samedi 5 avril 2025
vendredi 4 avril 2025
Un printemps cruel
Le vent d’hiver souffle en avril…
Christophe,
Les Mots bleus
Autour
de moi c’est l’hécatombe
Le
printemps est cruel redistribue les cartes
Des
pertes des peines et des séparations
Des
mensonges pour escortes
Et
des mots des malheurs
Dont
on prend l’habitude
Est-ce
l’âge
La
sagesse qu’on lui prête
Serais-je
plus attentif
Au
désir qui se lit
Dans
les yeux
D’une
consolation…
Ce
printemps est cruel
Et
seuls les cerisiers en fleurs
Témoignent
pour la saison
Le poème appartient au recueil Les heures captives (2012)
Frédéric Perrot
lundi 31 mars 2025
Nous n'irons pas plus loin, te dit le capitaine (Dominique A, L'horizon, live)
![]() |
Dominique A, en concert |
Pour écouter « L’horizon »
de Dominique A :
Illusoire
« I’m set free… to find a new illusion. »
Lou Reed
La chambre est vide
lorsqu’il y entre. Le sac de voyage n’est plus sur la chaise à côté du lit. Il
doit se rendre à l’évidence : Rachel est partie, Rachel lui a faussé
compagnie, Rachel a emporté l’argent… Et elle ne lui a évidemment pas laissé sa
nouvelle adresse sur quelque bout de papier : elle est partie, elle lui a
faussé compagnie pour ailleurs et sans lui refaire sa vie. Rachel a disparu et pour lui tout s’écroule, le
décor tombe et c’est comme si le sol s’ouvrait sous ses pieds : il a
toujours su d’une certaine manière que cela devait se finir ainsi, il a
toujours su, comme par une sorte d’instinct, qu’un jour Rachel le trahirait,
mais à présent qu’il se trouve dans cette chambre d’hôtel sordide et que ce
qu’il a toujours craint et redouté s’est finalement produit, c’est comme si dès
lors il ne devait plus cesser de tomber… Rachel a disparu et comme l’oiseau
dont la cage a été un instant ouverte, elle s’est envolée avec l’argent de leur
voyage de noces, ce qu’ils nommaient encore en riant deux jours auparavant, leur « lune de miel »…
elle ne s’appelle pas Rachel, Rachel n’est
pas son nom, c’est lui qui l’a pour la première fois appelée Rachel, il la
tenait dans ses bras, elle sanglotait, et c’est lui qui a murmuré ce nom à son
oreille dans ses efforts pour la consoler,
ne pleure pas Rachel, même si tu as perdu
tes enfants, même si on t’a retiré tes enfants, ne pleure pas Rachel, même si
cela n’a pas de nom ce qu’ils t’ont fait, retirer ses enfants à une mère, ce ne
devrait pas être permis, ne pleure pas Rachel, ne pleure pas, c’est tous des
salauds, ils t’ont retiré la garde mais tu n’as pas été, tu n’as jamais été une
mauvaise mère…
Il est inutile de retourner la chambre, il sait qu’elle n’a
rien laissé derrière elle. Rachel n’est pas de ces personnes qui partent
« à moitié », Rachel est de ces personnes qui tranchent dans le vif
et n’ont pas peur de se jeter dans l’inconnu. Il sait que si elle voulait le
quitter, elle a réussi et qu’il ne la retrouvera pas. Bien trop fine et
intelligente pour laisser derrière elle le moindre indice. Le moindre indice…
Mais il n’est pas dans un roman noir, il ne va pas se lancer à sa poursuite et
mener son enquête, c’est plus simple : Rachel a disparu et il ne la
retrouvera pas… Et il sait bien qu’elle n’en a rien dit à personne : à
part lui, elle n’avait personne… Pas de parents, pas d’amis, ne réclamant plus
ses droits de visite, ayant renoncé à voir ses enfants…
Si ce n’est lui, elle n’avait personne, cela faisait deux
ans qu’ils étaient toujours ensemble, ensemble vingt-quatre heures sur
vingt-quatre… Et les seules personnes qu’elle avait pu voir au cours de ces
deux années, c’était les types minables avec lesquels il faisait ses petites
affaires de minable, dont l’argent du cambriolage devait définitivement le
libérer…
eh bien, le cambriolage
a parfaitement réussi, mais pour toi cela ne change rien, tu t’es fait avoir
comme un vrai imbécile, elle t’a bien eu, elle t’a bien eu à force de douceur…
elle a été habile à endormir ta méfiance,
et ce n’est qu’à présent qu’il est trop tard que tu t’en rends compte, oui, tu
étais bien loin de deviner, tout semblait aller si bien, comment aurais-tu pu
deviner, avoir le moindre soupçon alors que tout, tout vraiment semblait aller
si bien, mieux que par le passé, comme si vous vous étiez définitivement
réconciliés, oubliant tout, rancœurs, regrets, préparant tranquillement ce
cambriolage qui devait vous permettre de changer de vie, partir dans les îles,
à l’étranger, ailleurs, vous n’aviez pas encore décidé où, vous n’aviez pas eu
le temps d’en discuter avant le cambriolage,
et
à présent tu sais pourquoi vous n’avez jamais trouvé le temps d’en discuter,
elle avait déjà décidé que le voyage se ferait sans toi…
Il sort de la chambre,
ferme à clé et descend l’escalier. Le type de la réception est affalé dans un
fauteuil et feuillette une revue. Il s’approche en étouffant une courte toux
afin de signaler sa présence et l’autre ayant levé les yeux, il lui tend la clé
et demande combien il doit pour la chambre. Le type le regarde d’un drôle d’air
et dit en bâillant que la chambre a déjà été réglée : il n’a qu’à déposer
la clé sur le comptoir, ce sera très bien… Il demeure un instant indécis et
comme le type s’est remis à tourner les pages de sa revue, il dépose la clé et
quitte l’hôtel.
