dimanche 22 septembre 2019

Les paroles sont de Rimbaud (concert de Cyril Noël au Local, le 21 septembre 2019)

Cyril Noël jouant Ophélie


I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois de lointains hallalis...

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc sur le long fleuve noir ;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid d’où s’échappe un léger frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or...

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle du ciel, tordant ta chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton cœur entendait le cœur de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers, comme un immense râle,
Brisait ton sein d’enfant trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou s’assit, muet, à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! quel rêve, ô pauvre folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Un infini terrible égara ton œil bleu !

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher la nuit les fleurs que tu cueillis,
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter comme un grand lys.


Arthur Rimbaud, mai 1870
Version de la lettre à Théodore de Banville du 24 mai 1870

samedi 14 septembre 2019

en réponse à un article de Frédéric Martel sur le Journal intégral de Julien Green

Julien Green, en 1930

Hier ou avant-hier, j’ai lu cette phrase remarquablement stupide dans un texte condescendant, malveillant, voire assassin, consacré à la publication du « Journal intégral » de Julien Green : « Rimbaud est de gauche, explicitement gay, anti-clérical et pauvre – tout le contraire de Green. »

Affirmer sur le ton de l’évidence que Rimbaud est de « gauche » est déjà assez réducteur et contestable – la révolte de Rimbaud est totale, métaphysique et nihiliste dans ses résultats – mais prétendre qu’il est « explicitement gay » (sic) relève du pur anachronisme.  
A ma connaissance, et c’est bien regrettable, Rimbaud n’a pas écrit une ligne sur la Gay Pride !...  Et on peut estimer la pertinence intellectuelle d’un texte à de tels raccourcis journalistiques…

L’auteur de cet article pénible, le dénommé Frédéric Martel, est un imbécile bien de notre temps, qui coche toutes les cases du modernisme éclairé et du bon goût !
Il est lui de « gauche », « ouvertement gay », bien-pensant au carré, au cube ; et je m’étonne qu’il consacre tant de pages et d’énergie à un écrivain, Green, qu’il juge finalement « poussiéreux » et secondaire et qui a tous les défauts : « vaniteux », « lâche », « antisémite », « raciste », « misogyne », « riche » !, etc.

Sur la lâcheté – Selon cet imbécile, Green a été « lâche » parce qu’il n’a pas su assumer au grand jour, librement, son homosexualité, a mené une « double vie » hypocrite, fréquentant autant les salons bourgeois, les églises que les « pissotières ». Il est vrai qu’il est très courageux de s’en prendre à un mort et d’extraire systématiquement de ces centaines de pages « non-expurgées » tout ce qui peut être à charge
Je ne sais pour qui se prend ce Frédéric Martel, un ange ou un saint sans doute… Mais dans une cour d’Assises, tremblant et porté par le sentiment exaltant qu’il est dans le sens de l’Histoire, être lumineux luttant contre les ténèbres, il ferait un excellent procureur. Qu’il songe à sa reconversion !

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Julien Green, que j’aime pour ma part beaucoup, est un écrivain, auteur de nombreux romans d’un sombre réalisme hérité du dix-neuvième siècle – Maupassant –, mais qui versent parfois dans le fantastique, le surnaturel…  Léviathan, Si j’étais vous, Le malfaiteur, Adrienne Mesurat, Minuit, Le mauvais lieu, L’autre

                                                                                               Frédéric Perrot

mardi 10 septembre 2019

Au temps de l'innocence (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin



Qu’ils sont doux
Les premiers baisers volés

On s’écarte du chemin
Lors de la promenade

On s’aventure entre les arbres
On s’arrête on se regarde

On est un peu gêné
Les silences sont longs

Mais depuis la nuit des temps
Les gestes suppléent les mots 

Et timide miracle
Les mains se saisissent

Les têtes se penchent
Les lèvres s’approchent

Comme ils sont malhabiles
Et tremblent d’être vus

Et comme cela est bon
Et fait battre leur cœur !

Qu’ils sont doux
Les premiers baisers sauvages

Et comme ils les regretteront
Quand plus tard avec l’âge

Ces jeux auront perdu
Leur charme leur nouveauté


                                                        
                                                                         Frédéric Perrot

mercredi 4 septembre 2019

Mort à crédit (Louis-Ferdinand Céline)


Hambourg, août 2019


Mort à crédit est le second roman de Louis-Ferdinand Céline, publié en 1936. Ce sont ici les premières lignes.

Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste… Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m’ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents, chacun dans un coin du monde.
Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s’élève de la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C’était une douce et gentille et fidèle amie. Demain on l’enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : « Ne vous allongez pas surtout !... Restez assise dans votre lit ! » Je me méfiais. Et puis voilà… Et puis tant pis…
Je n’ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu’elle est morte Madame Bérenge à ceux qui m’ont connu, qui l’ont connue. Où sont-ils ?...
Je voudrais que la tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s’écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse.
Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire. Tous ces gens sont loin… Ils ont changé d’âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d’autre chose…
Vieille Madame Bérenge, son chien qui louche on le prendra, on l’emmènera…
Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s’est arrêté chez elle. Il est là dans l'odeur de la mort récente, l’incroyable aigre goût… Il vient d’éclore… Il est là… Il rôde… Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s’en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge. À qui vais-je écrire ? Je n'ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l’esprit gentil des morts…  pour parler après ça plus doucement aux choses… Courage pour soi tout seul !
Sur la fin ma vieille bignolle, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait elle me retenait par la main… Le facteur est entré. Il l’a vue mourir. Un petit hoquet. C'est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l’oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s’ils ne reviennent pas. J’aime mieux raconter des histoires. J’en raconterai de telles qu’ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai bien content.


Pour écouter le début de Mort à crédit interprété par Fabrice Luchini :
https://youtu.be/ARIA7geiwgk

dimanche 1 septembre 2019

Confession d'un mécontent (publié dans le numéro 40 de la revue Lichen, septembre 2019)


« Mécontent de tous et mécontent de moi… »
               Charles Baudelaire (À une heure du matin)


Dans le fond puritain,
Je ne désire nullement
Me mêler au tapage,
Etre du goût du jour la putain ;

Et j’enrage en silence
Quand je lis, vois ou entends
Ce dont s’étourdissent tant
De mes contemporains !

« Efforce-toi de ne pas être de ton temps »,
Comme l’écrivait un philosophe allemand.
Oh je ne peux pas, l’époque hurle en moi !
Seule s’accroît la distance…


Pour aller lire la revue d’Elisée Bec :
https://lichen-poesie.blogspot.com/