lundi 31 mars 2025

Nous n'irons pas plus loin, te dit le capitaine (Dominique A, L'horizon, live)

 

Dominique A, en concert

        Pour écouter « L’horizon » de Dominique A :  


             https://youtu.be/Tmd43tpWMto?si=4bEVTTVT9Ja6VFzI

Illusoire

 

                                                    « I’m set free… to find a new illusion. »

                                                                                  Lou Reed      

 

       La chambre est vide lorsqu’il y entre. Le sac de voyage n’est plus sur la chaise à côté du lit. Il doit se rendre à l’évidence : Rachel est partie, Rachel lui a faussé compagnie, Rachel a emporté l’argent… Et elle ne lui a évidemment pas laissé sa nouvelle adresse sur quelque bout de papier : elle est partie, elle lui a faussé compagnie pour ailleurs et sans lui refaire sa vie. Rachel a disparu et pour lui tout s’écroule, le décor tombe et c’est comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds : il a toujours su d’une certaine manière que cela devait se finir ainsi, il a toujours su, comme par une sorte d’instinct, qu’un jour Rachel le trahirait, mais à présent qu’il se trouve dans cette chambre d’hôtel sordide et que ce qu’il a toujours craint et redouté s’est finalement produit, c’est comme si dès lors il ne devait plus cesser de tomber… Rachel a disparu et comme l’oiseau dont la cage a été un instant ouverte, elle s’est envolée avec l’argent de leur voyage de noces, ce qu’ils nommaient encore en riant deux jours auparavant, leur « lune de miel »

 

       elle ne s’appelle pas Rachel, Rachel n’est pas son nom, c’est lui qui l’a pour la première fois appelée Rachel, il la tenait dans ses bras, elle sanglotait, et c’est lui qui a murmuré ce nom à son oreille dans ses efforts pour la consoler,

       ne pleure pas Rachel, même si tu as perdu tes enfants, même si on t’a retiré tes enfants, ne pleure pas Rachel, même si cela n’a pas de nom ce qu’ils t’ont fait, retirer ses enfants à une mère, ce ne devrait pas être permis, ne pleure pas Rachel, ne pleure pas, c’est tous des salauds, ils t’ont retiré la garde mais tu n’as pas été, tu n’as jamais été une mauvaise mère…

 

       Il est inutile de retourner la chambre, il sait qu’elle n’a rien laissé derrière elle. Rachel n’est pas de ces personnes qui partent « à moitié », Rachel est de ces personnes qui tranchent dans le vif et n’ont pas peur de se jeter dans l’inconnu. Il sait que si elle voulait le quitter, elle a réussi et qu’il ne la retrouvera pas. Bien trop fine et intelligente pour laisser derrière elle le moindre indice. Le moindre indice… Mais il n’est pas dans un roman noir, il ne va pas se lancer à sa poursuite et mener son enquête, c’est plus simple : Rachel a disparu et il ne la retrouvera pas… Et il sait bien qu’elle n’en a rien dit à personne : à part lui, elle n’avait personne… Pas de parents, pas d’amis, ne réclamant plus ses droits de visite, ayant renoncé à voir ses enfants…

     Si ce n’est lui, elle n’avait personne, cela faisait deux ans qu’ils étaient toujours ensemble, ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Et les seules personnes qu’elle avait pu voir au cours de ces deux années, c’était les types minables avec lesquels il faisait ses petites affaires de minable, dont l’argent du cambriolage devait définitivement le libérer…

 

       eh bien, le cambriolage a parfaitement réussi, mais pour toi cela ne change rien, tu t’es fait avoir comme un vrai imbécile, elle t’a bien eu, elle t’a bien eu à force de douceur…

       elle a été habile à endormir ta méfiance, et ce n’est qu’à présent qu’il est trop tard que tu t’en rends compte, oui, tu étais bien loin de deviner, tout semblait aller si bien, comment aurais-tu pu deviner, avoir le moindre soupçon alors que tout, tout vraiment semblait aller si bien, mieux que par le passé, comme si vous vous étiez définitivement réconciliés, oubliant tout, rancœurs, regrets, préparant tranquillement ce cambriolage qui devait vous permettre de changer de vie, partir dans les îles, à l’étranger, ailleurs, vous n’aviez pas encore décidé où, vous n’aviez pas eu le temps d’en discuter avant le cambriolage,

       et à présent tu sais pourquoi vous n’avez jamais trouvé le temps d’en discuter, elle avait déjà décidé que le voyage se ferait sans toi…

