vendredi 4 avril 2025

Un printemps cruel

 


Le vent d’hiver souffle en avril…

                                           Christophe, Les Mots bleus

 


Autour de moi c’est l’hécatombe

Le printemps est cruel redistribue les cartes

Des pertes des peines et des séparations

Des mensonges pour escortes

Et des mots des malheurs

Dont on prend l’habitude

 

Est-ce l’âge

La sagesse qu’on lui prête

Serais-je plus attentif

Au désir qui se lit

Dans les yeux

D’une consolation…

 

Ce printemps est cruel

 

Et seuls les cerisiers en fleurs

Témoignent pour la saison

 

        Le poème appartient au recueil Les heures captives (2012)

                                                                   Frédéric Perrot

lundi 31 mars 2025

Nous n'irons pas plus loin, te dit le capitaine (Dominique A, L'horizon, live)

 

Dominique A, en concert

        Pour écouter « L’horizon » de Dominique A :  


             https://youtu.be/Tmd43tpWMto?si=4bEVTTVT9Ja6VFzI

Illusoire

 

                                                    « I’m set free… to find a new illusion. »

                                                                                  Lou Reed      

 

       La chambre est vide lorsqu’il y entre. Le sac de voyage n’est plus sur la chaise à côté du lit. Il doit se rendre à l’évidence : Rachel est partie, Rachel lui a faussé compagnie, Rachel a emporté l’argent… Et elle ne lui a évidemment pas laissé sa nouvelle adresse sur quelque bout de papier : elle est partie, elle lui a faussé compagnie pour ailleurs et sans lui refaire sa vie. Rachel a disparu et pour lui tout s’écroule, le décor tombe et c’est comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds : il a toujours su d’une certaine manière que cela devait se finir ainsi, il a toujours su, comme par une sorte d’instinct, qu’un jour Rachel le trahirait, mais à présent qu’il se trouve dans cette chambre d’hôtel sordide et que ce qu’il a toujours craint et redouté s’est finalement produit, c’est comme si dès lors il ne devait plus cesser de tomber… Rachel a disparu et comme l’oiseau dont la cage a été un instant ouverte, elle s’est envolée avec l’argent de leur voyage de noces, ce qu’ils nommaient encore en riant deux jours auparavant, leur « lune de miel »

 

       elle ne s’appelle pas Rachel, Rachel n’est pas son nom, c’est lui qui l’a pour la première fois appelée Rachel, il la tenait dans ses bras, elle sanglotait, et c’est lui qui a murmuré ce nom à son oreille dans ses efforts pour la consoler,

       ne pleure pas Rachel, même si tu as perdu tes enfants, même si on t’a retiré tes enfants, ne pleure pas Rachel, même si cela n’a pas de nom ce qu’ils t’ont fait, retirer ses enfants à une mère, ce ne devrait pas être permis, ne pleure pas Rachel, ne pleure pas, c’est tous des salauds, ils t’ont retiré la garde mais tu n’as pas été, tu n’as jamais été une mauvaise mère…

 

       Il est inutile de retourner la chambre, il sait qu’elle n’a rien laissé derrière elle. Rachel n’est pas de ces personnes qui partent « à moitié », Rachel est de ces personnes qui tranchent dans le vif et n’ont pas peur de se jeter dans l’inconnu. Il sait que si elle voulait le quitter, elle a réussi et qu’il ne la retrouvera pas. Bien trop fine et intelligente pour laisser derrière elle le moindre indice. Le moindre indice… Mais il n’est pas dans un roman noir, il ne va pas se lancer à sa poursuite et mener son enquête, c’est plus simple : Rachel a disparu et il ne la retrouvera pas… Et il sait bien qu’elle n’en a rien dit à personne : à part lui, elle n’avait personne… Pas de parents, pas d’amis, ne réclamant plus ses droits de visite, ayant renoncé à voir ses enfants…

     Si ce n’est lui, elle n’avait personne, cela faisait deux ans qu’ils étaient toujours ensemble, ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre… Et les seules personnes qu’elle avait pu voir au cours de ces deux années, c’était les types minables avec lesquels il faisait ses petites affaires de minable, dont l’argent du cambriolage devait définitivement le libérer…

 

       eh bien, le cambriolage a parfaitement réussi, mais pour toi cela ne change rien, tu t’es fait avoir comme un vrai imbécile, elle t’a bien eu, elle t’a bien eu à force de douceur…

       elle a été habile à endormir ta méfiance, et ce n’est qu’à présent qu’il est trop tard que tu t’en rends compte, oui, tu étais bien loin de deviner, tout semblait aller si bien, comment aurais-tu pu deviner, avoir le moindre soupçon alors que tout, tout vraiment semblait aller si bien, mieux que par le passé, comme si vous vous étiez définitivement réconciliés, oubliant tout, rancœurs, regrets, préparant tranquillement ce cambriolage qui devait vous permettre de changer de vie, partir dans les îles, à l’étranger, ailleurs, vous n’aviez pas encore décidé où, vous n’aviez pas eu le temps d’en discuter avant le cambriolage,

       et à présent tu sais pourquoi vous n’avez jamais trouvé le temps d’en discuter, elle avait déjà décidé que le voyage se ferait sans toi…

 

     Il sort de la chambre, ferme à clé et descend l’escalier. Le type de la réception est affalé dans un fauteuil et feuillette une revue. Il s’approche en étouffant une courte toux afin de signaler sa présence et l’autre ayant levé les yeux, il lui tend la clé et demande combien il doit pour la chambre. Le type le regarde d’un drôle d’air et dit en bâillant que la chambre a déjà été réglée : il n’a qu’à déposer la clé sur le comptoir, ce sera très bien… Il demeure un instant indécis et comme le type s’est remis à tourner les pages de sa revue, il dépose la clé et quitte l’hôtel.

