vendredi 29 novembre 2024

Anna Akhmatova, Mon mari m'a battue avec une ceinture

 


Mon mari m’a battue avec une ceinture

Ouvragée, qu’il tenait par le milieu.

Pour toi tout contre la fenêtre

Je passe la nuit, avec une lampe.

 

Voici l’aube. Au-dessus de la forge

Monte une légère fumée.

Hélas, je suis une triste captive.

Encore une fois, tu n’as pas pu venir.

 

C’est pour toi que j’accepte cette vie,

Cette vie grise, cette vie-torture.

Est-ce que tu aimes une blonde ?

Est-ce une rousse qui t’attire ?

 

Comment vous cacher, mes plaintes ?

Mon cœur est ivre, sombre, lourd.

D’étroits rayons viennent s’étendre

Sur le lit qu’on n’a pas défait.

 

 

Anna Akhmatova, Requiem, Poème sans héros et autres poèmes

Présentation et traduction de Jean-Louis Backès


jeudi 28 novembre 2024

Marie-Anne Bruch, L'avenir proche

 


Je n’existe pas encore

mais j’ai l’intention

d’exister bientôt,

quand l’amour

me serrera plus fort

que trop fort,

quand la poésie,

descendant des sphères imaginaires,

tombera comme une averse

sur mon visage,

quand j’aurai vécu

suffisamment longtemps

pour pouvoir m’adosser

à la colonne de mes souvenirs

et grâce à elle

tenir debout,

alors là oui

j’existerai peut-être.   


Barbara Carlotti, Dimanche d'automne

 

Dimanche d’automne, hystérie monotone,
Insomnie de basse saison,
Et toi tu couches avec cette conne…
Dimanche d’automne, le soleil pâle réchauffe à peine,
L’histoire s’efface et le temps traîne,
Dormir ou perdre la raison ?
Dimanche d'automne, building transi sous les flashs blêmes,
Des nuits entières sans le son,
J’ai dû perdre mon sonotone, je n’entends plus le téléphone,
Ou est-ce parce qu'il n’y a plus personne ?

Dimanche d’automne, ah j’ai jamais tué personne,
J’la jetterais bien dans la Seine,
Pour graver mon nom sur son front,
Manger des fruits de saison,
Découper en quartiers cette pomme,
Broyer les fruits de la passion.
Dimanche d'automne, la chambre verte et les néons,
Tu comprends que je dorme à peine, la haine dans mon champ de vision,
L’alcool donne des idées bizarres, rester des années sans se voir,
Oublier qu’on a eu un nom…

Dimanche d’automne, hystérie monotone,
Insomnie de basse saison,
Et toi tu couches avec cette conne.


 

Pour écouter la chanson de Barbara Carlotti :


https://youtu.be/9FJoEyf_J0g?si=qAKPGGT6rCQiuacL

mercredi 27 novembre 2024

Francis Ponge, Le gymnaste

 



  Comme son G l’indique le gymnaste porte le bouc et la moustache que rejoint presque une grosse mèche en accroche-cœur sur un front bas.

  Moulé dans un maillot qui fait deux plis sur l’aine il porte aussi, comme son Y, la queue à gauche.

  Tous les cœurs il dévaste mais se doit d’être chaste et son juron est BASTE !

  Plus rose que nature et moins adroit qu’un singe il bondit aux agrès saisi d’un zèle pur. Puis du chef de son corps pris dans la corde à nœuds il interroge l’air comme un ver de sa motte.

  Pour finir il choit parfois des cintres comme une chenille, mais rebondit sur pieds, et c’est alors le parangon adulé de la bêtise humaine qui vous salue.


Guillaume Apollinaire, Marizibill

 

Dans la Haute-Rue à Cologne

Elle allait et venait le soir

Offerte à tous en tout mignonne

Puis buvait lasse des trottoirs

Très tard dans les brasseries borgnes

 

Elle se mettait sur la paille

Pour un maquereau roux et rose

C’était un juif il sentait l’ail

Et l’avait venant de Formose

Tirée d’un bordel de Changaï

 

Je connais gens de toutes sortes

Ils n’égalent pas leurs destins

Indécis comme feuilles mortes

Les yeux sont des feux mal éteints

Leurs cœurs bougent comme leurs portes

 

 

Pour écouter Marizibill, interprété par Léo Ferré :


https://youtu.be/TXUgeBJ0ILo?si=Fy-hiw3BEQNO9pbs

lundi 25 novembre 2024

François Bégaudeau, Comme une mule

 


Quatrième de couverture

 

       « Ce qui doit être tu au tribunal sera dit dans un livre. Nos livres sont infiniment plus audacieux que nous parce que tel un hold-up ils se mijotent à l’abri des regards. Parce qu’une fois achetés et vaguement lus, ils finissent sur une étagère, offerts au regard mais fermés, impénétrables, contenu dérobé, impossible de savoir ce qui se trafique à l’intérieur. »

 

       Un jour de mai 2020, François Bégaudeau échange avec des camarades, sur son site à la fois personnel et public. Il commet, ce jour-là, une phrase qui lui vaudra de comparaître en justice pour diffamation à caractère sexiste et sexuel.

      

       Ça, ce sont les faits.


       Ces faits sont l’occasion pour l’auteur d’Entre les murs et d’Histoire de ta bêtise de mener un travail d’auto-analyse et un examen profond de nos contradictions contemporaines. Une fronde railleuse qui laisse place à une réflexion sur nos affects, l’art et la politique.

 

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       Dans la lignée des excellents Histoire de ta bêtise et Notre joie, François Bégaudeau mêle une nouvelle fois le récit personnel et existentiel – l’expérience du vieillissement, de la fatigue – à l’essai esthétique et politique. Semblant souvent passer du coq à l’âne, Bégaudeau se montre tour à tour cocasse – j’ai beaucoup ri à la lecture de Comme une mule – et féroce. Traîné au tribunal pour une blague comme un personnage de Kundera – le tribunal des réseaux sociaux pouvant se révéler à sa manière parfaitement totalitaire – Bégaudeau ne bat jamais sa coulpe et ne se livre pas au terrible jeu stalinien de l’autocritique : bien au contraire ! Ce nouveau livre est bien un plaidoyer en faveur de l’émancipation de tous et toutes, de l’humour, de la littérature et des arts. Et même si je suis parfois en complet désaccord avec Bégaudeau – il y aurait selon moi beaucoup à redire de sa conception de la littérature qui me semble trop française et héritée du Nouveau Roman, sa détestation de Camus, son goût incompréhensible pour Beckett, etc. – je recommande bien sûr vivement ! Frédéric Perrot.


vendredi 22 novembre 2024