 

     Il sort de la chambre, ferme à clé et descend l’escalier. Le type de la réception est affalé dans un fauteuil et feuillette une revue. Il s’approche en étouffant une courte toux afin de signaler sa présence et l’autre ayant levé les yeux, il lui tend la clé et demande combien il doit pour la chambre. Le type le regarde d’un drôle d’air et dit en bâillant que la chambre a déjà été réglée : il n’a qu’à déposer la clé sur le comptoir, ce sera très bien… Il demeure un instant indécis et comme le type s’est remis à tourner les pages de sa revue, il dépose la clé et quitte l’hôtel.

    Dehors il tombe une pluie fine. Il ne sait vraiment pas ce qu’il doit faire au juste : il a l’impression qu’il a été brutalement sorti de sa vie, comme un joueur qui a commis une faute sur un adversaire ou une autre erreur de jeu est par décision de l’arbitre, sorti du terrain et exclu d’une partie à laquelle dès lors il ne participera plus qu’en étant assis sur le banc parmi les autres joueurs qui attendent de pouvoir peut-être entrer sur le terrain et frémissent d’impatience… Oui, c’est cela : il a été sorti de sa vie et il n’est plus autorisé à pénétrer dans les limites du terrain où elle se jouera sans lui… Ainsi ce qu’il imaginait être son avenir s’est singulièrement rabougri : ce qu’encore deux jours auparavant il croyait être son avenir s’est déchiré comme une toile peinte, un décor illusoire, tout a pris un tour si différent, il en a le vertige, il a été privé de son avenir, Rachel l’a privé et rejeté de son avenir, il ne recommencera pas une nouvelle vie, il n’y aura pas pour lui de seconde chance, il ne connaîtra pas le bonheur espéré de leur lune de miel, il ne connaîtra pas les îles, l’étranger, cet ailleurs dont deux jours auparavant elle lui parlait encore, il ne connaîtra que la solitude et l’abandon dans cette ville grise où tombe une pluie fine, oui, c’est à cela que va rassembler son avenir, à une triste journée où tombe une pluie fine… Il ne s’est pas retrouvé à un carrefour symbolique de sa vie, sa vie n’a pas pris une soudaine bifurcation : ce qu’il s’imaginait être un nouveau départ, il allait être riche, ailleurs, heureux, n’aurait jamais lieu et ce qu’il avait pris pour une indication précise de son avenir n’était que l’inscription à moitié effacée d’une borne de pierre au bord de la route…  Il va retourner à ses petites affaires minables, avec lesquelles il croyait en avoir fini : tout va recommencer, la grisaille et le quotidien, les mêmes histoires avec les mêmes gens… Tout va recommencer et c’est comme si un juge avait à son encontre prononcé une peine à perpétuité…

      

       toi, tu ne quitteras pas le continent, toi tu ne t’arracheras pas au sol natal, toi tu ne quitteras pas la prison que tu as toujours connue,

       tu as vécu dans un rêve, tu as cru aux contours flous d’un mirage, tu as cru à une féerie de ton esprit, tu as vécu dans un rêve, poursuivant une image illusoire,

       et à présent tu es rendu à l’ordinaire, tu ne parviens pas à y croire, tu voudrais comme un enfant te frotter les yeux : c’est cela le réel, c’est cela ton réel

 

       Il entre dans un bar. L’endroit est quasi désert. Il s’installe au comptoir et commande un verre de vin blanc. Il n’y a qu’une femme à l’autre bout du comptoir, elle a « les yeux dans son verre » : c’est l’expression qui lui passe par la tête alors qu’il la considère un instant, oui, c’est cela, elle a les yeux dans son verre, elle est penchée sur son verre et c’est comme si son regard était tombé tout au fond… Elle n’a visiblement qu’une conscience très relative du lieu où elle se trouve, elle parle toute seule tout en étant à moitié affalée sur le comptoir. Elle porte une sorte de robe de soirée chiffonnée, ses cheveux décolorés sont longs et raides. Il détourne le regard et s’allume une cigarette. Le vin blanc est infect, mais à peine a-t-il fini son verre qu’il en commande un autre. Il a violemment envie de s’enivrer afin de se réveiller le lendemain seul dans un lit avec une tête lourde et douloureuse : et l’image de cette scène, lui, seul dans un lit, tout occupé de nourrir son malheur et ses regrets, s’étant imposée à son esprit, il s’y abandonne un moment avec complaisance, pour en savourer les couleurs amères… Mais la vision disparaît insensiblement et il se commande un autre verre.