    Dehors il tombe une pluie fine. Il ne sait vraiment pas ce qu’il doit faire au juste : il a l’impression qu’il a été brutalement sorti de sa vie, comme un joueur qui a commis une faute sur un adversaire ou une autre erreur de jeu est par décision de l’arbitre, sorti du terrain et exclu d’une partie à laquelle dès lors il ne participera plus qu’en étant assis sur le banc parmi les autres joueurs qui attendent de pouvoir peut-être entrer sur le terrain et frémissent d’impatience… Oui, c’est cela : il a été sorti de sa vie et il n’est plus autorisé à pénétrer dans les limites du terrain où elle se jouera sans lui… Ainsi ce qu’il imaginait être son avenir s’est singulièrement rabougri : ce qu’encore deux jours auparavant il croyait être son avenir s’est déchiré comme une toile peinte, un décor illusoire, tout a pris un tour si différent, il en a le vertige, il a été privé de son avenir, Rachel l’a privé et rejeté de son avenir, il ne recommencera pas une nouvelle vie, il n’y aura pas pour lui de seconde chance, il ne connaîtra pas le bonheur espéré de leur lune de miel, il ne connaîtra pas les îles, l’étranger, cet ailleurs dont deux jours auparavant elle lui parlait encore, il ne connaîtra que la solitude et l’abandon dans cette ville grise où tombe une pluie fine, oui, c’est à cela que va rassembler son avenir, à une triste journée où tombe une pluie fine… Il ne s’est pas retrouvé à un carrefour symbolique de sa vie, sa vie n’a pas pris une soudaine bifurcation : ce qu’il s’imaginait être un nouveau départ, il allait être riche, ailleurs, heureux, n’aurait jamais lieu et ce qu’il avait pris pour une indication précise de son avenir n’était que l’inscription à moitié effacée d’une borne de pierre au bord de la route…  Il va retourner à ses petites affaires minables, avec lesquelles il croyait en avoir fini : tout va recommencer, la grisaille et le quotidien, les mêmes histoires avec les mêmes gens… Tout va recommencer et c’est comme si un juge avait à son encontre prononcé une peine à perpétuité…

      

       toi, tu ne quitteras pas le continent, toi tu ne t’arracheras pas au sol natal, toi tu ne quitteras pas la prison que tu as toujours connue,

       tu as vécu dans un rêve, tu as cru aux contours flous d’un mirage, tu as cru à une féerie de ton esprit, tu as vécu dans un rêve, poursuivant une image illusoire,

       et à présent tu es rendu à l’ordinaire, tu ne parviens pas à y croire, tu voudrais comme un enfant te frotter les yeux : c’est cela le réel, c’est cela ton réel

 

       Il entre dans un bar. L’endroit est quasi désert. Il s’installe au comptoir et commande un verre de vin blanc. Il n’y a qu’une femme à l’autre bout du comptoir, elle a « les yeux dans son verre » : c’est l’expression qui lui passe par la tête alors qu’il la considère un instant, oui, c’est cela, elle a les yeux dans son verre, elle est penchée sur son verre et c’est comme si son regard était tombé tout au fond… Elle n’a visiblement qu’une conscience très relative du lieu où elle se trouve, elle parle toute seule tout en étant à moitié affalée sur le comptoir. Elle porte une sorte de robe de soirée chiffonnée, ses cheveux décolorés sont longs et raides. Il détourne le regard et s’allume une cigarette. Le vin blanc est infect, mais à peine a-t-il fini son verre qu’il en commande un autre. Il a violemment envie de s’enivrer afin de se réveiller le lendemain seul dans un lit avec une tête lourde et douloureuse : et l’image de cette scène, lui, seul dans un lit, tout occupé de nourrir son malheur et ses regrets, s’étant imposée à son esprit, il s’y abandonne un moment avec complaisance, pour en savourer les couleurs amères… Mais la vision disparaît insensiblement et il se commande un autre verre.

       Un homme entre et salue le serveur avant de s’approcher de la femme à côté de laquelle il se plante nerveusement. Il a selon toute apparence décidé qu’il resterait debout, les bras croisés sur la poitrine, jusqu’à ce que la femme daigne sortir de sa léthargie, il a également décidé qu’il ne dirait pas un mot, mais cela ne dure qu’un moment, il s’impatiente et il s’approche encore, il prend la femme par le bras et tente de la redresser. La femme grogne comme une personne que l’on tente contre toute vraisemblance de redresser. Elle ébauche un geste pour se débattre et l’homme excédé par ce mouvement inattendu la repousse un peu vivement… Et la femme dégringole à moitié du tabouret et dans cette position grotesque, se met à crier d’une voix d’ivrogne et comme si on avait simplement tenté de l’assassiner… Une scène pénible s’ensuit : la femme crie et l’homme tente de la redresser en répétant qu’il ne l’entend pas et qu’elle n’a pas besoin de crier puisqu’il ne l’entend pas. Le serveur regarde tout cela en essuyant un verre : il n’a visiblement pas l’intention d’intervenir, ce doit être entre ces deux-là une scène parmi tant d’autres, la comédie habituelle…

    Il ne va pas intervenir non plus, il ne va pas s’en mêler, ce n’est pas ses histoires et tout cela le dégoûte… Il n’a plus envie de défendre la veuve et l’orphelin, pour ce que cela lui a rapporté de jouer les bons samaritains et d’avoir pour ainsi dire sorti Rachel du ruisseau… Oui c’est sûr, il a été bien récompensé, il n’y a pas de doute, on ne l’y reprendra plus et ces deux-là n’ont qu’à se débrouiller : si la femme pouvait seulement arrêter de brailler… Il le dit, cela le surprend lui-même, il dit à la femme d’arrêter de brailler et l’homme se retourne et d’une démarche nerveuse vient se planter sous son nez avec des airs hargneux. Il prend conscience du ridicule de la situation : l’homme est un gringalet avec lequel il ne va évidemment pas se battre, c’est ridicule, il hausse les épaules, il a d’ailleurs cessé de se battre peu après sa rencontre avec Rachel, il hausse à nouveau les épaules et ne voit pas le coup venir…

