lundi 1 mars 2021

Marie-Anne Bruch, La Portée de l'Ombre (trois extraits)


 

On m’a dit parfois – non sans une légère nuance de condescendance – que j’étais « fragile », ce qui m’a chaque fois donné l’impression d’être un vase en porcelaine qui se fêle au moindre choc et que l’on ne peut manier qu’en prenant d’infinies précautions.

C’est pourtant loin de correspondre à la réalité.

On ne m’a pas ménagée au cours de mon existence, et si je me suis fêlée c’est sous l’effet de chocs violents et répétés. J’ai connu les trahisons, les échecs, les brimades, la précarité, l’incertitude, l’abandon, la culpabilité, la violence psychologique, le chômage, l’indifférence, la douleur des deuils, que sais-je ?

Dire que je suis fragile sous-entend que je suis une petite nature et qu’une autre personne, soumise aux mêmes épreuves que moi, s’en sortirait sans mal.

Dire que je suis fragile c’est considérer que mon esprit portait déjà en lui-même les germes de sa souffrance, que les chocs reçus n’y sont pratiquement pour rien.

C’est me pointer du doigt comme déficiente dès l’origine et dédouaner ceux qui, endossant le costume du destin, ont porté les coups.

 

 

Selon une idée répandue, le fait d’écrire peut nous aider à résister contre la folie.

Mais non, la réflexion, avec ou sans stylo, ne peut que nous faire macérer davantage dans notre mal être et nos ruminations.

On n’a pas un cerveau différent pour vivre et pour écrire, et le seul fait de saisir un stylo ne nous remet pas brutalement sur les rails.

Je dirais même que le fait d’écrire (par exemple un journal intime) peut contribuer à développer une amorce de délire, à lui faire prendre des proportions encore plus précises et étendues, et à lui conférer une consistance et une apparence de réalité qu’il n’aurait pas eues si on n’avait pas écrit.

Il m’est arrivé parfois de noter mes pensées pendant que j’étais hospitalisée, mais cela revenait à tirer sur un membre malade, cela revenait à fatiguer et à égarer encore plus mon esprit qui avait surtout besoin de repos et de se confronter au dialogue et à la chaleur du monde des humains plutôt qu’au silence vide d’une feuille blanche.

Car, quand on est fou, on ressent un grand besoin d’humanité et d’affection et l’écriture, en nous renvoyant à notre solitude, nous renvoie en même temps à notre souffrance et à nos défaillances.

Qui pourrait le supporter, dans un si grand état de faiblesse ?



Il m’arrive de trouver certaines personnes considérées comme saines d’esprit, beaucoup plus folles que les fous. À commencer par les jaloux, les vaniteux, les ambitieux, les belliqueux, et certains partisans de partis politiques extrémistes ou de tendances religieuses intégristes.

Parfois, certaines personnes trop sûres d’elles-mêmes et de leur bon droit me paraissent également plus folles que les véritables fous.

Les authentiques fous sont souvent trop repliés sur leur souffrance pour être nuisibles.

Ce sont les gens raisonnables et considérés comme sains, qui essaient d’étendre leur zone d’influence et qui protègent jalousement leur petit pouvoir et leurs petites prérogatives, et qui se révèlent toxiques.

 

Les authentiques fous sont presque toujours les victimes de gens raisonnables…

 

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La Portée de l’Ombre de Marie-Anne Bruch est un livre double, qui au fil des pages fait alterner le récit douloureux d’une expérience intime de la folie – la « folie qu’on enferme », dit-elle, citant dès les premières lignes Rimbaud –, et de courts textes consacrés à des pièces musicales aimées.

Autant le récit autobiographique est abrupt et porté par une saine révolte que l’on devine profonde, autant les pages qui nous invitent à un rapide voyage à travers l’histoire de la musique – de Bach à Miles Davis – sont d’humeur changeante, tour à tour enjouées et méditatives, et d’une écriture plus déliée dans ses formules et ses images. Marie-Anne Bruch y privilégie une approche sensible de la musique, celle d’une auditrice attentive.

 

 

Marie- Anne Bruch, La Portée de l’Ombre

Rafael de Surtis, 2020 

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