       Un homme entre et salue le serveur avant de s’approcher de la femme à côté de laquelle il se plante nerveusement. Il a selon toute apparence décidé qu’il resterait debout, les bras croisés sur la poitrine, jusqu’à ce que la femme daigne sortir de sa léthargie, il a également décidé qu’il ne dirait pas un mot, mais cela ne dure qu’un moment, il s’impatiente et il s’approche encore, il prend la femme par le bras et tente de la redresser. La femme grogne comme une personne que l’on tente contre toute vraisemblance de redresser. Elle ébauche un geste pour se débattre et l’homme excédé par ce mouvement inattendu la repousse un peu vivement… Et la femme dégringole à moitié du tabouret et dans cette position grotesque, se met à crier d’une voix d’ivrogne et comme si on avait simplement tenté de l’assassiner… Une scène pénible s’ensuit : la femme crie et l’homme tente de la redresser en répétant qu’il ne l’entend pas et qu’elle n’a pas besoin de crier puisqu’il ne l’entend pas. Le serveur regarde tout cela en essuyant un verre : il n’a visiblement pas l’intention d’intervenir, ce doit être entre ces deux-là une scène parmi tant d’autres, la comédie habituelle…

    Il ne va pas intervenir non plus, il ne va pas s’en mêler, ce n’est pas ses histoires et tout cela le dégoûte… Il n’a plus envie de défendre la veuve et l’orphelin, pour ce que cela lui a rapporté de jouer les bons samaritains et d’avoir pour ainsi dire sorti Rachel du ruisseau… Oui c’est sûr, il a été bien récompensé, il n’y a pas de doute, on ne l’y reprendra plus et ces deux-là n’ont qu’à se débrouiller : si la femme pouvait seulement arrêter de brailler… Il le dit, cela le surprend lui-même, il dit à la femme d’arrêter de brailler et l’homme se retourne et d’une démarche nerveuse vient se planter sous son nez avec des airs hargneux. Il prend conscience du ridicule de la situation : l’homme est un gringalet avec lequel il ne va évidemment pas se battre, c’est ridicule, il hausse les épaules, il a d’ailleurs cessé de se battre peu après sa rencontre avec Rachel, il hausse à nouveau les épaules et ne voit pas le coup venir…

    Comme la femme tout à l’heure, il dégringole à moitié du tabouret, son coude heurte le comptoir, il sent qu’il perd l’équilibre, il sent le goût du sang dans sa bouche et il sent qu’il s’affale avec une sorte de lenteur étrange… Et non moins étrangement, il se retrouve assis, parmi les mégots et les autres saletés qui jonchent le sol, entre le tabouret et le comptoir… Le gringalet en le désignant du doigt lui demande s’il a en assez ou s’il veut qu’il continue : c’est comme une réplique creuse de cinéma, il se croit dans un film et n’attend d’ailleurs pas la réponse, crache par terre et s’éloigne. Le piètre acteur attrape par le bras la femme qui s’est levée et tient péniblement debout en s’appuyant au tabouret. Cette femme qui titube est comme la vision de trop, celle qui emporte ses dernières forces : il a envie de fermer les yeux, il a envie de fermer les yeux et de rester assis comme ça entre le tabouret et comptoir….

  