Dehors il tombe une pluie fine. Il ne sait vraiment pas ce
qu’il doit faire au juste : il a l’impression qu’il a été brutalement
sorti de sa vie, comme un joueur qui a commis une faute sur un adversaire ou
une autre erreur de jeu est par décision de l’arbitre, sorti du terrain et
exclu d’une partie à laquelle dès lors il ne participera plus qu’en étant assis
sur le banc parmi les autres joueurs qui attendent de pouvoir peut-être entrer
sur le terrain et frémissent d’impatience… Oui, c’est cela : il a été
sorti de sa vie et il n’est plus autorisé à pénétrer dans les limites du
terrain où elle se jouera sans lui… Ainsi ce qu’il imaginait être son avenir
s’est singulièrement rabougri : ce qu’encore deux jours auparavant il
croyait être son avenir s’est déchiré comme une toile peinte, un décor
illusoire, tout a pris un tour si différent, il en a le vertige, il a été privé
de son avenir, Rachel l’a privé et rejeté de son avenir, il ne recommencera pas
une nouvelle vie, il n’y aura pas pour lui de seconde chance, il ne connaîtra
pas le bonheur espéré de leur lune de miel, il ne connaîtra pas les îles,
l’étranger, cet ailleurs dont deux jours auparavant elle lui parlait encore, il
ne connaîtra que la solitude et l’abandon dans cette ville grise où tombe une
pluie fine, oui, c’est à cela que va rassembler son avenir, à une triste
journée où tombe une pluie fine… Il ne s’est pas retrouvé à un carrefour
symbolique de sa vie, sa vie n’a pas pris une soudaine bifurcation : ce
qu’il s’imaginait être un nouveau départ, il allait être riche, ailleurs,
heureux, n’aurait jamais lieu et ce qu’il avait pris pour une indication
précise de son avenir n’était que l’inscription à moitié effacée d’une borne de
pierre au bord de la route… Il va
retourner à ses petites affaires minables, avec lesquelles il croyait en avoir
fini : tout va recommencer, la grisaille et le quotidien, les mêmes
histoires avec les mêmes gens… Tout va recommencer et c’est comme si un juge
avait à son encontre prononcé une peine à perpétuité…
toi, tu ne quitteras pas
le continent, toi tu ne t’arracheras pas au sol natal, toi tu ne quitteras pas
la prison que tu as toujours connue,
tu as vécu dans un rêve, tu as cru aux
contours flous d’un mirage, tu as cru à une féerie de ton esprit, tu as vécu
dans un rêve, poursuivant une image illusoire,
et à présent tu es rendu à l’ordinaire,
tu ne parviens pas à y croire, tu voudrais comme un enfant te frotter les
yeux : c’est cela le
réel, c’est cela ton réel…
Il entre dans un bar. L’endroit est quasi désert. Il s’installe
au comptoir et commande un verre de vin blanc. Il n’y a qu’une femme à l’autre
bout du comptoir, elle a « les yeux dans son verre » : c’est l’expression qui lui passe
par la tête alors qu’il la considère un instant, oui, c’est cela, elle a les
yeux dans son verre, elle est penchée sur son verre et c’est comme si son
regard était tombé tout au fond… Elle n’a visiblement qu’une conscience très
relative du lieu où elle se trouve, elle parle toute seule tout en étant à
moitié affalée sur le comptoir. Elle porte une sorte de robe de soirée
chiffonnée, ses cheveux décolorés sont longs et raides. Il détourne le regard
et s’allume une cigarette. Le vin blanc est infect, mais à peine a-t-il fini
son verre qu’il en commande un autre. Il a violemment envie de s’enivrer afin
de se réveiller le lendemain seul dans un lit avec une tête lourde et
douloureuse : et l’image de cette scène, lui, seul dans un lit, tout occupé
de nourrir son malheur et ses regrets, s’étant imposée à son esprit, il s’y
abandonne un moment avec complaisance, pour en savourer les couleurs amères…
Mais la vision disparaît insensiblement et il se commande un autre verre.
Un homme entre et salue le serveur avant de s’approcher de la
femme à côté de laquelle il se plante nerveusement. Il a selon toute apparence décidé
qu’il resterait debout, les bras croisés sur la poitrine, jusqu’à ce que la
femme daigne sortir de sa léthargie, il a également décidé qu’il ne dirait pas
un mot, mais cela ne dure qu’un moment, il s’impatiente et il s’approche
encore, il prend la femme par le bras et tente de la redresser. La femme grogne
comme une personne que l’on tente contre toute vraisemblance de redresser. Elle
ébauche un geste pour se débattre et l’homme excédé par ce mouvement inattendu
la repousse un peu vivement… Et la femme dégringole à moitié du tabouret et
dans cette position grotesque, se met à crier d’une voix d’ivrogne et comme si
on avait simplement tenté de l’assassiner… Une scène
pénible s’ensuit : la femme crie et l’homme tente de la redresser en
répétant qu’il ne l’entend pas et qu’elle n’a pas besoin de crier puisqu’il ne
l’entend pas. Le serveur regarde tout cela en essuyant un verre : il n’a
visiblement pas l’intention d’intervenir, ce doit être entre ces deux-là une
scène parmi tant d’autres, la comédie habituelle…
Il ne va pas intervenir non plus, il ne va pas s’en mêler, ce
n’est pas ses histoires et tout cela le dégoûte… Il n’a plus envie de défendre
la veuve et l’orphelin, pour ce que cela lui a rapporté de jouer les bons
samaritains et d’avoir pour ainsi dire sorti Rachel du ruisseau… Oui c’est sûr,
il a été bien récompensé, il n’y a pas de doute, on ne l’y reprendra plus et
ces deux-là n’ont qu’à se débrouiller : si la femme pouvait seulement
arrêter de brailler… Il le dit, cela le surprend lui-même, il dit à la femme
d’arrêter de brailler et l’homme se retourne et d’une démarche nerveuse vient
se planter sous son nez avec des airs hargneux. Il prend conscience du ridicule
de la situation : l’homme est un gringalet avec lequel il ne va évidemment pas
se battre, c’est ridicule, il hausse les épaules, il a d’ailleurs cessé de se
battre peu après sa rencontre avec Rachel, il hausse à nouveau les épaules et
ne voit pas le coup venir…
Comme la femme tout à l’heure, il dégringole à moitié du
tabouret, son coude heurte le comptoir, il sent qu’il perd l’équilibre, il sent
le goût du sang dans sa bouche et il sent qu’il s’affale avec une sorte de
lenteur étrange… Et non moins étrangement, il se retrouve assis, parmi les
mégots et les autres saletés qui jonchent le sol, entre le tabouret et le
comptoir… Le gringalet en le désignant du doigt lui demande s’il a en assez ou
s’il veut qu’il continue : c’est comme une réplique creuse de cinéma, il
se croit dans un film et n’attend d’ailleurs pas la réponse, crache par terre
et s’éloigne. Le piètre acteur attrape par le bras la femme qui s’est levée et
tient péniblement debout en s’appuyant au tabouret. Cette femme qui titube est
comme la vision de trop, celle qui emporte ses dernières forces : il a
envie de fermer les yeux, il a envie de fermer les yeux et de rester assis
comme ça entre le tabouret et comptoir….
