dimanche 22 janvier 2017

Deux poèmes parus dans Lichen, numéro 10, janvier 2017

Des fontaines jaillissantes


Face aux vérités péremptoires
Aux coups violents

Que nous assènent
L’existence et l’histoire

Pour notre consolation
En secret nous cachons

Des beautés clandestines
Des fontaines jaillissantes

Et aussi rudes que soient
Les assauts et les peines

Du plus profond reviennent
Les mots rares d’un poète

Qui nous éclairent
Et nous comprennent




Le départ en beauté


Les lourds bagages de la mémoire
Laissés à la consigne d’une gare

Quitter

Les horizons restreints
Les histoires étriquées

Les rêves qui manquent d’entrain
Les désirs tarifés

Et la banalité
Qui tue

Son testament
Est une page blanche

Mais ses dernières volontés
Sont clairement exprimées

Au dos d’une quittance
Qu’on disperse ses cendres

Et qu’on n’en parle plus
Un départ en beauté

En silence


                                Frédéric Perrot


Pour aller lire la revue :

Le randonneur des Vanuatu (poème d'après un dessin d'Eric Doussin)

Si le jaune est la couleur
De la vie
Comme le prétendait
Kandinsky
Le vert est sans doute celle
Du paradis

Un paradis terrestre
Dont l’attribut
Le plus remarquable
Serait l’absence
De tout bruit humain
Et dans lequel évolue

Le randonneur des Vanuatu
Penché dans son effort
A l’ombre d’un volcan
Sur le chemin qui sinue
Au cœur d’une nature 
Prodigieuse

Exubérante végétation
Et chutes d’eau !

                    Frédéric Perrot


Eric Doussin

Le marronnier (poème d'après un dessin d'Eric Doussin)

Le marronnier

                        Pour Éric Doussin, 


Pour le septième anniversaire du petit garçon
Le grand-père met en terre une simple graine
Qui avec les années deviendra un marronnier
Symbole de la complicité entre générations

Tout en binant le grand-père explique à l’enfant
Que les arbres sont de vivantes images du temps 
Et afin de l’intéresser à son activité
Les charmes et les beautés du futur marronnier

L’enfant souhaiterait courir avec le chien
Ou déterrer pour le plaisir les pommes de terre
Mais il écoute les sages leçons de son grand-père
Tandis que la nuit tombe sur le jardin

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Bien des années après
L’enfant devenu artiste
Dessine le marronnier
Le plus sombre et le plus triste

Il aimerait saluer
Cet acte de philosophie concrète
Mais il n’a pas le cœur à ça
La vie en un sens est une défaite

Et plus qu’à son enfance
Ce jardin dévasté
Il pense à son grand-père
À ses efforts pour l’élever


                                                Frédéric Perrot



sur Lover Lover Lover (de Leonard Cohen)

Le charme de la ritournelle

Sur Lover Lover Lover de Leonard Cohen

Si le sens général de la chanson reste pour moi assez mystérieux, j’aime l’idée du dialogue entre un fils et son père. C’est un récit, une fiction. Le fils est peut-être un soldat. Il veut changer de « nom », il interpelle son père à ce sujet, car celui qu’il « porte » est « recouvert » de « peur », de « saleté », de « lâcheté » et de « honte ». Le fils voudrait renaître, si je puis dire, dans un autre corps et avec une autre personnalité, un « visage » « juste » « cette fois » et « un esprit » « calme ». Le père qui l’a « verrouillé » dans « ce corps », lui suggère qu’il peut au choix « l’utiliser comme une arme » « ou pour faire sourire quelques femmes ». On notera en passant l’irone discrète de ce conseil paternel si libéral ! Le père semble à la fin se justifier (« Je ne me suis jamais détourné » « Je ne suis jamais parti ») et laisse entendre à son fils qu’il est libre et qu’il n’a plus besoin de lui depuis longtemps. C’est lui le fils qui a « construit le temple » et qui a « recouvert » le « visage » du père. À ce moment, la chanson peut faire songer à Story of Isaac, sur le second album de Cohen, où le mythe d’Abraham est raconté du point de vue du fils, celui que l’on s’apprête à sacrifier au sommet d’une colline… Dans le contexte historique précis où elle est écrite – la guerre du Sinaï, « pour les égyptiens et les israélites » – la dernière strophe reste ouverte et peut sembler un appel ambigu à la paix : « Puisse l’esprit de cette chanson » « s’élever » « pur et libre ». « Puisse-t-il être pour toi » « un bouclier contre l’ennemi ». Je ne dirai rien du refrain, si simple, si beau, si mémorable, qui me paraît établir le contraste avec la noirceur des couplets et participe au charme toujours renouvelé de la chanson, de la ritournelle !