      Lorsqu’il les rouvre, il y a le serveur et un flic qui sont penchés au-dessus de lui. Il se demande si l’autre a déjà disparu avec la femme : il a dû filer, c’est certain… Combien de temps est-il resté évanoui ? Un temps suffisant pour qu’un flic arrive en tout cas… Mais il n’a plus rien à se reprocher : c’est le seul avantage d’être un voleur volé… Et ce flic est un sous-fifre : c’est un flic sans importance, dont il n’a rien à craindre, qui doit faire la circulation et que l’on a fait venir pour la forme et parce qu’il était dans le coin… Il se redresse et avec l’aide du flic, dont la main dans la sienne est poisseuse, il se met debout, s’appuie au tabouret, regarde tour à tour et le flic et le serveur et leur répète que tout va bien : il a perdu connaissance, mais à présent cela va mieux, il se sent mieux, oui encore un peu étourdi, mais mieux, il est debout non déjà, il leur parle, il va rentrer chez lui se reposer, c’est tout ce qui lui reste à faire… Le flic lui demande son nom et son adresse et par habitude, réflexe, il lui donne une fausse adresse : son mensonge n’a aucune importance puisque de toute façon il n’a plus vraiment de chez lui, puisque de toute façon il ne sera plus chez lui vraiment nulle part, à présent que Rachel est partie… Quelle journée décidément… Il a tout perdu et s’est fait refaire le portrait par un gringalet dans un bar : il y a de quoi rire, oui, il y a de quoi rire décidément… Mais il ne rit pas : il veut partir, il veut quitter ce bar, il a eu son compte pour aujourd’hui… Le flic ne l’entend pas ainsi : il a noté l’adresse et à présent il passe un coup de téléphone, appuyé au comptoir et en prenant des airs professionnels. Voilà que je suis tombé sur un héros, se dit-il en se passant une main dans les cheveux : l’histoire drôle continue… Ce flic, il s’imprègne de sa fonction, il s’imprègne de son rôle, il y croit presque sans doute… Et le soir il aura encore quelque chose à raconter à sa femme : un type dans un bar, une bagarre, c’est tout un film…

       Il dit au flic de laisser tomber. Il ne souhaite pas porter plainte, il ne veut pas être conduit à l’hôpital : il veut seulement rentrer chez lui… Il a mal à la tête, son coude le lance : il en a vraiment assez… Le flic range son téléphone dans sa poche et lui demande de lui redire son nom. Il lui montre son permis de conduire et lui répète qu’il veut seulement s’en aller. Le flic saisit son permis de conduire et l’examine longuement : il est périmé votre permis, dit-il de la même voix que s’il s’adressait à un enfant, un enfant qui a droit à sa remontrance, il faudra le refaire, allez, filez…

 

       Il rentre. Dans une épicerie arabe, il achète deux bouteilles de vin blanc et un paquet de cigarettes. Tout en fouillant dans ses poches pour trouver de la monnaie, il songe au revolver qu’il a laissé dans la boîte à gants de la voiture… Et un instant, il se demande ce qu’il ferait s’il se retrouvait d’un coup face à Rachel… Pourrait-il faire du mal à Rachel ? Est-ce une question sérieuse ? Il n’a jamais eu à s’en servir véritablement de ce revolver, il a bien blessé un type à la main une fois, mais il ne s’en sert que pour convaincre le notable d’ouvrir son coffre… Il aime comme leur expression change lorsqu’avec des gestes lents et calculés il le sort de sa poche : il aime comme leur visage se décompose, comme leur visage devient mou et flasque… Et le plus souvent, il n’a même pas besoin de le pointer sur l’homme ce revolver… Et c’est heureux, car sinon tout tourne mal, le type résiste et lui il s’énerve, il sent qu’il perd le contrôle, il flanche, comme dans cette villa au bord du lac, dont il s’est finalement enfui vaincu…

       En quittant l’épicerie, il se demande s’il serait capable de tuer un homme de sang-froid, de tuer un homme parce qu’il a un revolver et parce qu’il est en situation de le faire : l’homme est à sa merci, l’homme a peur et il a la vie de cet homme entre ses mains, la vie de cet homme lui appartient, il peut en disposer, et ce, même s’il n’a en fait aucune raison de tuer cet homme qui a peur et se trouve entièrement à sa merci, et ce, même s’il sait qu’il serait absurde de le tuer parce qu’un cadavre cela complique toujours tout… Mais ses pensées s’embrouillent, il a perdu le fil de son raisonnement… Il songe pour en finir avec ces pensées pénibles, que rien ne justifie un tel crime de sang-froid : ce n’est pas qu’il ait du respect pour la vie en général et pour celle d’un homme riche en particulier – car qui ne déteste pas un homme riche ? – c’est peut-être seulement parce qu’il s’imagine trop bien à la place de l’homme, dans la même situation mais inversée… C’est peut-être seulement parce qu’il imagine trop bien l’horreur d’une telle mise à mort, qu’il ne s’imagine pas lui-même tuer… Dans la confusion de son esprit, une autre image soudain s’impose : il est toujours assis au bord du lit, sa tête est lourde et douloureuse, et il a le revolver à la main, et en tremblant il s’enfonce le revolver dans la bouche… Il imagine si parfaitement la scène qu’il trébuche à moitié, comme secoué par cette vision, sa clarté, son réalisme… Pourrait-il se tuer ? Pourrait-il retourner l’arme contre lui-même ? Il y aurait bien des raisons de le faire… Cela simplifierait tout… Ce serait une solution…