Lorsqu’il
les rouvre, il y a le serveur et un flic qui sont penchés au-dessus de lui. Il
se demande si l’autre a déjà disparu avec la femme : il a dû filer, c’est
certain… Combien de temps est-il resté évanoui ? Un temps suffisant pour
qu’un flic arrive en tout cas… Mais il n’a plus rien à se reprocher :
c’est le seul avantage d’être un voleur volé… Et ce flic est un sous-fifre :
c’est un flic sans importance, dont il n’a rien à craindre, qui doit faire la
circulation et que l’on a fait venir pour la forme et parce qu’il était dans le
coin… Il se redresse et avec l’aide du flic, dont la main dans la sienne est
poisseuse, il se met debout, s’appuie au tabouret, regarde tour à tour et le
flic et le serveur et leur répète que tout va bien : il a perdu
connaissance, mais à présent cela va mieux, il se sent mieux, oui encore un peu
étourdi, mais mieux, il est debout non déjà, il leur parle, il va rentrer chez
lui se reposer, c’est tout ce qui lui reste à faire… Le flic lui demande son
nom et son adresse et par habitude, réflexe, il lui donne une fausse
adresse : son mensonge n’a aucune importance puisque de toute façon il n’a
plus vraiment de chez lui, puisque de toute façon il ne sera plus chez lui
vraiment nulle part, à présent que Rachel est partie… Quelle journée
décidément… Il a tout perdu et s’est fait refaire le portrait par un gringalet
dans un bar : il y a de quoi rire, oui, il y a de quoi rire décidément… Mais
il ne rit pas : il veut partir, il veut quitter ce bar, il a eu son compte
pour aujourd’hui… Le flic ne l’entend pas ainsi : il a noté l’adresse et à
présent il passe un coup de téléphone, appuyé au comptoir et en prenant des
airs professionnels. Voilà que je suis tombé sur un héros, se dit-il en se
passant une main dans les cheveux : l’histoire drôle continue… Ce flic, il
s’imprègne de sa fonction, il s’imprègne de son rôle, il y croit presque sans
doute… Et le soir il aura encore quelque chose à raconter à sa femme : un
type dans un bar, une bagarre, c’est tout un film…
Il dit au flic de laisser tomber. Il ne souhaite pas porter
plainte, il ne veut pas être conduit à l’hôpital : il veut seulement
rentrer chez lui… Il a mal à la tête, son coude le lance : il en a
vraiment assez… Le flic range son téléphone dans sa poche et lui demande de lui
redire son nom. Il lui montre son permis de conduire et lui répète qu’il veut
seulement s’en aller. Le flic saisit son permis de conduire et l’examine
longuement : il est périmé votre permis, dit-il de la même voix que s’il
s’adressait à un enfant, un enfant qui a droit à sa remontrance, il faudra le
refaire, allez, filez…
Il rentre. Dans une
épicerie arabe, il achète deux bouteilles de vin blanc et un paquet de
cigarettes. Tout en fouillant dans ses poches pour trouver de la monnaie, il
songe au revolver qu’il a laissé dans la boîte à gants de la voiture… Et un
instant, il se demande ce qu’il ferait s’il se retrouvait d’un coup face à
Rachel… Pourrait-il faire du mal à Rachel ? Est-ce une question
sérieuse ? Il n’a jamais eu à s’en servir véritablement de ce revolver, il
a bien blessé un type à la main une fois, mais il ne s’en sert que pour
convaincre le notable d’ouvrir son coffre… Il aime comme leur expression change
lorsqu’avec des gestes lents et calculés il le sort de sa poche : il aime
comme leur visage se décompose, comme leur visage devient mou et flasque… Et le
plus souvent, il n’a même pas besoin de le pointer sur l’homme ce revolver… Et
c’est heureux, car sinon tout tourne mal, le type résiste et lui il s’énerve,
il sent qu’il perd le contrôle, il
flanche, comme dans cette villa au bord du lac, dont il s’est finalement
enfui vaincu…
En quittant l’épicerie, il se demande s’il serait capable de
tuer un homme de sang-froid, de tuer un homme parce qu’il a un revolver et
parce qu’il est en situation de le faire : l’homme est à sa merci, l’homme
a peur et il a la vie de cet homme entre ses mains, la vie de cet homme lui
appartient, il peut en disposer, et ce, même s’il n’a en fait aucune raison de
tuer cet homme qui a peur et se trouve entièrement à sa merci, et ce, même s’il
sait qu’il serait absurde de le tuer parce qu’un cadavre cela complique
toujours tout… Mais ses pensées s’embrouillent, il a perdu le fil de son
raisonnement… Il songe pour en finir avec ces pensées pénibles, que rien ne
justifie un tel crime de sang-froid : ce n’est pas qu’il ait du respect
pour la vie en général et pour celle d’un homme riche en particulier – car qui
ne déteste pas un homme riche ? – c’est peut-être seulement parce qu’il
s’imagine trop bien à la place de l’homme, dans la même situation mais inversée…
C’est peut-être seulement parce qu’il imagine trop bien l’horreur d’une telle
mise à mort, qu’il ne s’imagine pas lui-même tuer… Dans la confusion de son
esprit, une autre image soudain s’impose : il est toujours assis au bord
du lit, sa tête est lourde et douloureuse, et il a le revolver à la main, et en
tremblant il s’enfonce le revolver dans la bouche… Il imagine si parfaitement
la scène qu’il trébuche à moitié, comme secoué par cette vision, sa clarté, son
réalisme… Pourrait-il se tuer ? Pourrait-il retourner l’arme contre