    Comme la femme tout à l’heure, il dégringole à moitié du tabouret, son coude heurte le comptoir, il sent qu’il perd l’équilibre, il sent le goût du sang dans sa bouche et il sent qu’il s’affale avec une sorte de lenteur étrange… Et non moins étrangement, il se retrouve assis, parmi les mégots et les autres saletés qui jonchent le sol, entre le tabouret et le comptoir… Le gringalet en le désignant du doigt lui demande s’il a en assez ou s’il veut qu’il continue : c’est comme une réplique creuse de cinéma, il se croit dans un film et n’attend d’ailleurs pas la réponse, crache par terre et s’éloigne. Le piètre acteur attrape par le bras la femme qui s’est levée et tient péniblement debout en s’appuyant au tabouret. Cette femme qui titube est comme la vision de trop, celle qui emporte ses dernières forces : il a envie de fermer les yeux, il a envie de fermer les yeux et de rester assis comme ça entre le tabouret et comptoir….

  

      Lorsqu’il les rouvre, il y a le serveur et un flic qui sont penchés au-dessus de lui. Il se demande si l’autre a déjà disparu avec la femme : il a dû filer, c’est certain… Combien de temps est-il resté évanoui ? Un temps suffisant pour qu’un flic arrive en tout cas… Mais il n’a plus rien à se reprocher : c’est le seul avantage d’être un voleur volé… Et ce flic est un sous-fifre : c’est un flic sans importance, dont il n’a rien à craindre, qui doit faire la circulation et que l’on a fait venir pour la forme et parce qu’il était dans le coin… Il se redresse et avec l’aide du flic, dont la main dans la sienne est poisseuse, il se met debout, s’appuie au tabouret, regarde tour à tour et le flic et le serveur et leur répète que tout va bien : il a perdu connaissance, mais à présent cela va mieux, il se sent mieux, oui encore un peu étourdi, mais mieux, il est debout non déjà, il leur parle, il va rentrer chez lui se reposer, c’est tout ce qui lui reste à faire… Le flic lui demande son nom et son adresse et par habitude, réflexe, il lui donne une fausse adresse : son mensonge n’a aucune importance puisque de toute façon il n’a plus vraiment de chez lui, puisque de toute façon il ne sera plus chez lui vraiment nulle part, à présent que Rachel est partie… Quelle journée décidément… Il a tout perdu et s’est fait refaire le portrait par un gringalet dans un bar : il y a de quoi rire, oui, il y a de quoi rire décidément… Mais il ne rit pas : il veut partir, il veut quitter ce bar, il a eu son compte pour aujourd’hui… Le flic ne l’entend pas ainsi : il a noté l’adresse et à présent il passe un coup de téléphone, appuyé au comptoir et en prenant des airs professionnels. Voilà que je suis tombé sur un héros, se dit-il en se passant une main dans les cheveux : l’histoire drôle continue… Ce flic, il s’imprègne de sa fonction, il s’imprègne de son rôle, il y croit presque sans doute… Et le soir il aura encore quelque chose à raconter à sa femme : un type dans un bar, une bagarre, c’est tout un film…

       Il dit au flic de laisser tomber. Il ne souhaite pas porter plainte, il ne veut pas être conduit à l’hôpital : il veut seulement rentrer chez lui… Il a mal à la tête, son coude le lance : il en a vraiment assez… Le flic range son téléphone dans sa poche et lui demande de lui redire son nom. Il lui montre son permis de conduire et lui répète qu’il veut seulement s’en aller. Le flic saisit son permis de conduire et l’examine longuement : il est périmé votre permis, dit-il de la même voix que s’il s’adressait à un enfant, un enfant qui a droit à sa remontrance, il faudra le refaire, allez, filez…

 

       Il rentre. Dans une épicerie arabe, il achète deux bouteilles de vin blanc et un paquet de cigarettes. Tout en fouillant dans ses poches pour trouver de la monnaie, il songe au revolver qu’il a laissé dans la boîte à gants de la voiture… Et un instant, il se demande ce qu’il ferait s’il se retrouvait d’un coup face à Rachel… Pourrait-il faire du mal à Rachel ? Est-ce une question sérieuse ? Il n’a jamais eu à s’en servir véritablement de ce revolver, il a bien blessé un type à la main une fois, mais il ne s’en sert que pour convaincre le notable d’ouvrir son coffre… Il aime comme leur expression change lorsqu’avec des gestes lents et calculés il le sort de sa poche : il aime comme leur visage se décompose, comme leur visage devient mou et flasque… Et le plus souvent, il n’a même pas besoin de le pointer sur l’homme ce revolver… Et c’est heureux, car sinon tout tourne mal, le type résiste et lui il s’énerve, il sent qu’il perd le contrôle, il flanche, comme dans cette villa au bord du lac, dont il s’est finalement enfui vaincu…

       En quittant l’épicerie, il se demande s’il serait capable de tuer un homme de sang-froid, de tuer un homme parce qu’il a un revolver et parce qu’il est en situation de le faire : l’homme est à sa merci, l’homme a peur et il a la vie de cet homme entre ses mains, la vie de cet homme lui appartient, il peut en disposer, et ce, même s’il n’a en fait aucune raison de tuer cet homme qui a peur et se trouve entièrement à sa merci, et ce, même s’il sait qu’il serait absurde de le tuer parce qu’un cadavre cela complique toujours tout… Mais ses pensées s’embrouillent, il a perdu le fil de son raisonnement… Il songe pour en finir avec ces pensées pénibles, que rien ne justifie un tel crime de sang-froid : ce n’est pas qu’il ait du respect pour la vie en général et pour celle d’un homme riche en particulier – car qui ne déteste pas un homme riche ? – c’est peut-être seulement parce qu’il s’imagine trop bien à la place de l’homme, dans la même situation mais inversée… C’est peut-être seulement parce qu’il imagine trop bien l’horreur d’une telle mise à mort, qu’il ne s’imagine pas lui-même tuer… Dans la confusion de son esprit, une autre image soudain s’impose : il est toujours assis au bord du lit, sa tête est lourde et douloureuse, et il a le revolver à la main, et en tremblant il s’enfonce le revolver dans la bouche… Il imagine si parfaitement la scène qu’il trébuche à moitié, comme secoué par cette vision, sa clarté, son réalisme… Pourrait-il se tuer ? Pourrait-il retourner l’arme contre lui-même ? Il y aurait bien des raisons de le faire… Cela simplifierait tout… Ce serait une solution…

