dimanche 24 décembre 2023

Descends de ton tréteau, mauvais acteur

 

Descends de ton tréteau, mauvais acteur :

Le sérieux est un masque funéraire

Qui ne convient guère à ton caractère.

Nous sommes las des vains cris de la colère,

Épargne-nous de grâce tes postillons,

Abandonne ce masque d’imposteur.

 

Cesse d’être grimacier et retrouve

Ta vraie voix, un ton juste, ton silence,

Ton secret, qui n’a rien de douloureux :

Rester confidentiel n’est pas honteux,

 

Et ce n’est que dans les marges du temps,

Quand nous sommes sans public, isolés,

Que nous pouvons espérer prononcer

Un premier mot qui ne serait pas faux.

 

N’aie pas peur, sois confiant, éveillé :

Ta vraie voix, tes couleurs, ta musique…

 

 

Le poème est extrait de mon nouveau recueil, Dans les marges du temps. Frédéric Perrot

mercredi 20 décembre 2023

Charles Baudelaire, L'invitation au voyage


 

Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

   D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir

Aimer et mourir

   Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

   Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

   Brillant à travers leurs larmes.

 

   Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

   Luxe, calme et volupté.

 

   Des meubles luisants,

Polis par les ans,

   Décoreraient notre chambre ;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

   Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

   La splendeur orientale,

Tout y parlerait

À l’âme en secret

   Sa douce langue natale.

 

   Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

   Luxe, calme et volupté.

 

         Vois sur ces canaux

         Dormir ces vaisseaux

   Dont l’humeur est vagabonde ;

         C’est pour assouvir

         Ton moindre désir

   Qu’ils viennent du bout du monde.

         – Les soleils couchants

         Revêtent les champs

   Les canaux, la ville entière,

         D’hyacinthe et d’or ;

         Le monde s’endort

   Dans une chaude lumière.

 

   Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

   Luxe, calme et volupté.

 

 

samedi 16 décembre 2023

Can't you feel all the warmth of my sincerity (Interpol, pour Cyril)

 


    

Pour écouter le morceau d’Interpol, Not even jail :


https://youtu.be/aVwBeGCFijs?si=74tYQ2IL1wyVVN2w

Le rêve du vagabond (pour Elise)

 

Gustave Courbet, L'Homme blessé, 1844

Il marche depuis de longues heures… Il a le ventre vide, ses chaussures lui font mal, il grelotte dans le crépuscule… Il est épuisé, il titube et dans un ultime effort, il s’écroule parmi les feuilles, à la lisière d’un bois.

Dans son rêve, il court à la rencontre de femmes voluptueuses comme il n’en existe pas et qui, en un instant, comme les tables couvertes d’assiettes alléchantes, se dissipent, fantômes, fumée… Le laissant seul, désemparé, dans un paysage désolé que survolent d’ignobles créatures… Ce sont des charognards prêts à fondre et le terrain est abrupt, accidenté : il court, il trébuche, il manque de tomber dans une crevasse, d’où surgissent dans un violent désordre quelques-unes de ces créatures fermement décidées à défendre leur nid… Il recule, il est acculé à une paroi, une de ces créatures le harcèle à grands coups de bec, il sent son regard plonger dans l’abîme…

 

Le malheureux dormeur gémit dans son sommeil et prononce quelques mots inintelligibles… Oh puissent ses rêves ne pas l’entraîner trop loin… Puisse-t-il se réveiller…

 

 

                                                                  Frédéric Perrot


mercredi 13 décembre 2023

Stéphane Mallarmé, Angoisse (pour Alex)

Edouard Manet, Stéphane Mallarmé, 1876

 

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête

En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser

Dans tes cheveux impurs une triste tempête

Sous l’incurable ennui que verse mon baiser :

 

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes

Planant sous les rideaux inconnus du remords,

Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,

Toi qui sur le néant en sais plus que les morts :

 

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,

M’a comme toi marqué de sa stérilité,

Mais tandis que ton sein de pierre est habité

 

Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,

Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,

Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.