lui-même ? Il y aurait bien des raisons de le faire… Cela simplifierait
tout… Ce serait une solution…
Mais même s’il a tout perdu, même si Rachel est partie, et
même si Rachel étant partie sa vie n’a désormais plus véritablement de sens, il
ne veut pas mourir… Il n’aime pas comme ses idées ont glissé malgré lui et la pente sur laquelle
elles l’entraînent, il voudrait que cela s’arrête dans sa tête : il est accablé et il voudrait juste que cela
s’arrête dans sa tête… La mort, le néant, l’oubli l’effraient : un jour
c’est aussi simple que cela, ce sera fini, il n’existera plus, il aura fait son
temps et ne survivra plus que dans le souvenir des quelques personnes qui
l’auront connu et qui sait aimé… Et lorsque ces personnes mourront à leur tour,
ce sera comme s’il n’avait jamais existé : il ne sera plus qu’un nom sur
une pierre et un numéro dans un registre, il sera oublié et il mourra pour une
seconde fois, c’est aussi simple que cela… Oh ! comme il voudrait que cela
s’arrête dans sa tête, ses tempes sont douloureuses, il a l’impression de
tituber et de se traîner lourdement plus que de marcher, plusieurs fois il a dû
s’appuyer à un mur pour ne pas tomber et dans l’espoir de se calmer et de
conjurer les pensées qui le harcèlent, comme si ces pensées pouvaient être conjurées de même que l’on conjure un
sort en prononçant les quelques mots d’une formule, il se dit que le lendemain
il irait jeter le revolver, oui, le lendemain il irait jeter le revolver dans
la rivière, il se débarrasserait de l’arme définitivement…
Il voit avec soulagement qu’il est presque arrivé. La décision
qu’il a prise de jeter le revolver l’a rassuré d’une façon presque
superstitieuse : il le ferait le lendemain et il quitterait une période de sa
vie où il avait eu un revolver… Il allait devenir un autre homme d’une certaine
manière. Il sourit amèrement à cette pensée. Tant il est assuré qu’il ne va pas
changer de vie, c’est trop tard et qui change de vie, il ne sera sans doute
jamais ce qu’on appelle un homme honnête, qui a un travail honnête, un salaire
honnête et une famille peut-être… Il n’est pas fait pour cela, avec lui cela a
raté leurs efforts à tous pour le faire rentrer dans le rang : il a
toujours vécu ainsi sur le fil du rasoir, et il n’a jamais connu le désir pour
lui étrange, voire incompréhensible d’être père, et ce même avec Rachel… Et
surtout, il a toujours détesté plus que tout le travail et la vie de chien que
le travail suppose…
Il va donc continuer de vivre comme avant, il sera sans cesse
sur la brèche, en lutte même à son petit niveau, avec une société dont il
n’accepte pas les règles… Et chaque jour ce qu’il espérera, ce sera de ne pas
tomber entre ses griffes pour y être broyé… Oui, ce sera les mêmes histoires
avec les mêmes gens, ce sera les mêmes peurs, les mêmes angoisses et la seule
différence sera qu’il n’aura plus d’arme…
Il est arrivé. Il y a des gosses qui jouent devant la
porte : il se fraye un passage parmi eux et interrompt un moment le jeu
pour, sous les regards incrédules d’une douzaine d’enfants comme arrêtés dans
leurs mouvements et soudain rendus silencieux, ouvrir sa porte et en s’excusant
encore à mots précipités, entrer dans son immeuble dans l’escalier duquel il
croise un voisin qui ne répond pas à son salut et passe comme s’il ne l’avait
pas vu…
Il ouvre la porte de son appartement, y entre, referme
derrière lui et hésite un moment dans la pénombre avant de trouver
l’interrupteur et de traverser son salon où son premier mouvement après avoir
posé les bouteilles sur la table, est d’ouvrir les fenêtres pour aérer et
chasser la lourde odeur qui règne dans la pièce. Il enlève sa veste et
déboutonne les manches de sa chemise. Il n’a pas envie de voir tout de suite
l’état de son visage. Il songe un instant qu’ici aussi la chambre est vide…
Il s’assoit sur le divan, pousse par terre l’amas de vieux
papiers qui encombre sa table. Il se relève en pensant au tire-bouchon, le
trouve dans la cuisine et revient s’asseoir sur le divan. Un moment il regarde
la bouteille, avant de se résoudre à l’ouvrir et il se dit en enfonçant le
tire-bouchon que décidément pour lui rien ne change, rien ne change, rien ne
finit ou ne commence…
Cette
nouvelle a été écrite en 2005. C’est ici une version revue.
Frédéric
Perrot
samedi 29 mars 2025
La prière délabrée (pour Andrès)
« Mes racines ? Quelles
racines ? Je ne suis pas une salade… »
Bernard-Marie Koltès, Le
retour au désert
C’est une prière
Il est à souhaiter
Que les jours de colère
Soient derrière nous
Puissent les esprits
Retrouver la raison
Et la parole le calme
Qui lui est nécessaire
Nous sommes fatigués
Des rhétoriques guerrières
Des discours d’exclusion
Et du sinistre bal des petites ambitions
Nous sommes fatigués
Du racisme ordinaire
Et de celui
Qui ne dit pas son nom
Nous n’aimons pas la chasse
Aux électeurs aux étrangers
Oh
s’imaginer même une seconde
Dans
la peau du stigmatisé
Nous sommes fatigués
Des vieilleries que l’on déterre
Pour nous les vendre
Comme des nouveautés
Et nous jugeons assez déplorable
Que le moindre patelin de France
S’honore de son église
Les racines chrétiennes quelle
sottise !
