vendredi 3 décembre 2021

Le rêve d'un curieux (poème de Charles Baudelaire)

Charles Baudelaire, par Jimmy Poussière


 

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,

Et de toi fais-tu dire : « Oh ! l’homme singulier ! »  

– J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,

Désir mêlé d’horreur, un mal particulier ;

 

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.

Plus allait se vidant le fatal sablier,

Plus ma torture était âpre et délicieuse ;

Tout mon cœur s’arrachait au monde familier.

 

J’étais comme l’enfant avide du spectacle,

Haïssant le rideau comme on hait un obstacle…

Enfin la vérité froide se révéla :

 

J’étais mort sans surprise, et la terrible aurore

M’enveloppait. – Eh quoi ! n’est-ce donc que cela ?

La toile était levée et j’attendais encore.

 


 

Pour l’écho imaginaire, Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton : 

« Non, vous ne pourrez rien atteindre qui ne le soit déjà, parce qu’un homme meurt d’abord, puis cherche sa mort et la rencontre finalement, par hasard, sur le trajet hasardeux d’une lumière à une autre lumière, et il dit : donc, ce n’était que cela. »

La lumière la plus pure (pour Jacqueline)

 

Si vous êtes confrontés

Au malheur le plus grand

Rares sont les livres

Qui ne vous tombent pas des mains

 

La philosophie les romans

Fatras poussière

 

Seule la poésie parfois

Si elle n’est pas ésotérique

Peut être un viatique

Une clairière

 

Moi qui ne la goûte guère

Et n’ai pas de si grandes peines

J’aimerais pourtant

Tracer les quelques mots

D’un fragile poème

Qui sur ces temps obscurs

Jetterait la lumière la plus pure

Et nous réconcilierait

 

 

Le poème appartient au recueil autoédité Les heures captives (décembre 2012). Je l’ai lu hier soir lors de l’Octogone des poètes. Frédéric Perrot.


vendredi 26 novembre 2021

Les machines à illusions (pour François)

 


Nos rêves sont enfin aussi beaux

Que des images de synthèse

Nous n’avons plus des rêves de pauvres

Ou de quidams en proie à leurs problèmes

Leurs désirs leurs échecs

 

Bâtisseurs de labyrinthes

Nous sommes des rêveurs d’élite

Tueurs automatiques dans des tours au Bengale

Amants fatals chevauchant

Dans des multivers analogiques

 

Fols dépeceurs de trous noirs

Comparés aux générations précédentes

Nous avons le privilège insigne

D’être reliés à nos jeux et à nos machines

Jusque dans notre sommeil amniotique

 

 

 

Les machines à illusions est le titre d’un roman de Philip K. Dick. Le poème appartient au recueil autoédité Les Fontaines jaillissantes (avril 2021). Frédéric Perrot.


jeudi 25 novembre 2021

Révolte (un poème de Cesare Pavese)


 

Le mort est crispé contre terre et ses yeux ne voient pas

       les étoiles :

ses cheveux sont collés au pavé. La nuit est plus froide.

Les vivants rentrent à la maison et en tremblent encore.

On ne peut pas les suivre ; ils se dispersent tous :

l’un monte un escalier, l’autre va à la cave.

Certains marchent jusqu’à l’aube et se jettent dans un

       pré,

en plein soleil. Demain en travaillant, il y en a

qui auront un rictus de désespoir. Puis ça aussi passera.

 

Quand ils dorment, ils sont pareils au mort : s’il y a une

       femme,

les odeurs sont plus lourdes mais on dirait des morts.

Chaque corps se cramponne, crispé, à son lit

comme au rouge pavé : la longue peine

qui dure depuis l’aube vaut bien une brève agonie.

Sur chaque corps s’englue une obscurité sale.

Seul de tous, le mort est étendu aux étoiles.

 

Il a aussi l’air mort cet amas de haillons

appuyé au muret, que brûle le soleil.

C’est faire confiance au monde que dormir dans la rue.

Entre les haillons pointe une barbe que parcourent

des mouches affairées ; les passants vont et viennent dans

       la rue,

comme des mouches ; le clochard est un fragment de rue.

La misère, comme une herbe, recouvre de barbe

les rictus et donne un air tranquille. Ce vieux-là

qui aurait pu mourir crispé dans son sang

a l’air au contraire d’une chose et il vit.

Ainsi, à part le sang, chaque chose est un fragment de rue.

Et pourtant, les étoiles ont vu du sang dans la rue.

 

 

Cesare Pavese, Travailler fatigue

Traduction de Gilles de Van.

  

 

lundi 22 novembre 2021

Oiseleur

Eric Doussin, Oiseleur (22/10/2015)

 

Pour Rachel,

 

Dans l’un de ses romans
Honoré de Balzac
Salue la patience et la ruse
Grâce auxquelles les oiseleurs
Saisissent les oiseaux
Les plus défiants
 
Telle est mon enseigne
La phrase écrite en lettres rouges
Au front de ma boutique
Patient et rusé
Je le suis
Jamais je ne lâche une proie
Avant qu’elle ne soit
Ma captive
 
J’aime les espèces rares
Et par principe néglige
Tout ce qui est commun
Les ignobles pigeons
Les rouges-gorges les moineaux
Dont abusent des concurrents
Moins scrupuleux
Que moi
 
Il est vrai que je préfère
Les oiseaux nocturnes
Et mes chasses utilement m’occupent
Pendant les sombres heures
De mes insomnies
 
Dans mes rêves
J’attrape des oiseaux que je ne verrai jamais
Les harfangs
Ces reines blanches
Des régions enneigées
 
Partir m’est impossible
Je ne peux négliger mon commerce
Ma boutique
 
Et certains soirs
Ivre de rancœur
Mélancolique
 
Je songe à des massacres
D’une plus grande ampleur
Que dans ma pratique

  

        Le poème appartient au recueil autoédité Les Fontaines jaillissantes (avril 2021). Frédéric Perrot.
   

dimanche 21 novembre 2021

Elle était déchaussée, elle était décoiffée (un poème de Victor Hugo)


 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par-là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

 

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

 

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

 

Comme l’eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 

Source image : Gallimard