mardi 16 juillet 2024

L'ailleurs s'étend (sur Dévore l'attente de Laurent Bouisset)


 

                                   Mais pas de pause

                               Et surtout

                               Pas de fin à ce début

                               L’ailleurs s’étend

                                                      (Laurent Bouisset, Coltrane)

 

 

Dévore l’attente, le premier livre de Laurent Bouisset (né en 1981) et publié par Patrice Maltaverne aux éditions Le Citron Gare, peut être vu comme une anthologie. Onze années d’écriture et d’efforts poétiques se trouvent ramassées dans quelques quatre-vingts pages et de l’aveu même de l’auteur, il ne s’agit pas d’y chercher une cohérence particulière. Je tenterai donc seulement ici d’indiquer quelques lignes de force ou quelques lignes de fuite.

 

Ce sera un premier point : il est en effet bien souvent question de fuite et d’ailleurs dans ces pages. Les indications données par l’auteur sur ses différents lieux d’écriture sont à cet égard éclairantes (Mexique, Bosnie, Guyane, Guatemala).

Laurent Bouisset écrit au fil de ses voyages ; mais ce n’est pas un regard de touriste ou de routard imbécile qu’il pose sur les pays et les hommes qu’il découvre, c’est celui d’un homme bouleversé par la misère et la violence du monde : « J’ai vu à Santiago de Atitlan/Un jeune homme de quinze ans/Perdre face et sa dignité ». Le font « pleurer » « Deux petits vieux costaricains/Le ventre vide et les yeux doux ».

Au contraire de celui du touriste, le regard de Laurent Bouisset est attentif et sensible ; il traque le concret et la beauté de la vie même au cœur des villes martyrisées par la guerre. À Mostar, en Bosnie-Herzégovine, l’amusent et l’enchantent « plusieurs chats » « rouquins blancs noirs » qui « vont » » « en quête d’une tête de poisson » et la « ronde d’enfants farceurs autour ».

Et à cet instant, le voyage se fait expérience spirituelle et poétique : « le vent dans le/ tilleul me dit que je suis libre »

 

Sans musique la vie serait une erreur. La phrase est célèbre et ce sera mon second point. La musique s’invite à plusieurs reprises dans Dévore l’attente et il y ainsi un long hommage lyrique à John Coltrane et au jazz le plus free, tandis que dans un autre poème, en quelques lignes qui m’amusent, sont évoqués les turbulents Red Hot Chili Peppers ; un goût que l’on n’est pas obligé de partager !

Plaisanterie mise à part, l’important est que pour Laurent Bouisset, la musique est une expérience totale, qui implique tout l’être jusqu’à « l’exténuation », une expérience mystique, osons le mot : « Brûler/Sentir/Couler/Nager dans la lumière ».

John Coltrane, tel qu’il nous est présenté, est à la fois cet homme qui par moments voudrait « poser ce chaos-là nommé saxo », qui est conscient du racisme crasse de ses auditeurs qu’il souhaiterait « frire au free », à qui « la vie » « fait horreur » mais qui lancé à la poursuite de la beauté, se transcende dans sa musique : « Que mes peines mes liquides mes joies/N’en soient plus qu’une/D’eau claire/Que cette eau claire s’appelle musique/Et qu’elle vous siée ».

 

Mon troisième point concernera la révolte. La révolte est l’honneur des poètes et des hommes. Comme l’écrivait Albert Camus : « Je me révolte, donc nous sommes. ». Laurent Bouisset laisse à d’autres « la guimauve » poétique. Ce n’est pas son propos. Il est un poète volontiers agressif.

Il s’agit de rappeler dans des pages où éclate souvent une belle « rage » imprécatoire « à quel point » « la torpeur » est « le cancer le pire ». De réveiller et de secouer ceux qui ne souhaitent que dormir et qui sont les plus nombreux. Et cela, même si « Crier c’est tout seul ». Et cela, même si on est les « fils » de ses « murs »… Et cela, même si le quotidien n’est parfois qu’un « riz gluant » où l’on est « trop occupé » (dans le poème On a rien dit)

Au crible de cette révolte, tout y passe. Le vitriol éclabousse violemment sans compter. À commencer par la France (« ce tout petit pays de colons riches »), sa police (« le fascisme lâche et la bien faible éducation d’un flic européen ») et son administration dans le beau et sombre Poème cousu.

La France, le Paris « chic » aux « tympans fatigués », avec ses « salons merdeux du XVIIème », le monde d’ici, sa « gueule », son « pus », tout étouffe et la révolte vissée au corps se résout dans le désir de l’ailleurs, le désir du départ : « comme si finalement toucher le cœur des choses c’était/partir ».

À cet endroit, on pourrait rétorquer à l’auteur, dont la rage et le fiel sont réjouissants, contagieux, que la médiocrité consumériste béate n’est en rien une spécialité française ou même parisienne. Qui a vu Londres par exemple, cet enfer grouillant, sait que Paris n’est finalement en comparaison qu’un village bien sympathique !