Nous n’en sommes plus là
Et nous souhaiterions seulement
Qu’une belle lumière
Baigne le corps des amants
Le
poème appartient au recueil, Dans les marges du temps (janvier 2024). Frédéric
Perrot
jeudi 27 mars 2025
Pascal Ulrich - Gérard Lemaire, Plutôt la conscience de la damnation
Quatrième de couverture
Gérard Lemaire, Pascal Ulrich, deux personnalités fortes,
entières et différentes qui ont en commun un rejet viscéral de l’institution,
deux êtres écorchés vifs, Gérard né en 1942, Pascal en 1964, Gérard teigneux et
provocateur, Pascal hypersensible et généreux, un besoin essentiel de communiquer
et pour le reste une créativité sans limite dans l’art de la poésie – 10 000
poèmes pour Gérard – doublé pour Pascal d’une production graphique originale,
prolifique et unique qui a gravité partout sur Terre via le mail-art… Tous les
deux ne sont plus de ce monde et leur témoignage épistolaire n’en est que plus
fort. Essentiel ! Déchargés de toute controverse, polémiques, et laissés à
l’appréciation de la postérité sans crainte de contradiction, Gérard et Pascal
peuvent deviser à l’envi sur leur vision de la société.
Editions Le Contentieux
7 rue des gardénias
samedi 22 mars 2025
Le fascisme est un polluant éternel...
lundi 17 mars 2025
La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera, Arthur Rimbaud (Soir historique)
![]() |
Hambourg |
En quelque soir, par
exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la
main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond
de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes ; on a les
saintes, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires,
sur le couchant.
Il frissonne au passage des chasses et des hordes. La comédie
goutte sur les tréteaux de gazon. Et l’embarras des pauvres et des faibles sur
ces plans stupides !
À sa
vision esclave, – l’Allemagne s’échafaude vers des lunes ; les déserts
tartares s’éclairent – les révoltes anciennes grouillent dans le centre du
Céleste empire, par les escaliers et les fauteuils de rocs – un petit monde blême
et plat, Afrique et occidents, va s’édifier. Puis un ballet de mers et de nuits
connues, une chimie sans valeur, et des mélodies impossibles.
La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous
déposera ! Le plus élémentaire physicien sent qu’il n’est plus possible de
se soumettre à cet atmosphère personnel, brume de remords physiques, dont la
constatation est déjà une affliction.
Non ! – Le moment de l’étuve, des mers enlevées, des
embrasements souterrains, de la planète emportée, et des exterminations conséquentes, certitudes si peu malignement indiquées dans la bible et par les Nornes et qu’il
sera donné à l’être sérieux de surveiller. – Cependant ce ne sera point un
effet de légende !
En hommage à Émilie Dequenne (1981-2025)
Pas son genre
Un film de Lucas Belvaux
Avec Émilie Dequenne et Loïc Corbery
Adapté du roman « Pas son genre » de Philippe Vilain
Quatrième de couverture
Il est professeur de philosophie, elle est coiffeuse. Contraint
de quitter la capitale pour enseigner à Arras, le premier rencontre la seconde
sans vraiment la remarquer. Langage, goûts, références… tout les oppose, et
pourtant, elle devient son amante. Le mépris et l’ennui se profilent à l’horizon,
mais qui croit mener le jeu peut bien être joué.
Une réflexion drôle et mélancolique qui décortique le choix
amoureux, le racisme des sentiments et l’absurde de l’amour.
vendredi 14 mars 2025
Sommes-nous la noblesse/Sommes-nous les eaux troubles/Sommes-nous le souvenir (Alain Bashung, Sommes-nous)
J’ai tambouriné tambouriné
Au seuil de sa bonté
Un judas m’a lorgné
Et j’ai pris l’hiver en grippe
Seul m’ont laissé
Les jouets par milliers
Seul m’ont laissé
Tes avances
Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la vaillance
Ou le dernier coquelicot
J’ai décimé décimé
Des armées de répondeurs
Occupés à se dire
Mes naufrages au saut du lit
Seul m’ont laissé
Nos héros préférés
Seul m’ont laissé
Nos absences
Sommes-nous des gonzesses
Sommes-nous de connivence
Ou le dernier coquelicot
Terre promise
Redis-moi ton nom
Dis-moi en face
Que tout s’efface
Sommes-nous la noblesse
Sommes-nous les eaux troubles
Sommes-nous le souvenir
J’ai commandé décommandé
De mes yeux la prunelle
Balancé les jumelles
Pour ne garder que le flou
Seul m’ont laissé
Les passions immortelles
Seul m’ont laissé
Nos offenses
Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la romance
Sommes-nous la sécheresse
Sommes-nous la noblesse
Sommes-nous les eaux troubles
Sommes-nous le souvenir
Sommes-nous
Sommes-nous ...