       Mais même s’il a tout perdu, même si Rachel est partie, et même si Rachel étant partie sa vie n’a désormais plus véritablement de sens, il ne veut pas mourir… Il n’aime pas comme ses idées ont glissé malgré lui et la pente sur laquelle elles l’entraînent, il voudrait que cela s’arrête dans sa tête : il est accablé et il voudrait juste que cela s’arrête dans sa tête… La mort, le néant, l’oubli l’effraient : un jour c’est aussi simple que cela, ce sera fini, il n’existera plus, il aura fait son temps et ne survivra plus que dans le souvenir des quelques personnes qui l’auront connu et qui sait aimé… Et lorsque ces personnes mourront à leur tour, ce sera comme s’il n’avait jamais existé : il ne sera plus qu’un nom sur une pierre et un numéro dans un registre, il sera oublié et il mourra pour une seconde fois, c’est aussi simple que cela… Oh ! comme il voudrait que cela s’arrête dans sa tête, ses tempes sont douloureuses, il a l’impression de tituber et de se traîner lourdement plus que de marcher, plusieurs fois il a dû s’appuyer à un mur pour ne pas tomber et dans l’espoir de se calmer et de conjurer les pensées qui le harcèlent, comme si ces pensées pouvaient être conjurées de même que l’on conjure un sort en prononçant les quelques mots d’une formule, il se dit que le lendemain il irait jeter le revolver, oui, le lendemain il irait jeter le revolver dans la rivière, il se débarrasserait de l’arme définitivement…

       Il voit avec soulagement qu’il est presque arrivé. La décision qu’il a prise de jeter le revolver l’a rassuré d’une façon presque superstitieuse : il le ferait le lendemain et il quitterait une période de sa vie où il avait eu un revolver… Il allait devenir un autre homme d’une certaine manière. Il sourit amèrement à cette pensée. Tant il est assuré qu’il ne va pas changer de vie, c’est trop tard et qui change de vie, il ne sera sans doute jamais ce qu’on appelle un homme honnête, qui a un travail honnête, un salaire honnête et une famille peut-être… Il n’est pas fait pour cela, avec lui cela a raté leurs efforts à tous pour le faire rentrer dans le rang : il a toujours vécu ainsi sur le fil du rasoir, et il n’a jamais connu le désir pour lui étrange, voire incompréhensible d’être père, et ce même avec Rachel… Et surtout, il a toujours détesté plus que tout le travail et la vie de chien que le travail suppose…

       Il va donc continuer de vivre comme avant, il sera sans cesse sur la brèche, en lutte même à son petit niveau, avec une société dont il n’accepte pas les règles… Et chaque jour ce qu’il espérera, ce sera de ne pas tomber entre ses griffes pour y être broyé… Oui, ce sera les mêmes histoires avec les mêmes gens, ce sera les mêmes peurs, les mêmes angoisses et la seule différence sera qu’il n’aura plus d’arme…

 

       Il est arrivé. Il y a des gosses qui jouent devant la porte : il se fraye un passage parmi eux et interrompt un moment le jeu pour, sous les regards incrédules d’une douzaine d’enfants comme arrêtés dans leurs mouvements et soudain rendus silencieux, ouvrir sa porte et en s’excusant encore à mots précipités, entrer dans son immeuble dans l’escalier duquel il croise un voisin qui ne répond pas à son salut et passe comme s’il ne l’avait pas vu…

       Il ouvre la porte de son appartement, y entre, referme derrière lui et hésite un moment dans la pénombre avant de trouver l’interrupteur et de traverser son salon où son premier mouvement après avoir posé les bouteilles sur la table, est d’ouvrir les fenêtres pour aérer et chasser la lourde odeur qui règne dans la pièce. Il enlève sa veste et déboutonne les manches de sa chemise. Il n’a pas envie de voir tout de suite l’état de son visage. Il songe un instant qu’ici aussi la chambre est vide…

      Il s’assoit sur le divan, pousse par terre l’amas de vieux papiers qui encombre sa table. Il se relève en pensant au tire-bouchon, le trouve dans la cuisine et revient s’asseoir sur le divan. Un moment il regarde la bouteille, avant de se résoudre à l’ouvrir et il se dit en enfonçant le tire-bouchon que décidément pour lui rien ne change, rien ne change, rien ne finit ou ne commence…

 

 

                     Cette nouvelle a été écrite en 2005. C’est ici une version revue.

                                                                                          Frédéric Perrot

samedi 29 mars 2025

La prière délabrée (pour Andrès)

 

                           « Mes racines ? Quelles racines ? Je ne suis pas une salade… »

                                                       Bernard-Marie Koltès, Le retour au désert

 

C’est une prière

Il est à souhaiter

Que les jours de colère

Soient derrière nous

 

Puissent les esprits

Retrouver la raison

Et la parole le calme

Qui lui est nécessaire

 

Nous sommes fatigués

Des rhétoriques guerrières

Des discours d’exclusion

Et du sinistre bal des petites ambitions

 

Nous sommes fatigués

Du racisme ordinaire

Et de celui

Qui ne dit pas son nom

 

Nous n’aimons pas la chasse

Aux électeurs aux étrangers

Oh s’imaginer même une seconde

Dans la peau du stigmatisé

 

Nous sommes fatigués

Des vieilleries que l’on déterre

Pour nous les vendre

Comme des nouveautés

 

Et nous jugeons assez déplorable

Que le moindre patelin de France

S’honore de son église

Les racines chrétiennes quelle sottise !