       Mais même s’il a tout perdu, même si Rachel est partie, et même si Rachel étant partie sa vie n’a désormais plus véritablement de sens, il ne veut pas mourir… Il n’aime pas comme ses idées ont glissé malgré lui et la pente sur laquelle elles l’entraînent, il voudrait que cela s’arrête dans sa tête : il est accablé et il voudrait juste que cela s’arrête dans sa tête… La mort, le néant, l’oubli l’effraient : un jour c’est aussi simple que cela, ce sera fini, il n’existera plus, il aura fait son temps et ne survivra plus que dans le souvenir des quelques personnes qui l’auront connu et qui sait aimé… Et lorsque ces personnes mourront à leur tour, ce sera comme s’il n’avait jamais existé : il ne sera plus qu’un nom sur une pierre et un numéro dans un registre, il sera oublié et il mourra pour une seconde fois, c’est aussi simple que cela… Oh ! comme il voudrait que cela s’arrête dans sa tête, ses tempes sont douloureuses, il a l’impression de tituber et de se traîner lourdement plus que de marcher, plusieurs fois il a dû s’appuyer à un mur pour ne pas tomber et dans l’espoir de se calmer et de conjurer les pensées qui le harcèlent, comme si ces pensées pouvaient être conjurées de même que l’on conjure un sort en prononçant les quelques mots d’une formule, il se dit que le lendemain il irait jeter le revolver, oui, le lendemain il irait jeter le revolver dans la rivière, il se débarrasserait de l’arme définitivement…

       Il voit avec soulagement qu’il est presque arrivé. La décision qu’il a prise de jeter le revolver l’a rassuré d’une façon presque superstitieuse : il le ferait le lendemain et il quitterait une période de sa vie où il avait eu un revolver… Il allait devenir un autre homme d’une certaine manière. Il sourit amèrement à cette pensée. Tant il est assuré qu’il ne va pas changer de vie, c’est trop tard et qui change de vie, il ne sera sans doute jamais ce qu’on appelle un homme honnête, qui a un travail honnête, un salaire honnête et une famille peut-être… Il n’est pas fait pour cela, avec lui cela a raté leurs efforts à tous pour le faire rentrer dans le rang : il a toujours vécu ainsi sur le fil du rasoir, et il n’a jamais connu le désir pour lui étrange, voire incompréhensible d’être père, et ce même avec Rachel… Et surtout, il a toujours détesté plus que tout le travail et la vie de chien que le travail suppose…

       Il va donc continuer de vivre comme avant, il sera sans cesse sur la brèche, en lutte même à son petit niveau, avec une société dont il n’accepte pas les règles… Et chaque jour ce qu’il espérera, ce sera de ne pas tomber entre ses griffes pour y être broyé… Oui, ce sera les mêmes histoires avec les mêmes gens, ce sera les mêmes peurs, les mêmes angoisses et la seule différence sera qu’il n’aura plus d’arme…

 

       Il est arrivé. Il y a des gosses qui jouent devant la porte : il se fraye un passage parmi eux et interrompt un moment le jeu pour, sous les regards incrédules d’une douzaine d’enfants comme arrêtés dans leurs mouvements et soudain rendus silencieux, ouvrir sa porte et en s’excusant encore à mots précipités, entrer dans son immeuble dans l’escalier duquel il croise un voisin qui ne répond pas à son salut et passe comme s’il ne l’avait pas vu…

       Il ouvre la porte de son appartement, y entre, referme derrière lui et hésite un moment dans la pénombre avant de trouver l’interrupteur et de traverser son salon où son premier mouvement après avoir posé les bouteilles sur la table, est d’ouvrir les fenêtres pour aérer et chasser la lourde odeur qui règne dans la pièce. Il enlève sa veste et déboutonne les manches de sa chemise. Il n’a pas envie de voir tout de suite l’état de son visage. Il songe un instant qu’ici aussi la chambre est vide…

      Il s’assoit sur le divan, pousse par terre l’amas de vieux papiers qui encombre sa table. Il se relève en pensant au tire-bouchon, le trouve dans la cuisine et revient s’asseoir sur le divan. Un moment il regarde la bouteille, avant de se résoudre à l’ouvrir et il se dit en enfonçant le tire-bouchon que décidément pour lui rien ne change, rien ne change, rien ne finit ou ne commence…

 

 

                     Cette nouvelle a été écrite en 2005. C’est ici une version revue.

