dimanche 11 avril 2021

Jours de colère

 

Sang murs gris hôpital
Tout ce gaz lacrymal
 
Projeté à la face
Du désir de la foule
 
Des orages de coups
Achèvent le travail
 
Cris douleurs œil perdu
Jusqu’aux mains arrachées…
 
Silence murs prisons
La rue s’est tue et l’Etat
 
A remis rudement
Le désir à sa place…
 
 

       Toute ressemblance avec des événements récents survenus en France ne serait évidemment, etc… Lu cet après-midi lors de l’Octogone des poètes. Frédéric Perrot.

samedi 10 avril 2021

Feu ! Chatterton, Avant qu’il n’y ait le monde

Avant qu'il n'y ait le monde (poème de William Butler Yeats)

 


Si je fais mes cils charbonneux
Et mes yeux de plus de lumière
Et mes lèvres plus écarlates,
Demandant à tous les miroirs
Si tout est comme je le veux,
Nulle vanité ! Je recherche
Le visage qui fut le mien
Avant qu’il n’y ait le monde.
 
Et qu’importe si je regarde
Un homme tout comme si
C’était mon amour quand pourtant
Mon sang est demeuré froid
Et mon cœur ne bat pas plus vite ?
Pourquoi me dire cruelle,
Pourquoi se croire trahi ?
Je le veux aimant ce qui fut
Avant qu’il n’y ait le monde.
 
 
William Butler Yeats
Traduction : Yves Bonnefoy


vendredi 9 avril 2021

La veille de la bataille (un poème de Raymond Carver)


 

Nous sommes cinq dans la tente, sans compter 
l’ordonnance qui nettoie mon fusil. Il y a
une discussion animée entre mes camarades
officiers. Dans la marmite, du petit salé tourne 
avec des macaronis. Mais ces braves 
n’ont pas faim – et c’est tant mieux ! 
Ils n’ont qu’une envie, éructer à propos 
de Hus et autre Hegel, prêts à tout pour passer le 
temps. 
Qui s’en soucie ? Demain on se bat. Ce soir ils ont 
envie
de s’asseoir en rond pour causer de rien, de 
philosophie. Peut-être la marmite n’est-elle pas là 
pour eux ? Ni le réchaud, ni ces pliants
sur lesquels ils sont assis. Peut-être n’y a-t-il pas 
une bataille qui les attend demain matin ? 
C’est ce que nous préférerions tous. Peut-être 
ne suis-je pas là pour eux, non plus. Prêt 
à servir à manger. Je est un autre
comme a dit quelqu’un. Je, ou un autre, peut aussi
       bien être 
en Chine. À table, camarades, 
dis-je, distribuant les assiettes. Mais quelqu’un 
vient d’arriver, de mettre pied à terre. Mon ordonnance 
va jusqu’à l’entrée de la tente, puis lâche son 
assiette
et recule d’un pas. La Mort entre sans dire 
un mot, vêtue d’une redingote. 
Je pense d’abord qu’elle doit chercher l’empereur, 
qui est vieux et malade de toute façon. 
L’explication serait 
celle-là. La Mort s’est égarée. Je ne vois que ça. 
Elle a un bout de papier à la main, nous considère 
brièvement, consulte des noms. 
Elle lève les yeux. Je me tourne vers le réchaud. 
Quand je me retourne, tout le monde a disparu. 
Tout le monde, 
sauf la Mort. Elle est toujours là, immobile. 
Je lui donne son assiette. Elle a fait 
du chemin. Elle a faim, je crois, et mangerait 
n’importe quoi. 


Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.
Raymond Carver, Poésie

vendredi 2 avril 2021

La prière délabrée

 

            « Mes racines ? Quelles racines ? Je ne suis pas une salade… »
                                    Bernard-Marie Koltès, Le retour au désert
 
C’est une prière
Il est à souhaiter
Que les jours de colère
Soient derrière nous
 
Puissent les esprits
Retrouver la raison
Et la parole le calme
Qui lui est nécessaire
 
Nous sommes fatigués
Des rhétoriques guerrières
Des discours d’exclusion
Et du sinistre bal des petites ambitions
 
Nous sommes fatigués
Du racisme ordinaire
Et de celui
Qui ne dit pas son nom
 
Nous n’aimons pas la chasse
Aux électeurs aux étrangers
Oh s’imaginer même une seconde
Dans la peau du stigmatisé
 
Nous sommes fatigués
Des vieilleries que l’on déterre
Pour nous les vendre
Comme des nouveautés
 
Et nous jugeons assez déplorable
Que le moindre patelin de France
S’honore de son église
Les racines chrétiennes quelle sottise !
 
Nous n’en sommes plus là
Et nous souhaiterions seulement
Qu’une belle lumière
Baigne le corps des amants
 


    Le texte a été écrit en septembre 2016, alors que commençait la campagne pour l’élection présidentielle de l’année suivante. Deux candidats au moins à la Primaire de la droite et du centre se plaisaient à tenir les discours les plus réactionnaires et les plus nocifs, chassant selon l’image convenue sur les terres de l’extrême droite. Frédéric Perrot