jeudi 2 janvier 2020

Ménagerie

Goya, Kunsthalle Hambourg


Sans être jamais allé nulle part, sans avoir jamais participé au moindre safari, méprisant de fait les chasseurs et les vieux loups de mer, j’ai pourtant toute une ménagerie que j’ai dû contre mon gré installer dans un espace fort réduit : celui de ma chambre à coucher. A croire qu’un mauvais plaisant a pris à mes dépens le pari de faire entrer des troupeaux entiers dans un mouchoir de poche… C’est que chaque jour, malgré mes vives protestations, on m’amène de nouvelles espèces : deux par deux, pour qu’elles se reproduisent, dit-on. Mais moi, je ne tiens pas particulièrement à ce qu’elles se reproduisent : je n’ai plus de place, je commence à me sentir à l’étroit. D’ailleurs même les voisins protestent : ils se plaignent des odeurs et des camions de livraisons qui encombrent la rue. C’est un quartier respectable, ce n’est pas un cirque, est-il écrit dans la pétition qu’ils font circuler et qui a déjà recueilli un nombre respectable de signatures : dès lors qu’il s’agit de désigner un bouc émissaire, d’écarter une brebis galeuse, prompts sont les hommes… Et puis ceci dit, toutes ces espèces ensemble, dont j’ignore les noms, si elles sont dangereuses, piquantes ou venimeuses, que je n’ai pas d’envie d’amadouer et que je dois au contraire combattre bec et ongles, font un de ces vacarmes : je n’en dors plus de la nuit. Or, je le demande sincèrement : à quoi peut bien servir une chambre à coucher, si on ne peut y dormir ? Je l’affirme donc sans sourciller : c’est moi que l’on chasse à présent. Et sans avoir rien à me reprocher, je vais devoir changer de logement.


Le texte appartient au recueil inédit La perte d’un visage (été 2005). Frédéric Perrot.

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