 

Nous n’en sommes plus là

Et nous souhaiterions seulement

Qu’une belle lumière

Baigne le corps des amants

 

 

       Le poème appartient au recueil, Dans les marges du temps (janvier 2024). Frédéric Perrot

jeudi 27 mars 2025

Pascal Ulrich - Gérard Lemaire, Plutôt la conscience de la damnation


 

     Quatrième de couverture

 

       Gérard Lemaire, Pascal Ulrich, deux personnalités fortes, entières et différentes qui ont en commun un rejet viscéral de l’institution, deux êtres écorchés vifs, Gérard né en 1942, Pascal en 1964, Gérard teigneux et provocateur, Pascal hypersensible et généreux, un besoin essentiel de communiquer et pour le reste une créativité sans limite dans l’art de la poésie – 10 000 poèmes pour Gérard – doublé pour Pascal d’une production graphique originale, prolifique et unique qui a gravité partout sur Terre via le mail-art… Tous les deux ne sont plus de ce monde et leur témoignage épistolaire n’en est que plus fort. Essentiel ! Déchargés de toute controverse, polémiques, et laissés à l’appréciation de la postérité sans crainte de contradiction, Gérard et Pascal peuvent deviser à l’envi sur leur vision de la société.

 

Editions Le Contentieux

7 rue des gardénias

    31100 Toulouse 

samedi 22 mars 2025

Le fascisme est un polluant éternel...

L'université de Paris-Nanterre pendant Mai 68 (photographie Jacques Haillot)

 

       Source image : France Culture

      

       Avec philosophie (émission du 19 février 2025)

      

       « Que faire de L'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari ? »

       Manifeste pour une vie non fasciste


lundi 17 mars 2025

La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera, Arthur Rimbaud (Soir historique)

 

Hambourg


      En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes ; on a les saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant.

    Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie goutte sur les tréteaux de gazon. Et l’embarras des pauvres et des faibles sur ces plans stupides !

     À sa vision esclave, – l’Allemagne s’échafaude vers des lunes ; les déserts tartares s’éclairent – les révoltes anciennes grouillent dans le centre du Céleste empire, par les escaliers et les fauteuils de rocs – un petit monde blême et plat, Afrique et occidents, va s’édifier. Puis un ballet de mers et de nuits connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.

    La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera ! Le plus élémentaire physicien sent qu’il n’est plus possible de se soumettre à cet atmosphère personnel, brume de remords physiques, dont la constatation est déjà une affliction.

  Non ! – Le moment de l’étuve, des mers enlevées, des embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la bible et par les Nornes et qu’il sera donné à l’être sérieux de surveiller. – Cependant ce ne sera point un effet de légende !


En hommage à Émilie Dequenne (1981-2025)

 


      Pas son genre

      Un film de Lucas Belvaux

      Avec Émilie Dequenne et Loïc Corbery

 

      Adapté du roman « Pas son genre » de Philippe Vilain

 

      Quatrième de couverture

 

      Il est professeur de philosophie, elle est coiffeuse. Contraint de quitter la capitale pour enseigner à Arras, le premier rencontre la seconde sans vraiment la remarquer. Langage, goûts, références… tout les oppose, et pourtant, elle devient son amante. Le mépris et l’ennui se profilent à l’horizon, mais qui croit mener le jeu peut bien être joué.

     Une réflexion drôle et mélancolique qui décortique le choix amoureux, le racisme des sentiments et l’absurde de l’amour.


vendredi 14 mars 2025

Sommes-nous la noblesse/Sommes-nous les eaux troubles/Sommes-nous le souvenir (Alain Bashung, Sommes-nous)

 



J’ai tambouriné tambouriné
Au seuil de sa bonté
Un judas m’a lorgné
Et j’ai pris l’hiver en grippe

 

Seul m’ont laissé
Les jouets par milliers
Seul m’ont laissé
Tes avances

 

Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la vaillance
Ou le dernier coquelicot

 

J’ai décimé décimé
Des armées de répondeurs
Occupés à se dire
Mes naufrages au saut du lit

 

Seul m’ont laissé
Nos héros préférés
Seul m’ont laissé
Nos absences

 

Sommes-nous des gonzesses
Sommes-nous de connivence
Ou le dernier coquelicot

 

Terre promise
Redis-moi ton nom
Dis-moi en face
Que tout s’efface

 

Sommes-nous la noblesse
Sommes-nous les eaux troubles
Sommes-nous le souvenir

 

J’ai commandé décommandé
De mes yeux la prunelle
Balancé les jumelles
Pour ne garder que le flou

 

Seul m’ont laissé
Les passions immortelles
Seul m’ont laissé
Nos offenses


Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la romance

Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la noblesse

Sommes-nous les eaux troubles
Sommes-nous le souvenir

Sommes-nous
Sommes-nous ...

 

 

Pour écouter le morceau d’Alain Bashung :


https://youtu.be/uUC83-4fVx8?si=vpCl2V-zk4dJlebq


mercredi 26 février 2025

La porte étroite

 