Laurent Bouisset me semble donc plus inspiré quand il évoque sobrement les malheureux de partout, le petit Felipe qui « s’en fout d’écrire ou de jouer », qui « voudrait » que « son alcoolique de père » « dise qu’il est né ». Et le sort qui leur est fait. Car tout le travail du petit Felipe consiste à « rameuter dans le vent froid/des touristes indécis vers un resto » et c’est un véritable crève-cœur que « de percevoir en lui tant d’innocence ».

Délaissant l’aigreur, la révolte se fait alors humaniste dans le sens le plus noble de cet adjectif.

 

Dans sa pièce Sallinger, Bernard-Marie Koltès fait dire à l’un de ses personnages : « Peut-être, mais que voulez-vous ? Moi, je n’ai appris à parler qu’à la première personne ; et comment désapprendre cela ? ». Ce sera mon quatrième point.

Laurent Bouisset écrit en son nom propre, à la première personne. Son écriture est essentiellement autobiographique. Laurent Bouisset écrit à partir de son expérience vécue. Ce sont donc ses voyages, ses escapades en « camionnette » avec son « beau-père », ses goûts, ses emballements, ses hargnes et ses doutes (« pas sûr du tout de/ce que je bafouille »), en particulier ceux d’un homme conscient de toutes les horreurs du monde dans l’émouvant Problème. 

Les risques de l’écriture autobiographique sont connus, répertoriés : l’excessive sincérité – la sincérité étant la belle excuse que se donnent tant de poètes pleurnichards –  la complaisance et l’impudeur… Car il est des poèmes dont on sort gêné pour l’auteur.

Laurent Bouisset évite ces écueils par la force et la rigueur de son écriture qui transfigure son expérience vécue. L’ignoble complaisance de la poésie personnelle est absente de ces pages. C’est la réalité brutale, violente qui intéresse l’auteur.

Et, si la matière remuée est souvent sombre, elle est travaillée, ciselée, pour être offerte poétiquement au lecteur…  

Laurent Bouisset se sort (« je me suis extirpé ») de son « bourbier de doutes » par l’humour également ; cette grâce, cette liberté qu’ignoreront toujours les poètes qui ne sont que sincères. Ce sera mon dernier point.

Dans plusieurs poèmes (Java, Je vous fais une passe), Laurent Bouisset maltraite en effet la langue avec bonne humeur et nous rappelle que la France est aussi, ce qu’on oublie souvent, le pays de Rabelais, du gros rire gras de Balzac, des zut et des merde crachés par le voyou de Charleville et des éructations d’une irrésistible drôlerie du grand Louis-Ferdinand. (1)

Si, dans certains poèmes (Flor rugosa, L’œuf intact) sa langue peut être sèche et minérale à la limite de l’hermétisme, on retiendra de ces poèmes dynamiteurs (« D’exploser puissamment le cercle ! ») le mélange des registres, le bilinguisme revendiqué (« et je me dis que je suis incapable/là/ de me contenter d’une langue »), l’anarchisme typographique, la recherche d’une expression vivante (« le basket » et le « dribble » comme métaphore !), l’oralité amusante (« l’envie redéboule grave et fait cow-boy »), le franc mauvais goût de certaines images (« commencer par un gros carton des étoiles/connes »), le délire verbal, l’irrespect élevé au rang des vertus (« M’emmerdent les mots ! Je jette la feuille ! »), ainsi qu’une certaine insistance scatologique qui n’eût déplu à aucun des illustres anciens déjà évoqués !

Tout ceci constitue évidemment une attaque en règle, un attentat fomenté contre une certaine idée très française de la poésie, telle qu’elle est encore hélas professée par de « tout petits cloportes et vaniteux théoriciens du texte », à la face desquels il s’agit bien de faire exploser un « fruit gigantesque » et le rire !

Et, si le rire, qui selon Rabelais est le propre de l’homme, n’est pas toujours possible – la misère, la souffrance et la mort de l’autre – quand il éclate, il est, comme les voyages, la musique, la révolte, l’écriture, libérateur.

 

       Sur cet adjectif, je finirais. Laurent Bouisset ne peut se résoudre à ce que partout sur cette planète l’homme soit oppressé, écrasé par le malheur et les ultimes mots de sa Fredaine bosniaque, qui conclut le livre, sont aussi un appel à l’amour de la vie et à l’espoir :

 

« oui le vent me le/ dit qu’un jour ou l’autre nous mugirons de/joie – il pleuvra vert – nous serons nus – le/souvenir de la guerre aura quitté la chair/et l’eau – sans compter nous aimerons – ce/sera l’heure – nous verrons clair » 

 

 

1- Céline s’inscrivait clairement dans cette lignée rieuse, à laquelle il faudrait peut-être ajouter François Villon. Il est le seul écrivain français en son siècle à se réclamer de Rabelais, qui ne semble aimé que par les grands romanciers étrangers (Witold Gombrowicz, Milan Kundera)

 

 

                                          

                                                  Dévore l’attente de Laurent Bouisset

                                                         (Illustrations d’Anabel Serna Montoya)

                                                                     Editions Le Citron Gare



                                           Le texte a été écrit en novembre 2015. Frédéric Perrot

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire