !

 

 

     Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


Jack Lang, amateur d'art (pour Richard)

 

Le Canard enchaîné, 18 février 2026

Régis Quatresous, Nourritures (avec Mathieu Jung)

 


The Ramones, Blitzkrieg Bop

 

Hambourg

Pour écouter Blitzkrieg Bop :


https://youtu.be/skdE0KAFCEA?si=CGACqjTGmgGG6lkq


lundi 9 février 2026

Le monde sans toi, Dans les marges du temps (pour Guillaume)

 

Eric Doussin, Désert

Le monde sans toi

Est un vaste désert

Où je traîne mon néant

Sans savoir pourquoi

Tant tout ce qui vit

Aveuglément persévère

Dans sa voie éphémère

 

Le monde sans moi

Ne sera en rien différent

À l’instant où je tomberai

Ce sera comme si

Je n’avais jamais existé

À peine plus qu’une fine pluie

Absorbée par un sol aride



Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


vendredi 6 février 2026

I got this old address/of someone that I knew/It was high and fine and free/Ah, you should have seen us (Leonard Cohen, I can't forget)

 

Jimmy Poussière, Alain Minighetti

I stumbled out of bed

I got ready for the struggle

I smoked a cigarette

And I tightened up my gut

I said this can’t be me

Must be my double

 

And I can’t forget, I can’t forget

I can’t forget but I don’t remember what

 

I’m burning up the road

I’m heading down to Phoenix

I got this old address

Of someone that I knew

It was high and fine and free

Ah, you should have seen us

 

And I can’t forget, I can’t forget

I can’t forget but I don’t remember who

 

I’ll be there today

With a big bouquet of cactus

I got this rig that runs on memories

And I promise, cross my heart,

They’ll never catch us

But if they do, just tell them it was me

 

Yeah I loved you all my life

And that’s how I want to end it

The summer’s almost gone

The winter’s tuning up

Yeah, the summer’s gone

But a lot goes on forever

And I can’t forget, I can’t forget

 

I can’t forget but I don’t remember what

 

 

Pour écouter la chanson de Leonard Cohen : 


https://youtu.be/o-58u8Lyvhw?si=oV7scnP4lfQmyvGg


Plus ne m'est rien, Dans les marges du temps (avec un dessin d'Alain Minighetti)

 

Alain Minighetti

Plus ne m’est rien,

Dis-je pour épater le silence.

 

En cet instant précis,

Je touche à mon bonheur

Du bout des doigts.

 

Hélas, je ne saurais l’étreindre :

Entre mes bras de gros ours,

Il perdrait de sa superbe !

 

Mais plus ne m’est rien,

 

Peu m’importe ce qui se mêle

Au fil hasardeux de ma vie : 

Je puis regarder mon bonheur

 

Comme un papillon blanc

Voletant pour

Une brève éternité,

 

Une femme entrevue,

Qui bien vite s’évanouira

Au coin de la rue


 

            Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot


dimanche 1 février 2026

Une expérience restreinte (fragment)


« J’ai moi-même vécu avec l’idée de la mort.

Pour une fois, je sais de quoi je parle.

 

Mais souviens-toi bien

de tes quatorze, quinze ou seize ans,

et que si les adolescents se tuent

avec un tel empressement,

 

renoncent si facilement à la vie

à la stupéfaction de tous,

c’est qu’ils en ont une expérience restreinte

et que la mort paraît désirable…

 

Or, la beauté de la vie,

c’est qu’il faut lui laisser le temps de se révéler. »

 

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En tant que professeurs, nous sommes quelques fois confrontés au désir morbide de certains de nos élèves. Nous ne savons que faire de leur détresse… Les cellules d’écoute psychologique et autres inepties dont l’Education nationale est une spécialiste, ne changent évidemment rien. Le suicide d’un adolescent ou d’une adolescente est toujours un effroyable gâchis et il faut grandement s’inquiéter que tant d’entre eux y trouvent une solution. – Ces quelques lignes lacunaires sont un fragment d’un poème inabouti, le « sujet » étant trop complexe et vertigineux pour moi…(décembre 2024). Frédéric Perrot.


Solitude ambulante

 

Solitude ambulante

Ne va jamais loin

Reste dans son pré carré

Longe de laides maisons

Aux volets défraîchis

La fatigue est profonde

Et le désir manque

 

Solitude ambulante

Ne va jamais loin

Achète ce dont besoin

Pour supporter le tunnel du soir

 

Puis longeant en sens inverse

De laides maisons  

Et de mornes jardins

Retourne à sa prison

 

 

                               Frédéric Perrot

lundi 26 janvier 2026

Las des effondrements programmés

 

Las des effondrements programmés

L’avenir ne nous aime pas

Nous l’avions bien compris avant qu’on nous le dise

Nous sommes encore humains trop humains

Il nous faudra remédier à ces dernières défaillances

Si nous ne voulons pas être vomis par le monde nouveau

C’est-à-dire relégués dans des zones d’oubli

Où rendus impuissants nous pourrons toujours

Pour la beauté du geste envoyer quelques signaux

Qui se perdront dans des ténèbres épaisses

 

Non, il nous faudra porter le masque de l’inhumain

Demeurer inaperçus dans l’acceptation

Pendant de longues années peut-être

Afin d’être efficaces en temps utile

Ces longues années ne seront pas perdues

Nous aurons eu le temps de nous instruire

Nous aurons déterminé les points de rupture

Les espaces vacillants où nous pouvons agir

Ce ne sera pas une date unique rien de légendaire

Ce sera une suite de sabotages réussis

Des attaques multiples synchronisées

Des défaites apparentes et de francs succès

 

Un système il faut l’avoir à l’usure

Jusqu’à ce qu’il s’effondre d’un coup

Comme de lui-même !

 

 

                         Frédéric Perrot. janvier 2026

 

On ferme la porte, on ferme les portes, Dans les marges du temps

 



On ferme la porte

On ferme les portes

On ferme toutes les portes

 

Au nez des pouilleux

Des étrangers

Des débarqués de la veille

 

Faut pas délirer

On ne peut pas accueillir

Toute la misère du monde

Parmi ces gueux

Il y a des gens dangereux

Qui sait des terroristes

De futurs assassins

Vous voulez être leurs complices

Nous non !

 

On ferme la porte

On ferme les portes

On ferme toutes les portes

 

Faut pas délirer

L’accueil inconditionnel

C’est un rêve de philosophe

Ou de pèlerin naïf

Nous on a la tête sur les épaules

Et des murs à construire

Et tant pis s’ils crèvent

À nos frontières

C’est pas écrit Eldorado !

 

On ferme la porte

On ferme les portes

On ferme toutes les portes

 

On est si bien au chaud

Entre nous devant nos écrans

Tandis que nos imprécateurs

Font le show permanent !

 

On ferme les portes

On ferme les portes

On ferme toutes les portes

 

 

Le poème appartient à mon recueil, Dans les marges du temps (novembre 2025). Frédéric Perrot



« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

En finir avec une sentence de mort

 

Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens

Anamosa 2022