    On n’a pas idée d’infliger aux êtres de telles épreuves. L’ordre écrit sur un morceau de papier que l’on m’avait mis dans la main sans ménagement à mon arrivée était aussi net que précis : je devais passer par la porte étroite, ainsi qu’on la nommait ici par tradition… La file d’attente impatiente qui s’étendait à perte de vue répétait dans mon dos cette sinistre injonction : la porte, la porte, passe par la porte étroite, tu le dois. Mais ce n’était même pas une porte ! C’était plus exactement une meurtrière, dont la largeur était encore réduite par un barreau central. Même en se désarticulant de façon insensée jusqu’à se faire aussi mince que du papier à cigarette, il était simplement impossible de se faufiler par un si étroit passage. Quant à s’en prendre au barreau, il ne fallait pas y songer.  Même je ne sais quel hercule aux muscles tendus n’aurait pu le tordre ou le faire bouger d’un millimètre. Cela n’aurait rien changé, en vérité… Car si j’ajoute que cette prétendue porte ne semblait en aucun cas séparer deux espaces différents et que haute d’un mètre environ elle était profondément enfoncée dans le sol boueux, on mesurera sans doute toute l’absurdité de ma situation… Debout, je la surplombais sans difficulté, et je pouvais contempler les immensités vides qui s’étendaient au-delà, et il aurait paru infiniment plus naturel de l’enjamber, comme on enjambe une barrière ou une haie. Mais sans que je ne comprenne comment, un mouvement aussi naturel était non moins impossible et plié en deux comme un vieux savant sénile qui observe des insectes s’agiter en tous sens parmi les herbes, j’observais cette satanée porte, par laquelle j’étais contre toute évidence, sommé de passer… Malgré le froid ténébreux qui régnait en ce non-lieu désertique, j’étais en sueur, j’avais mal à la tête et je me faisais l’impression d’être un novice confronté à un problème d’échecs par trop ardu pour lui… Cependant l’interminable file d’attente derrière moi me pressait d’une manière de plus en plus insistante. On criait, on sifflait, on huait, les noms d’oiseaux commençaient de voler dans le ciel vide : je ne devais pas me poser tant de questions et faire ainsi ma mijaurée, je devais au plus vite m’arracher à mon impuissance et passer par la porte étroite, alors qu’il était bien évident que cela était juste impossible… Il y avait dans une telle épreuve, quelque chose que je ne comprenais pas… Et combien de temps se passerait-il encore avant que cette foule exaspérée ne devienne plus menaçante et qu’aux violences verbales ne succèdent les violences physiques ? Il me semblait clair que mes minutes étaient comptées et que les coups les plus cruels ne tarderaient plus à pleuvoir…

 

                                                             

                                                                        Frédéric Perrot

 

mardi 25 février 2025

Les vies de Victor (fragment)

 

Victor se réveilla une fois encore d’un sommeil approximatif. Des visions de rêve s’évaporaient dans ses yeux, que la douleur fit s’ouvrir. Il était allongé dans le canapé du salon, dans une position particulièrement inconfortable. Selon toute apparence, il n’était parvenu ni à atteindre son lit, ni à se déshabiller. Comme d’habitude, il avait dû s’écrouler à un moment ou à un autre, en tournoyant sur lui-même au rythme de la musique, dont ses voisins ne cessaient de se plaindre, jusqu’à frapper aux murs. Le sol du salon était jonché de saletés : poussière, capsules, bouteilles, papiers gras, restes de nourriture… Certaines taches et auréoles semblaient indélébiles. Il régnait une odeur infecte dans toute la pièce, le minimum vital aurait été d’ouvrir ses fenêtres de temps à autre… Mais cette idée déplaisait à Victor au plus haut point. Il se sentait derrière ses volets baissés à l’abri du regard des autres et de toute façon ses fenêtres ne donnaient à perte de vue que sur des immeubles semblables au sien, aussi sinistres et délabrés. Il avait vite remarqué lorsqu’il s’était installé un an et demi auparavant, que nombre de vieux passaient leurs journées à épier tout ce qui pouvait se passer dans les innombrables appartements conçus sur un modèle identique et purement fonctionnel. La plupart de ces vieux déchets disposaient de jumelles. Quelques-uns possédaient même des fusils à lunette et ces têtes vides passaient leur temps à faire semblant de viser quelque balcon ou les bandes de gosses qui braillaient dans les cours. Parfois, c’était inévitable, un coup de feu partait et comme des oiseaux les gosses se dispersaient aux quatre coins en riant, plus égayés qu’effrayés par ce micro-événement : au moins, ce jour-là, il s’était produit quelque chose ! On pourrait en discuter longtemps cachés derrière les containers à poubelles qui toujours débordaient ou parmi les broussailles et les herbes folles qui composaient ici un semblant d’espace vert.

Victor se leva précipitamment pour aller vomir. Dans sa course, il manqua de s’écrouler, en se prenant les jambes dans un tas d’objets indistincts, qui s’élevait jusqu’à une belle hauteur entre le salon et la salle de bains… Il se fit terriblement mal, grogna, mais parvint à trébucher jusqu’à la cuvette, où il tomba pour ainsi dire la tête la première, comme s’il devait y disparaître. Il vomit longuement et à plusieurs reprises, avant de s’appuyer contre le mur carrelé non sans un certain soulagement : ainsi assis, le cul par terre, avec la solidité d’un mur dans son dos, il ne risquait rien et aurait pu rester longtemps sans bouger, si l’odeur infecte montant de la cuvette ne l’avait fait se relever, en proie à un nouveau malaise. Il s’appuya au lavabo, fit couler l’eau froide au maximum et s’en aspergea le visage avec de grands gestes maladroits. « Ta mère dirait que tu mets toujours de la flotte partout », songea-il avec un sourire amer, en rejetant violemment la tête en arrière, car déjà il y entendait la voix de sa mère et ses éternelles remontrances. Ces intrusions ainsi qu’il les nommait, ne se produisaient plus seulement dans ses rêves, mais également lorsqu’il était éveillé, comme il semblait l’être à ce moment, sa mère parlait dans sa tête et c’était proprement insupportable de l’entendre raconter toujours les mêmes insanités, comme si on lui avait installé quelque part sous le crâne un micro par lequel elle pouvait s’adresser directement à lui, en ne cessant jamais de lui reprocher les mêmes vieilles vétilles, de sa voix mielleuse et méchante, reconnaissable entre toutes…

Victor soupira : à son âge, devoir subir de telles déconvenues ! Entendre la voix de sa mère dans sa tête ! Il se souvenait bien que plus jeune, il parvenait à faire de son crâne une forteresse imprenable, dans la pièce la plus reculée de laquelle il se réfugiait et alors sa mère pouvait parler pendant des heures, en agitant les bras comme elle en avait l’habitude, ses mots ne le pénétraient pas, elle semblait s’adresser à lui d’une distance considérable et il éprouvait un plaisir vicieux à observer le mouvement rapide de ses lèvres, sans jamais être atteint par la boue, les crapauds et les oiseaux de nuit qui comme dans le conte s’en échappaient à flots continus !

