Celle qui devient aveugle
Elle
était assise comme les autres pour le thé.
Il
m’apparut d’abord qu’elle tenait sa tasse
un
peu différemment des autres.
Puis
elle sourit. Cela fit presque mal.
Lorsque
enfin on se leva et bavardant
on
traversait des chambres nombreuses
lentement
au hasard (on parlait et riait),
tout
à coup je la vis. Elle suivait les autres,
timide,
comme quelqu’un qui dans un instant
devra
chanter devant un vaste public ;
sur
ses yeux clairs qui se réjouissaient
la
lumière se posait du dehors comme sur un étang.
Elle
suivait doucement, il lui fallait longtemps,
comme
si quelque chose devait être encore surmonté ;
et
pourtant, au bout d’un moment c’était comme
si
elle n’allait plus marcher mais voler.
La courtisane
Le
soleil de Venise inventera de l’or
dans
mes cheveux : illustre fin
de
toute alchimie. Mes sourcils,
les
vois-tu pareils aux ponts
conduire
vers le silencieux péril
des
yeux, qu’une circulation secrète relie
aux
canaux, de façon que la mer
puisse
monter, descendre et changer en eux. Celui
qui
m’a regardée une fois, envie mon chien
car
la main qui ne fut consumée dans aucun incendie,
cette
main ornée, invulnérable, se pose
souvent
sur lui dans un moment distrait.
Et
des garçons, espoirs des grandes maisons,
périssent
sur ma bouche comme d’un poison.
Rainer Maria Rilke, Nouveaux poèmes
Traduction de Lorand Gaspar