Pour écouter le morceau d’Alain Bashung :
https://youtu.be/uUC83-4fVx8?si=vpCl2V-zk4dJlebq
samedi 8 mars 2025
mardi 4 mars 2025
vendredi 28 février 2025
mercredi 26 février 2025
La porte étroite
On n’a pas idée
d’infliger aux êtres de telles épreuves. L’ordre écrit sur un morceau de papier
que l’on m’avait mis dans la main sans ménagement à mon arrivée était aussi net
que précis : je devais passer par la porte étroite, ainsi qu’on la nommait
ici par tradition… La file d’attente impatiente qui s’étendait à perte de vue répétait
dans mon dos cette sinistre injonction : la porte, la porte, passe par la
porte étroite, tu le dois. Mais ce n’était même pas une porte ! C’était
plus exactement une meurtrière, dont la largeur était encore réduite par un
barreau central. Même en se désarticulant de façon insensée jusqu’à se faire
aussi mince que du papier à cigarette, il était simplement impossible de se
faufiler par un si étroit passage. Quant à s’en prendre au barreau, il ne
fallait pas y songer. Même je ne sais
quel hercule aux muscles tendus n’aurait pu le tordre ou le faire bouger d’un
millimètre. Cela n’aurait rien changé, en vérité… Car si j’ajoute que cette
prétendue porte ne semblait en aucun cas séparer deux espaces différents et que
haute d’un mètre environ elle était profondément enfoncée dans le sol boueux,
on mesurera sans doute toute l’absurdité de ma situation… Debout, je la
surplombais sans difficulté, et je pouvais contempler les immensités vides qui
s’étendaient au-delà, et il aurait paru infiniment plus naturel de l’enjamber,
comme on enjambe une barrière ou une haie. Mais sans que je ne comprenne
comment, un mouvement aussi naturel était non moins impossible et plié en deux comme
un vieux savant sénile qui observe des insectes s’agiter en tous sens parmi les
herbes, j’observais cette satanée porte, par laquelle j’étais contre toute
évidence, sommé de passer… Malgré le froid ténébreux qui régnait en ce non-lieu
désertique, j’étais en sueur, j’avais mal à la tête et je me faisais
l’impression d’être un novice confronté à un problème d’échecs par trop
ardu pour lui… Cependant l’interminable file d’attente derrière moi me pressait
d’une manière de plus en plus insistante. On criait, on sifflait, on huait, les
noms d’oiseaux commençaient de voler dans le ciel vide : je ne devais pas
me poser tant de questions et faire ainsi ma mijaurée, je devais au plus vite m’arracher
à mon impuissance et passer par la porte étroite, alors qu’il était bien
évident que cela était juste impossible… Il y avait dans une telle épreuve,
quelque chose que je ne comprenais pas… Et combien de temps se passerait-il
encore avant que cette foule exaspérée ne devienne plus menaçante et qu’aux
violences verbales ne succèdent les violences physiques ? Il me semblait clair
que mes minutes étaient comptées et que les coups les plus cruels ne
tarderaient plus à pleuvoir…
Frédéric
Perrot
mardi 25 février 2025
Les vies de Victor (fragment)
Victor se réveilla une fois encore d’un sommeil
approximatif. Des visions de rêve s’évaporaient dans ses yeux, que la douleur
fit s’ouvrir. Il était allongé dans le canapé du salon, dans une position
particulièrement inconfortable. Selon toute apparence, il n’était parvenu ni à
atteindre son lit, ni à se déshabiller. Comme d’habitude, il avait dû
s’écrouler à un moment ou à un autre, en tournoyant sur lui-même au rythme de
la musique, dont ses voisins ne cessaient de se plaindre, jusqu’à frapper aux
murs. Le sol du salon était jonché de saletés : poussière, capsules,
bouteilles, papiers gras, restes de nourriture… Certaines taches et auréoles
semblaient indélébiles. Il régnait une odeur infecte dans toute la pièce, le
minimum vital aurait été d’ouvrir ses fenêtres de temps à autre… Mais cette
idée déplaisait à Victor au plus haut point. Il se sentait derrière ses volets
baissés à l’abri du regard des autres et de toute façon ses fenêtres ne
donnaient à perte de vue que sur des immeubles semblables au sien, aussi
sinistres et délabrés. Il avait vite remarqué lorsqu’il s’était installé un an
et demi auparavant, que nombre de vieux passaient leurs journées à épier tout
ce qui pouvait se passer dans les innombrables appartements conçus sur un
modèle identique et purement fonctionnel. La plupart de ces vieux déchets
disposaient de jumelles. Quelques-uns possédaient même des fusils à lunette et
ces têtes vides passaient leur temps à faire semblant de viser quelque balcon
ou les bandes de gosses qui braillaient dans les cours. Parfois, c’était
inévitable, un coup de feu partait et comme des oiseaux les gosses se
dispersaient aux quatre coins en riant, plus égayés qu’effrayés par ce
micro-événement : au moins, ce jour-là, il s’était produit quelque
chose ! On pourrait en discuter longtemps cachés derrière les containers à
poubelles qui toujours débordaient ou parmi les broussailles et les herbes
folles qui composaient ici un semblant d’espace vert.
Victor se leva précipitamment pour aller vomir.
Dans sa course, il manqua de s’écrouler, en se prenant les jambes dans un tas
d’objets indistincts, qui s’élevait jusqu’à une belle hauteur entre le salon et
la salle de bains… Il se fit terriblement mal, grogna, mais parvint à trébucher
jusqu’à la cuvette, où il tomba pour ainsi dire la tête la première, comme s’il
devait y disparaître. Il vomit longuement et à plusieurs reprises, avant de
s’appuyer contre le mur carrelé non sans un certain soulagement : ainsi
assis, le cul par terre, avec la solidité d’un mur dans son dos, il ne risquait
rien et aurait pu rester longtemps sans bouger, si l’odeur infecte montant de
la cuvette ne l’avait fait se relever, en proie à un nouveau malaise. Il
s’appuya au lavabo, fit couler l’eau froide au maximum et s’en aspergea le
visage avec de grands gestes maladroits. « Ta mère dirait que tu mets
toujours de la flotte partout », songea-il avec un sourire amer, en
rejetant violemment la tête en arrière, car déjà il y entendait la voix de sa
mère et ses éternelles remontrances. Ces intrusions ainsi qu’il les
nommait, ne se produisaient plus seulement dans ses rêves, mais également
lorsqu’il était éveillé, comme il semblait l’être à ce moment, sa mère parlait
dans sa tête et c’était proprement insupportable de l’entendre raconter
toujours les mêmes insanités, comme si on lui avait installé quelque part sous
le crâne un micro par lequel elle pouvait s’adresser directement à lui, en ne
cessant jamais de lui reprocher les mêmes vieilles vétilles, de sa voix
mielleuse et méchante, reconnaissable entre toutes…
Victor soupira : à son âge, devoir subir de
telles déconvenues ! Entendre la voix de sa mère dans sa tête ! Il se
souvenait bien que plus jeune, il parvenait à faire de son crâne une forteresse
imprenable, dans la pièce la plus reculée de laquelle il se réfugiait et alors
sa mère pouvait parler pendant des heures, en agitant les bras comme elle en
avait l’habitude, ses mots ne le pénétraient pas, elle semblait s’adresser à
lui d’une distance considérable et il éprouvait un plaisir vicieux à observer
le mouvement rapide de ses lèvres, sans jamais être atteint par la boue, les
crapauds et les oiseaux de nuit qui comme dans le conte s’en échappaient à
flots continus !