« Vieille sorcière ! Tu as pris ton temps, mais te voilà de retour… Tu as ressurgi au moment où j’étais le plus vulnérable et quand tu commences à parler, il est bien difficile de te couper le sifflet… Il n’y a pas de bouton, pas d’interrupteur, on ne peut simplement pas éteindre le micro… Il faut subir ton monologue cafouilleux jusqu’au bout, et jusqu’au bout entendre ta bouche de vieille cracher son venin… Et puis cela cesse, aussi brusquement que cela s’est déclenché, sans raison et sans que l’on puisse y faire grand-chose… Et pourtant, j’ai pris bien soin de t’éloigner de moi ! Tu crèves à petit feu, à plus de cent-vingt kilomètres, dans ton asile de cinglés, et tu ne devrais pas pouvoir m’atteindre… Quand j’étais plus jeune, je m’en souviens bien, je ne craignais pas tes assauts psychiques, tes mots rebondissaient contre mon crâne comme une balle molle sur un mur. Pardon ma chère mère, vous n’êtes pas ici chez vous, c’est ma tête et vous n’avez rien à y faire ! Je pouvais même siffler insolemment pendant que tu palabrais en brassant de l’air comme tu en avais l’habitude… »

Victor revint dans le salon, comme s’il avait quelque chose d’urgent à y faire.  Le spectacle était accablant et il se donnait l’impression d’être un soldat qui sans raison vraisemblable retournerait sur le champ de bataille au lendemain d’une défaite. Constater l’étendue des dégâts était tout à fait dans ses cordes ! Mais Victor n’avait pas envie de s’y attarder présentement et il avisa près du canapé un sachet de ces pilules qu’il achetait au petit dealer du deuxième étage. Il en avala trois rapidement, en les faisant passer avec un reste de soda d’une couleur douteuse, et, soulagé, s’assit dans le canapé, en s’efforçant de se tenir très droit comme un voyageur qui attend son train sur un quai et sait qu’il devra bondir parmi la foule à la seconde où les portes s’ouvriront. Au bout d’un moment, il dut cependant admettre que jamais sans doute l’express n’entrerait en gare et que les pilules ne lui faisaient quasiment plus aucun effet…

Victor avait seulement envie de se gratter et cette horrible démangeaison pouvait être autant mise sur le compte des pilules que sur son sentiment justifié d’être crasseux. Les pilules ne faisaient comme toutes les mauvaises drogues qu’accentuer les sensations désagréables jusqu’à les rendre intolérables, obsessionnelles, de sorte que se gratter le bras jusqu’au sang, comme il s’y appliquait avec colère, n’avait en soi rien de très étonnant et semblait même obéir à une certaine logique… Et puis, comme les voix dans sa tête, cela cessa et Victor considéra un instant avec stupeur son bras, dont la peau était intacte et ne portait pas la moindre trace, alors qu’il avait eu l’impression de se gratter avec fureur… Dégoûté, Victor alla jeter le sachet de pilules dans un gros sac qui servait de poubelle.

 

Victor marchait dans la forêt. Il marchait vite et devait s’étonner du mouvement précipité de ses jambes, qui l’emportaient à une allure que le reste de son corps avait beaucoup de mal à suivre. C’était comme si ses jambes couraient, pendant que ses bras, son torse et sa tête traînassaient un peu derrière. Ses jambes devenues aussi fines que les pattes d’une sauterelle avaient une bonne longueur d’avance, mais Victor ne cessait de regarder en arrière, comme s’il eût voulu se rendre compte des beautés à côté desquelles il était passé sans les voir par la faute de ses jambes, ou comme s’il était poursuivi par quelque individu dangereux dont il fallait s’assurer qu’il ne gagnait pas du terrain.

En fin de compte, Victor retrouva une certaine cohérence corporelle :  ses jambes redevinrent comme il les avait toujours connues, au moment où il arriva dans la clairière, dont il ne doutait pas qu’elle fût sa destination. Une scène de spectacle excessivement éclairée était dressée là, au milieu des arbres qui s’élevaient jusqu’à des hauteurs prodigieuses, dissimulant de leurs branches recourbées au sommet le ciel où sans doute la lune, émergeant des nuages sombres, aurait à cet instant voulu faire une apparition aussi fantasque que spectrale…

Ce n’était pas son soir à la Lune ! Et Victor, après avoir enjambé les barrières de sécurité, monta sur la scène. Un homme arrivant au pas de course lui plaqua contre la poitrine un cahier, en lui indiquant que s’y trouvait son texte. Mais se souvenait-il au moins du personnage qu’il devait jouer ? Il était un acteur si inconséquent ! Cette remarque déplut à Victor, qui non seulement n’avait jamais aimé le théâtre, mais se flattait presque de mépriser le métier de comédien, dont les paradoxes ne l’intéressaient pas un instant. Il aurait voulu s’en expliquer avec l’homme, lui exposer son point de vue : l’autre cependant avait disparu aussi rapidement qu’il était apparu, comme si la répétition ne devait plus souffrir le moindre retard.

De guerre lasse, Victor ouvrit le cahier au hasard, feuilleta rapidement quelques pages. C’était absurde, presque gênant… Le cahier était selon toute vraisemblance de la main de l’auteur et à l’exception des noms des personnages, écrits en lettres capitales, le reste n’était qu’une suite de gribouillis illisibles, accompagnés de dessins épars et de schémas informes. Le nom des personnages lui sauta aux yeux comme une coïncidence d’une banalité tellement désolante que Victor se sentit aussitôt libéré de toutes ses obligations théâtrales, et en jetant le cahier avec un large geste comme s’il avait voulu l’envoyer le plus loin possible de lui, il redescendit de la scène.