                                                                                          Frédéric Perrot

samedi 29 mars 2025

La prière délabrée (pour Andrès)

 

                           « Mes racines ? Quelles racines ? Je ne suis pas une salade… »

                                                       Bernard-Marie Koltès, Le retour au désert

 

C’est une prière

Il est à souhaiter

Que les jours de colère

Soient derrière nous

 

Puissent les esprits

Retrouver la raison

Et la parole le calme

Qui lui est nécessaire

 

Nous sommes fatigués

Des rhétoriques guerrières

Des discours d’exclusion

Et du sinistre bal des petites ambitions

 

Nous sommes fatigués

Du racisme ordinaire

Et de celui

Qui ne dit pas son nom

 

Nous n’aimons pas la chasse

Aux électeurs aux étrangers

Oh s’imaginer même une seconde

Dans la peau du stigmatisé

 

Nous sommes fatigués

Des vieilleries que l’on déterre

Pour nous les vendre

Comme des nouveautés

 

Et nous jugeons assez déplorable

Que le moindre patelin de France

S’honore de son église

Les racines chrétiennes quelle sottise !

 

Nous n’en sommes plus là

Et nous souhaiterions seulement

Qu’une belle lumière

Baigne le corps des amants

 

 

       Le poème appartient au recueil, Dans les marges du temps (janvier 2024). Frédéric Perrot

jeudi 27 mars 2025

Pascal Ulrich - Gérard Lemaire, Plutôt la conscience de la damnation


 

     Quatrième de couverture

 

       Gérard Lemaire, Pascal Ulrich, deux personnalités fortes, entières et différentes qui ont en commun un rejet viscéral de l’institution, deux êtres écorchés vifs, Gérard né en 1942, Pascal en 1964, Gérard teigneux et provocateur, Pascal hypersensible et généreux, un besoin essentiel de communiquer et pour le reste une créativité sans limite dans l’art de la poésie – 10 000 poèmes pour Gérard – doublé pour Pascal d’une production graphique originale, prolifique et unique qui a gravité partout sur Terre via le mail-art… Tous les deux ne sont plus de ce monde et leur témoignage épistolaire n’en est que plus fort. Essentiel ! Déchargés de toute controverse, polémiques, et laissés à l’appréciation de la postérité sans crainte de contradiction, Gérard et Pascal peuvent deviser à l’envi sur leur vision de la société.

 

Editions Le Contentieux

7 rue des gardénias

    31100 Toulouse 

samedi 22 mars 2025

Le fascisme est un polluant éternel...

L'université de Paris-Nanterre pendant Mai 68 (photographie Jacques Haillot)

 

       Source image : France Culture

      

       Avec philosophie (émission du 19 février 2025)

      

       « Que faire de L'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari ? »

       Manifeste pour une vie non fasciste


lundi 17 mars 2025

La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera, Arthur Rimbaud (Soir historique)

 

Hambourg


      En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes ; on a les saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

    Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l’embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides !

     À sa vision esclave, – l’Allemagne s’échafaude vers des lunes ; les déserts tartares s’éclairent – les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste empire, par les escaliers et les fauteuils de rocs – un petit monde blême et plat, Afrique et occidents, va s’édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.

    La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera ! Le plus élémentaire physicien sent qu’il n’est plus possible de se soumettre à cet atmosphère personnel, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.

  Non ! – Le moment de l’étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la bible et par les Nornes et qu’il sera donné à l’être sérieux de surveiller. – Cependant ce ne sera point un effet de légende !


En hommage à Émilie Dequenne (1981-2025)

 


      Pas son genre

      Un film de Lucas Belvaux

      Avec Émilie Dequenne et Loïc Corbery

 

      Adapté du roman « Pas son genre » de Philippe Vilain

 

      Quatrième de couverture

 

      Il est professeur de philosophie, elle est coiffeuse. Contraint de quitter la capitale pour enseigner à Arras, le premier rencontre la seconde sans vraiment la remarquer. Langage, goûts, références… tout les oppose, et pourtant, elle devient son amante. Le mépris et l’ennui se profilent à l’horizon, mais qui croit mener le jeu peut bien être joué.

     Une réflexion drôle et mélancolique qui décortique le choix amoureux, le racisme des sentiments et l’absurde de l’amour.