Pour voir la vidéo à l'origine du texte 


L'échelle de l'évasion (poème)

L’échelle de l’évasion


La belle captive traverse les jardins
La lune est sa complice éclaire le chemin
Contre le mur d’enceinte du somptueux palais
Bien au-delà des arbres et de la roseraie

Son amant a dressé une échelle de bois
Il a tué les chiens fait boire les gardiens
Et trépigne comme un animal aux abois
En pensant à sa nuit et aux draps de satin

Comme l’écart est grand entre les yeux humides
De la pâle jeune fille et les gestes hâtifs
De son terrible amant qui de son corps massif

La renverse pèse de tout son poids – Sordide
Etreinte dans l’herbe au pied même de l’échelle
Promesse d’évasion et d’une vie plus belle
    

                            Frédéric Perrot 

Le rêve de l'ivrogne


Le lieu de son errance
Est une ville immense
Comme il n’en existe pas
À l’architecture délirante
Où les rues pavées et élégantes
Sont montantes et descendantes

Font des coudes vertigineux
À croire qu’elles sont vivantes
Les pavés des écailles
Et qu’il marche sur le corps
D’un animal monstrueux
Qui s’agite dans son sommeil

Tout est changeant et imprévisible

C’est la nuit et de beaux ciels
Comme empruntés à des peintures
Mais ce qui frappe
C’est la hauteur des murs
L’aspect colossal et écrasant
Du moindre des bâtiments

Comme il n’en a jamais vu
Ne sont d’aucune civilisation connue
Ne peuvent être des souvenirs
Ni même des souvenirs de lectures
Ou de ces films à gros budgets
Qui prétendent donner
Une image baroque de l’avenir…

Tout ceci n’a rien d’humain

Mais pour la note absurde
S’y promènent des touristes
Aux visages inquiets
Qui parlent et ne cessent de parler
Tant les impressionne le silence solennel
Qui règne en ces lieux

Lui il est perdu
Ne sait que faire de lui-même
Ni où aller

Car seule la trame du rêve
Est aussi claire que mesquine
Quelque part mais où
Des amis l’attendent
Et il cherche désespérément
Une bouteille à acheter 
Dans cet immense décor vide
Où il n’y a ni commerces
Ni commerçants 


                            Frédéric Perrot

Halloween à Hambourg (poème)

Halloween à Hambourg

            Pour toi, Birte

Toutes les deux minutes
Sonnent des enfants
Difficile dans ces conditions
De se bourrer la gueule
Tranquillement
En pestant pour de faux
Parfait caméléon

Aller ouvrir la porte
Contre laquelle ils tambourinent
Pour écouter sans comprendre
Une courte comptine
En allemand
Qu’ils chantent de tout leur cœur
Avec le terrible sérieux des enfants

Sûr que leurs parents
Ont dû passer du temps
À les maquiller
À les déguiser
À les attifer
En petits fantômes
Couverts d’un drap blanc
En vampires blafards
Ou en morts-vivants

Dans les cheveux noirs
D’une Cendrillon gothique
Une énorme araignée en plastique
N’a rien d’effrayant
Mais sûr que Cendrillon
Pousserait des hurlements
Si un tel monstre était vivant !

Ce n’est pas là l’important
Cendrillon et les autres enfants
Se ruent sur le seau de bonbons
Tout cela est un peu épuisant
Et retarde l’heure de la boisson
Heureusement Halloween
Semble une fête commerciale
En pleine perdition

Et l’on peut retourner
À sa bière
Qui n’a rien de funèbre
En écoutant une chanson
De Dylan où il est question
D’un grotesque carnaval
Et d’une allée de la Désolation !


                        Frédéric Perrot