Victor ne désirait plus que s’en aller à présent, laisser derrière lui cette lamentable pantomime, s’enfoncer au hasard parmi les arbres, mais à quelques pas à peine, il eut la désagréable surprise de découvrir un groupe de cinq hommes, qu’il reconnut pour des chasseurs à leur accoutrement ridicule et à leurs fusils, qu’ils brandissaient par moments au-dessus de leurs têtes comme des trophées. Autrement, ils se faisaient passer une bouteille de gnole, fumaient des cigarettes, se chamaillaient comme des enfants au sujet d’une lampe de poche, parlaient fort, s’envoyaient des bourrades dans le dos : une charmante compagnie, à n’en pas douter… Après le théâtre, les chasseurs : décidément il était gâté ! Victor hésitait néanmoins sur la démarche à suivre. Il se sentait cloué sur place par l’indécision. Jamais il ne s’était avisé que cette expression galvaudée, cloué sur place, pût avoir un sens concret, mais telle était sa situation : il avait été arrêté dans son mouvement, et appuyé contre les barrières de sécurité, dans la position un peu recroquevillée d’un homme qui appréhende un premier coup, il ne savait que faire… Les chasseurs qui l’avaient indubitablement remarqué, ne lui accordaient par ailleurs aucune espèce d’attention et il n’aurait sans doute tenu qu’à lui de passer à côté de leur groupe, comme si de rien n’était et de disparaître sans se presser parmi les arbres. Comme cela semblait facile en théorie ! Il redoutait cependant une remarque à l’instant précis où il passerait à leur proximité, que l’un d’entre eux l’interpelle grossièrement, qu’ils tournent tous alors vers lui leurs faces de brutes pour le dévisager et le regarder de haut en bas, et cette crainte vague le paralysait. Victor en était à ce point de ses réflexions, quand les chasseurs se mirent à chanter une chanson de pochards, dont l’effet ne se fit pas attendre ! C’était une si épouvantable chorale que Victor se sentit presque aussitôt libéré de son harassante immobilité : il avait naturellement porté les mains à ses oreilles et ses jambes ne paraissaient plus prises dans le sol comme des racines, il sentait son cœur battre à nouveau dans sa poitrine et tout son corps s’extraire de ce qui commençait de ressembler à un envoûtement, un sort qui lui aurait été jeté, et puisqu’il pouvait se mouvoir sans effort, il s’éloigna sans demander son reste.

« Adieu, messieurs les chasseurs ! Nous n’avions rien à nous dire et c’est heureux que nous n’ayons pas échangé un mot ! J’aurais beaucoup à redire sur votre activité, je la déplore, je n’aime ni la chasse, ni la corrida, qui me semblent des pratiques barbares, d’une inutile cruauté, mais comme je m’éloigne, je cours, j’ai à faire, je vous salue bien poliment, nous n’aurons sans doute plus jamais à nous revoir… »

Emporté par son élan aveugle et l’enthousiasme de sa course, Victor se heurta à une branche plus basse et le choc le fit vaciller jusqu’au bord d’un trou, où il manqua de tomber. Il tituba encore un moment, comme la flamme d’une bougie près de s’éteindre… Puis, il retrouva un semblant d’équilibre.

Au fond du trou où il risqua un œil, à un mètre environ de profondeur, Rachel était allongée. Elle portait une robe d’été blanche et légère, un mince bout de tissu, dans lequel elle aurait frissonné en toute autre circonstance. Quelques roses d’un rouge vif avaient été négligemment jetées dans la fosse pour l’accompagner dans l’éternité. Son corps avait cette impavide indifférence du corps des morts. La pluie aurait pu se mettre à tomber que cela n’aurait rien changé. Ses yeux sombres en revanche étaient ouverts : nul n’avait songé à lui rabattre d’un geste doux les paupières… Et le plus épouvantable était bien sûr ces yeux, leur fixité…

Victor se détourna : rien ne l’obligeait à s’assurer du néant. Une pelle était restée plantée dans un monticule de terre à proximité de la fosse. Tout cela était dans l’ordre des choses. On était tous repartis sans finir le travail, on était si mal payés et Madame n’allait pas protester, on pouvait remettre cela au lendemain, les morts avaient tout leur temps… Victor songea que dans un roman gothique, il se serait à coup sûr emparé de cette pelle, pour recouvrir de terre le corps de son aimée, mais il n’en avait ni la force, ni l’envie…

« Ma pauvre Rachel, si tu savais… On ne comprend combien on était attaché à certaines personnes que lorsqu’on les a définitivement perdues et qu’il est trop tard pour leur dire ce qu’elles auraient peut-être voulu entendre… Parler n’a jamais été mon fort et si l’amour est la plus langagière des passions, notre histoire était par ma faute condamnée dès le début, avant même de commencer… On ne comprend jamais ce qu’il aurait fallu faire ou dire, que longtemps après… Imagine toutefois ma pauvre Rachel, que ce soir, dans un infect cahier plein de gribouillis et de dessins obscènes, j’ai lu nos noms, comme si nous étions devenus les personnages du rêve d’un autre… Une lamentable pièce de théâtre, dont les dialogues étaient illisibles, quelle ironie… Comme d’habitude, j’y tenais mal mon rôle, mais c’était de n’y… »

 

On frappait à sa porte. Ce n’était certes pas un bruit lui parvenant de quelque recoin obscur de son rêve : ce vacarme, son insistance étaient bien réels, comme des coups que l’on aurait portés sur son propre crâne. Se redressant par réflexe comme un ressort, Victor se leva et alla ouvrir en maugréant,

 Devant lui, se tenait un parfait inconnu, qui lui souriait d’une façon assez niaise. L’homme devait avoir trente ans, il était habillé avec la vulgarité un brin tapageuse d’un nouveau riche et comme s’il était sur le point de partir pour quelque soirée joyeuse. Victor qui n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être, trouva cela étrange…

 

                        

                                                              Frédéric Perrot