dimanche 31 mars 2019

Ils se heurtent à tous les murs

Schiltigheim
                         
                                                    Pour Valentine,


Ils se heurtent à tous les murs
Je ne sais la raison de cet épithalame

Ecorchés vifs ils fêtent leurs noces de verre
Avec les tessons les pansements les blessures

Versent dans l’image sanguinolente
Et les rimes défenestrées

Il n’y a pas de sang c’est un cliché…

Ils se heurtent à tous les murs et cela leur plaît
J’en suis toujours surpris

Ils se disent poètes mais en culs-bénits
Se pensent grandis par l’étalage de leurs plaies


                                                                              Frédéric Perrot, mars 2019

jeudi 28 mars 2019

Deux poèmes de marins (avec un dessin d'Alain Minighetti)



À la santé


Je bois à la santé
Des hommes partis au large
Et qui pendant des mois
Aimeront toutes les femmes

Car ils n’en ont aucune
Sous les yeux
Sous la main

Et qu’on peut préférer
À la femme réelle
Les voilures du rêve



Jour de fête


C’est jour de fête
Les idiots se gorgent de rêves
Écrivent dans l’air
Un nom aimé

Plus tard ils se gorgeront
Seulement de bières
Comme tout le monde
Sous les enseignes lumineuses

Peu importe ce que l’on fête
Il s’agit d’être dehors dans la rue
Parmi les cris et les mouvements désordonnés
De toute une foule d’excités

L’homme seul aime les marées humaines 
Et observer la joie des autres
Peu importe ce que l’on fête
Et peu importe le lendemain



Les deux textes appartiennent au recueil inédit Mosaïques contemporaines (septembre 2015).  À l’origine, À la santé est inspiré d’une phrase d’Herman Melville : « …j’aime tous les hommes qui plongent.» (Lettre du 3 mars 1849, D’où viens-tu Hawthorne ?). Frédéric Perrot.

lundi 25 mars 2019

Mort programmée (avec un dessin de Jimmy Poussière)



Nous contemplons l’esprit lucide
Ce qui est mort et révolu

Oh que de temps perdu
À inspecter des caveaux vides

Par goût de l’illusion
Avec un reste de candeur

Nous souhaiterions que nos vies
Ne soient qu’une féerie sans fin

Amour ivresse musique lectures

Mais nous ne sommes plus sensibles
Qu’à la douleur et à la pourriture

La mort est hélas programmée

Elle jette un piètre crépuscule
Sur tous nos actes minuscules



                  Le texte appartient au recueil inédit La solitude imaginaire (octobre 2016)
                  Frédéric Perrot

vendredi 22 mars 2019

Chez les heureux du monde (Edith Wharton)



Mais une fois les roues en mouvement, la réaction se fit et d’effrayantes ténèbres l’enveloppèrent.
         – Je ne peux pas penser… je ne peux pas penser, gémit-elle.
Et elle appuya la tête contre la paroi grinçante de la voiture. Il lui semblait qu’elle était devenue étrangère à elle-même, ou plutôt que deux « moi » cohabitaient en elle, – l’un qu’elle avait toujours connu, l’autre, un nouveau venu, un ennemi, auquel le premier se trouvait enchaîné. Elle était tombée, une fois, pendant un séjour à la campagne, sur une traduction des Euménides, et son imagination avait été frappée par la grandeur de cette scène terrible où Oreste, dans la caverne de l’oracle, trouve ses implacables chasseresses endormies et prend à la dérobée une heure de repos. Oui, les Furies dormaient parfois peut-être, mais elles étaient là, toujours là, dans les recoins sombres, et maintenant elles étaient réveillées et leurs ailes de fer lui résonnaient dans le crâne… Elle ouvrit les yeux et vit les rues défiler… les rues familières et pourtant différentes… Tout ce qu’elle regardait était le même et cependant changé ; un grand abîme s’était creusé entre hier et aujourd’hui. Tout dans le passé semblait simple, naturel, baigné par la lumière du jour ; elle demeurait seule dans un lieu de ténèbres et de profanation… Seule ! C’était cette solitude qui l’épouvantait. Ses yeux rencontrèrent une pendule éclairée au coin d’une rue, et elle vit que les aiguilles marquaient onze heures et demie. Onze heures et demie seulement – encore des heures et des heures de nuit à tuer !... Et il lui fallait les passer seule, frissonnante et sans sommeil dans son lit. Sa nature faible reculait devant cette épreuve, qui n’avait pas même le stimulant du conflit pour l’aiguillonner… Oh ! la chute lente et froide des minutes sur sa tête ! Elle se vit étendue dans le lit de noyer noir : l’obscurité l’effrayerait, et, si elle gardait de la lumière, les lugubres détails de sa chambre s’imprimeraient à jamais dans son cerveau. Elle avait toujours détesté la chambre qu’elle occupait chez Mrs. Peniston, sa laideur, son impersonnalité, le fait que rien n’y était vraiment à elle. À un cœur déchiré que ne réconforte pas une présence humaine, une chambre peut ouvrir presque des bras humains, et l’être pour qui, à ces heures-là, quatre murs n’ont pas de signification plus particulière que d’autres, est alors expatrié partout.
Lily n’avait nul cœur sur qui se reposer.