« Vieille sorcière ! Tu as pris ton
temps, mais te voilà de retour… Tu as ressurgi au moment où j’étais le plus
vulnérable et quand tu commences à parler, il est bien difficile de te couper
le sifflet… Il n’y a pas de bouton, pas d’interrupteur, on ne peut simplement
pas éteindre le micro… Il faut subir ton monologue cafouilleux jusqu’au bout,
et jusqu’au bout entendre ta bouche de vieille cracher son venin… Et puis cela
cesse, aussi brusquement que cela s’est déclenché, sans raison et sans que l’on
puisse y faire grand-chose… Et pourtant, j’ai pris bien soin de t’éloigner
de moi ! Tu crèves à petit feu, à plus de cent-vingt kilomètres, dans ton
asile de cinglés, et tu ne devrais pas pouvoir m’atteindre… Quand j’étais plus
jeune, je m’en souviens bien, je ne craignais pas tes assauts psychiques, tes
mots rebondissaient contre mon crâne comme une balle molle sur un mur. Pardon
ma chère mère, vous n’êtes pas ici chez vous, c’est ma tête et vous n’avez rien
à y faire ! Je pouvais même siffler insolemment pendant que tu palabrais
en brassant de l’air comme tu en avais l’habitude… »
Victor revint dans le salon, comme s’il avait
quelque chose d’urgent à y faire. Le
spectacle était accablant et il se donnait l’impression d’être un soldat qui
sans raison vraisemblable retournerait sur le champ de bataille au lendemain
d’une défaite. Constater l’étendue des dégâts était tout à fait dans ses
cordes ! Mais Victor n’avait pas envie de s’y attarder présentement et il
avisa près du canapé un sachet de ces pilules qu’il achetait au petit dealer du
deuxième étage. Il en avala trois rapidement, en les faisant passer avec un
reste de soda d’une couleur douteuse, et, soulagé, s’assit dans le canapé, en
s’efforçant de se tenir très droit comme un voyageur qui attend son train sur
un quai et sait qu’il devra bondir parmi la foule à la seconde où les portes
s’ouvriront. Au bout d’un moment, il dut cependant admettre que jamais sans
doute l’express n’entrerait en gare et que les pilules ne lui faisaient
quasiment plus aucun effet…
Victor avait seulement envie de se gratter et
cette horrible démangeaison pouvait être autant mise sur le compte des pilules
que sur son sentiment justifié d’être crasseux. Les pilules ne faisaient comme
toutes les mauvaises drogues qu’accentuer les sensations désagréables jusqu’à
les rendre intolérables, obsessionnelles, de sorte que se gratter le bras
jusqu’au sang, comme il s’y appliquait avec colère, n’avait en soi rien de très
étonnant et semblait même obéir à une certaine logique… Et puis, comme les voix
dans sa tête, cela cessa et Victor considéra un instant avec stupeur son bras,
dont la peau était intacte et ne portait pas la moindre trace, alors qu’il
avait eu l’impression de se gratter avec fureur… Dégoûté, Victor alla jeter le
sachet de pilules dans un gros sac qui servait de poubelle.
Victor marchait dans la forêt. Il marchait vite et
devait s’étonner du mouvement précipité de ses jambes, qui l’emportaient à une
allure que le reste de son corps avait beaucoup de mal à suivre. C’était comme
si ses jambes couraient, pendant que ses bras, son torse et sa tête
traînassaient un peu derrière. Ses jambes devenues aussi fines que les pattes d’une sauterelle avaient une bonne longueur d’avance, mais Victor ne cessait de regarder
en arrière, comme s’il eût voulu se rendre compte des beautés à côté desquelles
il était passé sans les voir par la faute de ses jambes, ou comme s’il était
poursuivi par quelque individu dangereux dont il fallait s’assurer qu’il ne
gagnait pas du terrain.
En fin de compte, Victor retrouva une certaine
cohérence corporelle : ses jambes
redevinrent comme il les avait toujours connues, au moment où il arriva dans la
clairière, dont il ne doutait pas qu’elle fût sa destination. Une scène de
spectacle excessivement éclairée était dressée là, au milieu des arbres qui
s’élevaient jusqu’à des hauteurs prodigieuses, dissimulant de leurs branches
recourbées au sommet le ciel où sans doute la lune, émergeant des nuages sombres,
aurait à cet instant voulu faire une apparition aussi fantasque que spectrale…
Ce n’était pas son soir à la Lune ! Et
Victor, après avoir enjambé les barrières de sécurité, monta sur la scène. Un
homme arrivant au pas de course lui plaqua contre la poitrine un cahier, en lui
indiquant que s’y trouvait son texte. Mais se souvenait-il au moins du
personnage qu’il devait jouer ? Il était un acteur si inconséquent !
Cette remarque déplut à Victor, qui non seulement n’avait jamais aimé le
théâtre, mais se flattait presque de mépriser le métier de comédien, dont les paradoxes
ne l’intéressaient pas un instant. Il aurait voulu s’en expliquer avec
l’homme, lui exposer son point de vue : l’autre cependant avait disparu
aussi rapidement qu’il était apparu, comme si la répétition ne devait plus
souffrir le moindre retard.
De guerre lasse, Victor ouvrit le cahier au
hasard, feuilleta rapidement quelques pages. C’était absurde, presque gênant…
Le cahier était selon toute vraisemblance de la main de l’auteur et à
l’exception des noms des personnages, écrits en lettres capitales, le reste
n’était qu’une suite de gribouillis illisibles, accompagnés de dessins épars et
de schémas informes. Le nom des personnages lui sauta aux yeux comme une
coïncidence d’une banalité tellement désolante que Victor se sentit aussitôt
libéré de toutes ses obligations théâtrales, et en jetant le cahier avec un
large geste comme s’il avait voulu l’envoyer le plus loin possible de lui, il
redescendit de la scène.