         Chez les heureux du monde – Traduit de l’américain par Charles Du Bos. L’Imaginaire, Gallimard.

mercredi 20 mars 2019

Henry James (portrait par Eric Doussin)

Eric Doussin 


Ce sont ici les premières lignes du récit d’Henry James, Le tour d’écrou (1898)

Autour du feu, l’histoire nous avait tenus passablement haletants, mais je ne me souviens d’aucun commentaire à son propos – sinon cette évidence qu’elle était aussi sinistre qu’il sied à une histoire contée dans une vieille maison, le soir de Noël – jusqu’à ce que quelqu’un risquât la remarque que c’était le seul cas, à sa connaissance, d’une apparition surnaturelle advenant à un enfant. Il me faut préciser qu’il s’agissait, en l’occurrence, d’une apparition dans une vieille maison semblable à celle où nous étions réunis en la circonstance – une terrifiante apparition à un petit garçon qui, terrifié, réveillait sa mère dont il partageait la chambre, et qui la réveillait moins pour dissiper sa terreur et se rendormir calmé, que pour  qu’elle-même se trouve confrontée à la vision qui l’avait bouleversé. Ce fut cette remarque qui nous valut de Douglas, pas immédiatement mais plus tard dans la soirée, une réplique qui eut l’intéressante conséquence qu’on va voir. Quelqu’un d’autre raconta une histoire qui ne fit pas grand effet, et dont je notais que Douglas ne l’écoutait pas. J’y vis le signe qu’il avait lui-même quelque chose à raconter et que nous n’avions qu’à attendre. De fait, nous attendîmes deux soirées : mais ce même soir, avant que nous nous séparions, il révéla ce qu’il avait en tête.
« Pour ce qui est du fantôme de Griffin, et quelque crédit qu’on lui prête, je conviens que le fait d’apparaître d’abord à un jeune garçon d’un âge si tendre ajoute à ce récit une tonalité singulière. Mais, à ma connaissance, ce n’est pas le  premier cas de cet ordre concernant un enfant. Et si l’enfant ajoute à l’effet du récit un tour d’écrou, qu’en serait-il, à votre avis, de deux enfants ?

(Traduit de l’américain par Monique Nemer, La bibliothèque cosmopolite, Editions Stock, 1994)

lundi 18 mars 2019

deux autres poèmes pour personne (avec un dessin d'Eric Doussin)

Eric Doussin


En amazone


Ma femme qui se plaint sans cesse
Des hésitations de ma virilité
A rêvé l’autre nuit d’un taureau
Sur le dos duquel en amazone

Elle s’envolait vers des horizons
Insoupçonnés d’elle
Et sans doute aussi
De la bête à cornes

Quand elle a eu fini
Je me suis retenu de dire
Tout le mal que j’en pensais
Et je me suis tourné dans le lit

Pour me rendormir

------------------------------

L’emprise


Encore sous l’emprise de mon rêve
J’ai regardé un moment ma femme

En me demandant si je devais
La réveiller en sursaut
Lui faire une scène
Sous quelque prétexte fallacieux
La gifler au besoin
Ou la laisser dormir

Elle a eu dans son sommeil
Une expression qui m’a fait sourire

Et donnant congé à mes pulsions
Je me suis levé
Sans faire de bruit
En agitant un peu la tête
Comme si j’avais de l’eau
Dans les oreilles



Les deux textes ont été écrits à l’été 2013. Ce sont ici des versions revues. 
Frédéric Perrot.