Victor ne désirait plus que s’en aller à présent,
laisser derrière lui cette lamentable pantomime, s’enfoncer au hasard parmi les
arbres, mais à quelques pas à peine, il eut la désagréable surprise de
découvrir un groupe de cinq hommes, qu’il reconnut pour des chasseurs à leur
accoutrement ridicule et à leurs fusils, qu’ils brandissaient par moments
au-dessus de leurs têtes comme des trophées. Autrement, ils se faisaient passer
une bouteille de gnole, fumaient des cigarettes, se chamaillaient comme des enfants
au sujet d’une lampe de poche, parlaient fort, s’envoyaient des bourrades dans
le dos : une charmante compagnie, à n’en pas douter… Après le théâtre, les
chasseurs : décidément il était gâté ! Victor hésitait néanmoins sur
la démarche à suivre. Il se sentait cloué sur place par l’indécision. Jamais il
ne s’était avisé que cette expression galvaudée, cloué sur place, pût avoir un
sens concret, mais telle était sa situation : il avait été arrêté dans son
mouvement, et appuyé contre les barrières de sécurité, dans la position un peu
recroquevillée d’un homme qui appréhende un premier coup, il ne savait que
faire… Les chasseurs qui l’avaient indubitablement remarqué, ne lui accordaient
par ailleurs aucune espèce d’attention et il n’aurait sans doute tenu qu’à lui
de passer à côté de leur groupe, comme si de rien n’était et de disparaître
sans se presser parmi les arbres. Comme cela semblait facile en théorie ! Il
redoutait cependant une remarque à l’instant précis où il passerait à leur
proximité, que l’un d’entre eux l’interpelle grossièrement, qu’ils tournent
tous alors vers lui leurs faces de brutes pour le dévisager et le regarder de
haut en bas, et cette crainte vague le paralysait. Victor en était à ce point
de ses réflexions, quand les chasseurs se mirent à chanter une chanson de
pochards, dont l’effet ne se fit pas attendre ! C’était une si
épouvantable chorale que Victor se sentit presque aussitôt libéré de son
harassante immobilité : il avait naturellement porté les mains à ses
oreilles et ses jambes ne paraissaient plus prises dans le sol comme des
racines, il sentait son cœur battre à nouveau dans sa poitrine et tout son
corps s’extraire de ce qui commençait de ressembler à un envoûtement, un sort
qui lui aurait été jeté, et puisqu’il pouvait se mouvoir sans effort, il
s’éloigna sans demander son reste.
« Adieu, messieurs les chasseurs ! Nous
n’avions rien à nous dire et c’est heureux que nous n’ayons pas échangé un
mot ! J’aurais beaucoup à redire sur votre activité, je la déplore, je
n’aime ni la chasse, ni la corrida, qui me semblent des pratiques barbares,
d’une inutile cruauté, mais comme je m’éloigne, je cours, j’ai à faire, je vous
salue bien poliment, nous n’aurons sans doute plus jamais à nous revoir… »
Emporté par son élan aveugle et l’enthousiasme de
sa course, Victor se heurta à une branche plus basse et le choc le fit vaciller
jusqu’au bord d’un trou, où il manqua de tomber. Il tituba encore un moment,
comme la flamme d’une bougie près de s’éteindre… Puis, il retrouva un semblant
d’équilibre.
Au fond du trou où il risqua un œil, à un mètre
environ de profondeur, Rachel était allongée. Elle portait une robe d’été
blanche et légère, un mince bout de tissu, dans lequel elle aurait frissonné en
toute autre circonstance. Quelques roses d’un rouge vif avaient été
négligemment jetées dans la fosse pour l’accompagner dans l’éternité. Son corps
avait cette impavide indifférence du corps des morts. La pluie aurait pu se
mettre à tomber que cela n’aurait rien changé. Ses yeux sombres en revanche
étaient ouverts : nul n’avait songé à lui rabattre d’un geste doux les
paupières… Et le plus épouvantable était bien sûr ces yeux, leur fixité…
Victor se détourna : rien ne l’obligeait à
s’assurer du néant. Une pelle était restée plantée dans un monticule de terre à
proximité de la fosse. Tout cela était dans l’ordre des choses. On était tous
repartis sans finir le travail, on était si mal payés et Madame n’allait pas
protester, on pouvait remettre cela au lendemain, les morts avaient tout leur
temps… Victor songea que dans un roman gothique, il se serait à coup sûr emparé
de cette pelle, pour recouvrir de terre le corps de son aimée, mais il
n’en avait ni la force, ni l’envie…
« Ma pauvre Rachel, si tu savais… On ne
comprend combien on était attaché à certaines personnes que lorsqu’on les a
définitivement perdues et qu’il est trop tard pour leur dire ce qu’elles
auraient peut-être voulu entendre… Parler n’a jamais été mon fort et si l’amour
est la plus langagière des passions, notre histoire était par ma faute
condamnée dès le début, avant même de commencer… On ne comprend jamais ce qu’il
aurait fallu faire ou dire, que longtemps après… Imagine toutefois ma pauvre
Rachel, que ce soir, dans un infect cahier plein de gribouillis et de dessins
obscènes, j’ai lu nos noms, comme si nous étions devenus les personnages du
rêve d’un autre… Une lamentable pièce de théâtre, dont les dialogues étaient
illisibles, quelle ironie… Comme d’habitude, j’y tenais mal mon rôle, mais
c’était de n’y… »
On frappait à sa porte. Ce n’était certes pas un
bruit lui parvenant de quelque recoin obscur de son rêve : ce vacarme, son
insistance étaient bien réels, comme des coups que l’on aurait portés
sur son propre crâne. Se redressant par réflexe comme un ressort, Victor se
leva et alla ouvrir en maugréant,
Devant lui,
se tenait un parfait inconnu, qui lui souriait d’une façon assez niaise.
L’homme devait avoir trente ans, il était habillé avec la vulgarité un brin
tapageuse d’un nouveau riche et comme s’il était sur le point de partir pour
quelque soirée joyeuse. Victor qui n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait
être, trouva cela étrange…
Frédéric
Perrot